‹ L'âme nueChapitre 6 sur 104 · L'ETAPE · texte numérisé non relu

L'ETAPE

1a terre incandescente a rugi dans Tabîme Où tournoyait la ronde ardente des soleils, J'étais. Et dispersé, nombreux, mon être infime Bouillait dans les bouillons vermeils.

J*ai couru dix mille ans dans le cycle des choses, Chassé du Nord au Sud et de FOuest au Levant, Et roulant au hasard dans les métamorphoses Comme un grain de poussière au vent.

J'ai vécu dans la vie immense et multiforme;

Et comme saint Lazare exultant du tombeau,

Je renaissais de moi dans mon cercueil énorme,

Toujours épars, toujours nouveau.

Pondre innomée, essence instable et vagabonde 1 Les nuages m'ont bu, les volcans m'ont craché. Éphémère immortel dans la masse du monde.

Tour à tour visible et caché !

Mon cœur errant et froid s'est lige sur les pôles ; Ma chair lorride a cuit au brasier des déserts ; Les Atlas m'ont senti neiger sur leurs épaulesj L'aigle m'a trdné par les airs !

J'ai neuri dans les fleurs, j'ai chanté dans les brises, El mon âme a vibré dans les blés des moissons ; Je fus le duvet chaud dpnt les fauvettes grises Ouataient leurs nids sous les buissons...

J'ai fait Fazur de Fair et la pâleur des brumes ; Mon sang, dans Teau du fleuve, a courbé les roseaux, Et la mer a salé ses flots et ses écumes Avec tous les sels.de mes os.

Dix mille ans j'ai vagi dans Tombre et la lumière, Dans tout ce qui se meut et dans tout ce qui dort ! Dix fois mille ans, depuis ma jeunesse première ! Dix mille ans de lutte et d'eff'ort !

— Pour venir à la fin coucher mon frond stupide, femme, sous ton pied méprisant et banal, Et plonger dans le ciel malsain de ton œil vide L'essor de mon rêve idéal !

LA VIE BXTEBIEUR

Rien n'élait. Le Néant s'étalait dans ta nuit; Nul frisson n'annon(;ait un monde qui commence : Sans forme, sans couleur, sans mouvement, sans bruit, Les germes confondus flottaient dans l'ombre immense.

Le froid slérilisait les espaces sans fin ; L'essence de la vie et la source des causes Sommeillaient louidement dans le chaos divin. L'âme de Pan nageait dans la vapeur des cboses.

L'originelle Mort, d'où l'uniTers est né, Engourdissait dans Tœuf Tinnomable matière, Et, sans force, impuissant, le Verbe consterné Pesait dans Finfini son œuvre tout entière.

Soudain, sous Tœil de Dieu qui regardait sans but. Frémit une lueur \ague de crépuscule.

L'atome vit l'atome ; il bougea : l'Amour fut, Et du premier baiser naquit la molécule.

Or, l'Esprit, stupéfait de ces accouplements Qui grouillaient dans l'abîme insondé du désordre, Vit, dans la profondeur des nouveaux firmaments. D'infimes embryons se chercher et se mordre.

t^leins de lenteur pénible et d'efforts caressants^

Les corps erraient, tournaient et s'accrochaient, sans nombre.

L'Amour inespéré subtilisait leurs sens ;

La lumière naissait des frottements de l'ombre»

Et les astres germaient. splendeurs I matins ! Chaudes afiinités des êtres et des formes !

Les soleils s'envolaient sur les orbes lointains, Entraînant par troupeaux les planètes énormes !

Des feux tourbillonnants fendaient Timmensité, Et les sphères en rut roulaient leurs masses rondes Leurs flancs, brûlés d'amour et de fécondité, Crachaient à pleins volcans la semence des mondes.

Puis, les éléments lourds s'ordonnaient, divisés : Les terres s'habillaient de roches et de plantes ; L'air tiède enveloppait les globes de baisers, Et les mers aux flots bleus chantaient leurshymnes lentes.

C'est alors qu'au milieu du monde épais et brut. Debout, fier, et criant Téternelle victoire, Chef-d'œuvre de l'Amour, l'être vivant parut I — Et Dieu sentit l'horreur d'être seul dans sa gloire.

Page 1