‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 121 sur 142 · LES ORANGERS AU PARAGUAY · texte numérisé non relu

LES ORANGERS AU PARAGUAY

les vallées inexplorées de l'Ygatini et jusque sur les rives perdues du haut Parana, où certainement elle navait pas été introduite par l'industrie humaine. Elle y existe même en si grande abondance que, pendant une crue du Parana, j'ai vu le fleuve, au-dessus dusalto de Guayra, en charrier d'innombrables quantités. Les Guaranis la nomment apcpu, d'un mot très ancien de leur langue. C'est là, ce me semble, la meilleure preuve qu'on puisse donner de son origine américaine, car toutes les autres variétés d'oranges sont désignées, sans exception, par des vocables espagnols. — Et cela suivant une règle dont je ne connais pas d'exceptions, à savoir que tous les objets importés par les conquérants ont conservé en Amérique leurs noms européens, sans que les autochtones se soient mis en frais d'imagination pour leur appliquer une expression du pays... Si donc ïapepu existe dans la nomenclature guaranie au même titre que la goyave, le manioc, le pety (tabac) ou la yety (patate), c'est qu'elle est bien, comme ces dernières, fille du nouveau monde.

Quoi qu'il en soit, si tous les orangers ne sont pas originaires du Paraguay, ils auraient dû l'être, car je ne crois pas qu'il existe au monde une terre ou un climat plus favorable à leur développement.

"Variétés. — Je n'essayerai pas d'énumérer les innombrables variétés qu'on y rencontre, soit en fait d'oranges, soit en fait de citrons. Les plus communément répandues sont les suivantes :

L'orange douce {Citrus aiirantium) ; l'orange aigre ou bigaradier {CUnis bigaradla)] la mandarine ; l'apepu; le cédrat; le toronjo; le limon sutil ou citron ordinaire; la lima réal ou citron doux; la lima de persia, etc.

Il serait impossible d'établir d'une manière même approximative quelle surface du sol paraguayen est recouvert par cette essence.

Tantôt isolés, tantôt groupés en bosquets ou amassés en immenses forêts, comme dans certaines parties des Missions, les orangers pullulent, on peut le dire, sur tous les points, soit à l'état naturel, soit à l'état de culture.

Avant la néfaste guerre de cinq ans, les grandes plantations établies en quinconces étaient abondantes. Les jésuites en avaient établi autour de chacune de leurs réductions, et il n'y avait pas de colon d'origine espagnole qui n'en entourât son habitation. Mais pendant l'invasion, les alliés mirent souvent le feu à ces magnifiques bois et en détruisirent la plus grande partie.

Heureusement la vitalité de cet arbre est intense, et il se reproduit avec une incroyable facilité sous le climat du Paraguay. Il suffit que le vent entraîne une feuille et la fasse tomber sur un terrain légèrement bumide, pour que tout autour de la queue se produisent des racines adventives qui en peu de temps donnent naissance à un arbrisseau; ou bien qu'un perroquet, emportant un fruit dans son bec, en laisse échapper une graine, pour qu'elle germe tout de suite et se reproduise.

Aussi les ravages de la guerre ont-ils été bientôt réparés, et aujourd'hui, après dix-huit ans, grâce au seul effort de la nature, les naranjales ont repoussé, plus irréguliers, c'est vrai, mais tout aussi beaux que si la main des colons les avait cultivés ; et le Paraguay est couvert à nouveau de ces forêts aux rellets dorés qui jettent sur tout le paysage une chaude couleur dont je n'ai retrouvé nulle part ailleurs l'étrange intensité.

La grande saison de l'orange va du commencement de mai k la (in d'août. C'est pendant cette période que se pratique du moins la cueillette industrielle. Mais, en dehors de là, les arbres produisent constamment, et à toute époque de Tannée les fruits mûrs se mêlent aux fleurs nouvelles, donnant ainsi le puissant spectacle d'une maternité inépuisable...

Exportation. — La principale industrie consiste dans l'exportation du fruit en vrague. Tout le long des côtes du Paraguay, d'Assomption à Humaita, on voit, durant les quatre mois d'hiver, des quantités de bateaux, voiliers ou vapeurs, «n prendre d'énormes chargements.

C'est surtout à Villeta et à San-Antonio que se tiennent les principaux marchés. Là, de tous les points de l'intérieur arrivent des files de charrettes traînées par trois attelages de bœufs qui conduisent pesamment leurs charges de fruits. Chaque véhicule contient environ cinq mille oranges.

Généralement, lorsque la marchandise arrive au port, elle est déjà achetée par les courtiers qui ont couru la campagne et se sont rendus maîtres de la récolte sur pied ; cependant quelquefois les cultivateurs viennent directement l'offrir sur le quai, où le marché est toujours très vite conclu. Le déchargement s'opère rapidement, et les fruits sont mis en tas à portée du môle destiné spécialement à leur embarquement.

Des nuées de femmes se tiennent auprès avec des paniers, attendant l'arrivée du bateau chargeur. A peine a-t-il touché, «lies se précipitent, rempUssent leurs corbeilles, et, grimpant

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