CHANT DU RETOUR
A RENÉ RINQEVAL
souvenirs ! — Le soir, ^uand le vent tond les herbes, Quand les foins sont coupés et les blés mis en gerbes, Le soir, après les chauds labeurs du jour entier. Quand c'est l'heure d'aller dormir à la chaumine. Le paysan reprend sa hotte, et s'achemine,.
Lent et courbé, par le sentier.
Souvenirs ! — Un grillon s'est caché dans la charge ; Et l'homme est vieux, le faix est lourd. . . Sur le ciel large Les nuages bleutés tombent comme un rideau ; La nuit vient. Le grillon criquette, l'homme écoute: Las, il monte, et le long, tout le long de là roule^ Il entend chanter son fardeau.
252 LA VIE INTÉRIEnRB.
HYMEN JIÉ
Gomme une lavandière agreste, à pleines mains, Tord les grandslinges froids q[ui pleuvent goutte à goutte, femme, si la \ie et le mensonge humains Ont desséché ton cœur jusqu'au mépris du doute ;
Si tu n'as plus de vœux pour les bonheurs d'autrui, D'effroi pour tes dangers, de larmes pour tes peines; Si le mal qu'on te fait glisse sur ton ennui Sans pouvoir secouer le sommeil de tes haines ;
Si ton âme embrumée, ô fille d'Ossian, Par un dégoût dont rien ne doit plus la distraire S'est prise pour la mort d'un culte patient : Pourquoi donc as-tu peur de moi? Je suis ton frère!
Hymen, Hymenaeé! C'est l'heure des baisers... Viens-nous-en: les corbeaux croassent sur les tombes. Hymen ! El que l'autel ressemble aux épousés ! Hymen I Et que le nid soit digne des colombes 1
Au fond des nuits ! Je sais un grand bois où l'hiver Suspend des fruits de glace autour des fleurs de givre, Un bois désespéré, paradis de l'enfer, Où noir, nu, chaque tronc dort crispé comme un guivre.
Nous nous en irons loin, très loin, tous deux, tout seuls, Nous accoupler sans bruit sous les cieux sans étoiles : La neige déploiera ses tranquilles linceuls Pour mettre à liotre lit des draps blancs et des voileë;
Nos râles attendris effraieront les hiboux,
Les crapauds gémiront de nous voir nous étreindre,
Et la lune, veilleuse extatique des fous,
Vers le vague horizon descendra pour nous plaindre.
Alors, peut-être, enfin, pour la dernière fois. Envahis par Tangoisse et Thorreur des cieux blêmes. Émus de la tristesse amicale des bois.
Nous trouverons des pleurs à verser sur nous-mêmes !
Oh! t*avoir rencontrée aux jours de nos candeurs, Sauvage, avec des yeux aussi clairs que tes rêves. Ignorant comme moi le monde et ses laideurs.
Et mêlant tes chansons à la chanson des grèves !
Avoir sur ton front brjun débrouillé tes cheveux. Baisé tes cils câlins et tes lèvres dociles, Ett'avoirdit: «Veux-tu?» Tu m'aurais dit: «Jeveux.» Et nous serions partis ensemble pour des îles.
Par delà le grand champ des mers aux sillons bleus, Nous aurions, sans souci du temps et de Pespace, Cherché le dernier coin des Édens fabuleux Où les petits oiseaux n'ont pas peur quand on passe.
Nous aurions empli Tair d'uQ bonheur sans jaloux, Communiquant la joie et faisant la lumière ; La terre, autour de nous, eût gardé comme nous L'éternel renouveau de sa beauté première.
Ah! la douceur de vivre indiçiblement pur!
Faire son avenir semblable à soi) enfance, Rester une âme en fleur quand Tesprit devient mûr, Et «vieillir doucement sans crainte et sans défense:
Vieillir sans comparer les temps à d'autres temps, Croire en Dieu, croire en soi, croire en tout ce qu'on aime ! — Seigneur, Seigneur! Prenez pitié des pénitents Et versez sur nos cœurs le pardon du blasphème !