L'AXE
A FéLICIEN ROPS
Des larmes, des serments, des vœux, des mandolines. Des extases pour un frisson de mains câlines ; Des fêtes, des joyaux et des bouquets fanés ; De longs soupirs d'angoisse autour des nouveau-nés ; Des rires sans raison, des baisers aux étoiles. Et des râles d'amour sous la rondeur des toiles ; Des rêves d'un instant et des douleurs sans fm, De lourds remords noyés dans les oublis du vin, Des duels, des spadassins essuyant leur rapière Et des vieillards en deuil pleurant sur une pierre ;
210 LA VIB INTÉRIEURE.
Des parjures, des rapts ; dos martyrs, des héros ; Les lauriers de la gloire ou le fer des bourreaux ; Des suicides, des vols, des viols, des mains rougies ; De tièdes lupanars entr'ouvrant leurs orgies Quand les sergents du guet ont tourné les arçons; Le trafic de la chair avec Tor ; des chansons, Des hontes, la sagesse hypocrite des prônes, Et les filles de joie assises sur les trônes ; Puis, des guerres : les rois rués contre les rois, Les murs en feu, les champs pillés, les chefs en croix. Le formidable choc des vaisseaux loin des terres; Puis des dieux inventés, des rites, des mystères. Tout le mal, tout le bien, pour un vœu, vers un but! Car rOrdre a dit : « Peuplez le monde : allez en rut. »
A GA.STON BÉTHUNE
Envoi de quelques poèmes oubliés.
Frère, le plus aimé de mes plus diers amis,
Esprit .vibrant et souple où la nature a mis
Des grandeurs de poète et des douceurs de femme ;
Toi qui me consolais dans mes jours de rancœur. Qui réchauffais mon âme aux chaleurs de ton âme Quand le dégoût d'être homme humiliait mon cœur;
Toi qui lis dans ma vie et qui sauras peut-être Le lourd regret que nul ne doit jamais connaître Et qui me fait pleurer le soir comme un enfant:
En mémoire de nous, je te donne ce livre Où mon rut exalté se dresse, triomphant :
Ceux qui passeront là pourront m*entendre \ivre.
J'ai tiré les rideaux de mon lit, grands ouverts : Je n'ai honte de rien et je crie à pleins vers Quand l'amour bienfaisant descend sur ma torture.
Plus corrompu que nous, le siècle n'aime pas Qu'on se souvienne d'être un fils de la nature Et qu'on dise tout haut ce qu'il pense tout bas.
Il veut qu'on soit poncif et qu'on chante les roses, Les bois, les vingt printemps, l'âme et les vents moroses ; On doit rougir d'être homme et renier sa chair.
Ah ! qui nous rendra l'âge où la grâce était nue ! L'âpre splendeur du vrai rendait le beau plus cher, Et la pudeur dormait, hérésie inconnue.
Mioi. 213
Tous les bonheurs humains s'appelaient par leurnom,
Et nul n'aurait osé trouver leur culte immonde.
— « Tu vas châtrer ton art et mentir. » — Eh bien, non!
Le monde en rugira: nous méprisons le monde!