‹ L'âme nueChapitre 58 sur 104 · A LA DÉSOLÉE · texte numérisé non relu

A LA DÉSOLÉE

Dire que je suis là, mon ange, et que tu pleures, Mourante comme un lis qui cherche le soleil ; Dire que ton chagrin veille et compte les heures De tes longues nuits sans sommeil I

Dire que je te vois, tordant ton col de cygne,

Couvrant d'un voile noir ta rêveuse pâleur,

Ne voulant rien entendre et repoussant d'un signe

Tout ce qui n'est pas ta douleur...

Dire que je te vois, sombre et désespérée, Ployant sous tes regrets comme pour en mourir, Et que je n'ai de droit, ô ma pauvre adorée.

Qu'à souffrir de te voir souffrir !

Dire que je suis là, fixe comme une pierre, Demandant à ton Dieu d'avoir pitié de toi.

Dire que ta rancœur te reste tout entière Quand elle est tout entière en moi.

Dire que mon amour n'a rien qui te console.

Que la morte, en partant, m'a tué dans ton cœur. Et que son souvenir, seul rêve et seule idole, Y règne exclusif et vainqueur 1

^ Et je m'en vais, sous l'œil des étoiles moroses, Portant la double croix de ton mal et du mien, Criant au ciel, criant à la pitié des choses: « Elle pleure et je ne peux rien ! »

l'aube. 147

ROMANCE

— Je t'aime ; et Ton a ri d'entendre nos sanglots : Mais ainsi qu'un lotus descend sur Teau qui coule, Je suivrai mon destin, le cœur et les yeux clos.

Si tu m'aimes un peu, que m'importe la foule?

— Je t'aime ; et j'ai perdu ton sourire et ta voix : Mais comme des parfums vers un dieu qu'on encense, J'élève mes regards aux astres que tu vois.

Si tu m'aimes toujours, que m'importe l'absence?

— Je t'aime ; et mon amour a su beaucoup souffrir: Puis, un autre viendra, vous me serez ravie,

Mais j'en souffrirai tant que j'espère en mourir.

Si vous ne m'aimez plus, que m'importe la vie?

— Je t'aime ; et quand j'irai, près deceux(}ui sontmorts, M'endormir dans la nuit sans fin où tout retombe, Qu'on jette où l'on voudra les restes de mon corps !

Si tu n'y pleures pas, que m'importe la tombe?

l'aube. 149

ROMANCE

Dans leur fraise et leur collerette, Liseron rose et pâquerette, J'aime le myrte et les muguets, Les lilas et la primevère ; Mais la couleur que je préfère.

C'est le bleu, le bleu des blçuets.

Oh ! le velours brun des pensées, L'oranger blanc des fiancées, Les lourds glaïeuls, les lis fluets, L'or du soleil morne et sévère I Mais la couleur que Je préfère.

C'est le bleu, le bleu des bleuets.

i50 LA VIE INTÉRIEURE.

Dans les blés blonds , cours, cours^ ma raie ! Avec une grâce endormie Les bleuets font des menuets ; Notre amour les prit pour emblème, Et c'est mon propre amour que j'aime Dans le bleu, le bleu des bleuets.

l'aube. • loi

ROMANCE

— Les vierges fleurs, ouvrant leurs minces corsets verts, Se roulaient dans Tamour du soleil, nonchalantes. Elles disaient : « Qui donc a parfumé tes vers? » Mais je n'ai pas voulu me confesser aux plantes.

— La lune miroitait sur le crêpe des flots Gomme un collier d'argent sur un torse de veuve. L'eau chantait : « Vers qui donc descendent tes sanglots?» Mais je n'ai pas voulu répondre aux voix du fleuve.

— Les astres clignotaient dans un brouillard subtil, Pareils à des regards souriant sous les voiles ; Leurs yeux interrogeaient : « De quels yeux rêve-t-il? » Mais je n'ai pas voulu te nommer aux étoiles.

Car j'ai fermé ma lèvre et mon cœur aux aveux ; Et doive mon secret me peser plus encore, Je saurai le garder pour toi seule, et je veux Que rien ne sache, au monde, à quel point je t'adore !

l'aube. i53

ROMANCE

A tout petits pas, lente et les pieds las, Elle allait, flairant les fleurs d'un air tendre; Un nid gazouillait au fond d'un lilas, Et Jeanne s'assit, s'assit pour attendre.

Les petits oiseaux prenaient leurs ébats, Et Jeanne rougit, rougit sans comprendre ; La brise se prit à siffler très bas.

Et Jeanne se tut, se tut pour entendre.

Son cœur et le nid chantaient tous les deux.

Et le vent câlin chantait autour d'eux :

« Quand vient le printemps, les bourgeons fleurissent .»

La mère fauvette alla, vint, partit,

Revint, sautilla, piqua l'herbe, et dit :

« Quand vient le printemps, les nids se remplissent.»

ROMANCE

C'est une puissance inconnue

Qui nous a perdus sous les bois :

Ma main brûlait dans sa main nue

Et mes doigts tremblaient dans ses doigts.

Le vent sautait de branche en branche, Soupirant des vœux sans aveux, Et pour baiser sa nuque blanche Parfois soulevait ses cheveux.

l'aube. io'6

Il me les jetait comme un voile De parfums tièdes et d'ors roux ; Il gonflait sa robe de toile, Et la plaquait sur mes genoux.

Mon front roulait dans les vertiges ; Le bois chantait, profond et noir :

Les fleurs, en jasant sur leurs tiges, Se bousculaient pour nous mieux voir...

Elle cueillit à son corsage

Une rose qu'elle m'offrit :

— « Je t'aime... — Je meurs. — Soyez sage,

« On parle I — C'est le vent qui rit.

— « Vous m'oublierez. — Tes mains sont douces 1

— « Je suis bien lasse. — Je suis las... »

Oh ! la complicité des mousses

Et la traîtrise des lilas I

ROMANCE

Du bord de la source, une goutte pure, Trop lourde, tomba dans le bassin clair.

— « Où vas-tu si vite? » et dans son murmure La goutte reprit : « Je vais à la Mer. »

Une blonde enfant passa sans rien dire, Et pour m'éviter fit un long détour.

— « Où vas- tu si vite? » et dans un sourire La fille reprit : « Je vais à TAmour. »

l'aubë. 157

Le lieu se remplit d'un silence sombre ; Et Autant leur Yoix dans un lent effort, Les échos railleurs chantèrent dans l'ombre : — « Où vont-ils si vite? Ils vont à la Mort. »

ROMANCE

A ANDRÉ HALARY

« Et j'ai trop vu d'oubli pour croire au souvenir. »

Joseph Bbatho.

Quand l'orage gi*onde et s'irrile, Gomme elle court, Teau du ruisseau I — Mais ce qui passe encor plus vite, G^est un oiseau.

Vers le nid où Tamour s'abrite, Gomme il vole, comme il fend Tair t -^ Mais ce qui passe encor plus vite, G'est un éclair.

l'aube. 159

Il luit, tonne, et se précipite :

On le voit, sans le voir venir.

— Mais il passe encore plus vite, Le souvenir !

Il existe, au pays du Scythe, Un arbre qui croit en un jour.

— Mais ce qui vient encor plus vite, C'est un amour.

Tout à coup notre cœur palpite ; Le sourire se mêle au pleur.

— Mais ce qui vient encor plus vite.

C'est un malheur.

On vivait : terrible et subite, La mort a soufflé le flambeau 1 — Mais rherbe vient encor plus vite Sur un tombeau.

160 LA VIE INTBBIBURK.

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