L. Didier. — L'Amérique
qu'on ne peut exécuter seul, et où plus d'un explorateur a succombé. Les Indiens eux-mêmes, malgré leur merveilleux instinct d'orientation, ne s'aventurent pas volontiers dans les forêts qu'ils ne connaissent pas. Comme on ne voit pas le ciel, on ne peut se diriger qu'à la boussole. Pour avancer, il laut faire une trouée, véritable travail de bûcheron, abattant à droite et à gauche, avec le machete (sorte de grand coutelas ou de sabre), les broussailles, les lianes, qui forment une muraille impénétrable. Ainsi qu'un termite dans sa galerie, on n'avance donc qu'avec une certaine lenteur (quelques kilomètres à peine par jour), et au prix des plus rudes faligues. Vous qui me lisez, n'ayez jamais à faire une trouée dans la forêt vierge! » (Franc. Viault, Ultramar,... Société d'éditions scientifiques, p. 277.)
Le bambou. — « Parmi les végétaux qui attirèrent notre attention, je citerai les diverses espèces de bambou; quelquesuns sont d'une dimension énorme et d'une beauté singulière. Parmi les premiers il y en a qui ont deux pieds de tour et de grandes branches latérales; ils sont si longs qu'ils ressemblent à des arbres. D'autres, de la même grandeur, n'ont pas de branches; leur tige unique, divisée en nœuds réguliers, est unie et diminue graduellement en une pointe, en atteignant une hauteur immense.
Quelques-uns n'étaient pas si gros, mais ils s'élevaient jusqu'à ce qu'ils devinssent si minces qu'ils se courbaient, s'amincissant peu à peu et finissant par une pointe très fine, aussi menue qu'un crin de cheval, se balançant à travers la route comme une ligne de pêcheur. Je coupai vers le milieu un de ces bambous sorti de la vallée inférieure; il n'était pas tout à fait aussi gros que mon poignet. Après l'avoir porté quelque temps à la main, le trouvant plus léger qu'un fouet de charrette, je retendis sur la roule et je le mesurai : il avait 45 pieds de long; ainsi la plante entière devait en avoir 90, diminuant constamment, et d'un poli admirable dans toute cetle étendue. Une quatrième espèce est plus petite que les autres; de ses articulations partent plusieurs liges aussi minces que de la ficelle. Ce bambou était si prolifique qu'il couvrait toute la surface d'une forêt, grimpant jusqu'au faite des arbres les plus hauts et les revêtant d'une verdure exquise...
... Ce végétal est très utile aux habitants : ils le nomment
capim do mato (herbe des broussailles). Quand une troupe de voyageurs s'arrête à un rancho près duquel il y en a, on envoie des nègres en couper ; il fournit aux chevaux et aux mulets une nourriture abondante et succulente, et au bétail du voisinage un fourrage vert et salutaire dans toutes les saisons. » [Notes on Brasil, by R. Walsh; trad. et publié dans Nouvelles Annales des voyages, 2" série, tome XXVI, p. 238-39.) « Jusqu'alors je n'avais rencontré les bambous qu'au milieu des forêts vierges, mêlés parmi de grands arbres; mais je trouvai les mornes qui avoisinenfc le Parahybana (Minas- Geraes) presque uniquement couverts de ces herbes gigantesques. Avant même d'avoir pu les reconnaître, déjà de loin j'avais été frappé de l'aspect aérien de la végétation que j'apercevais sur les collines; j'éprouvai un véritable ravissement lorsque je vis de près ces forêts de graminées hautes de quarante à soixante pieds, qui, courbées en arcades élégantes, se croisaient en tous sens, entremêlaient leurs immenses panicules et laissaient entrevoir l'azur du ciel à travers les feuilles étalées comme un tapis à jour et soutenues par des demiverticilles de rameaux délicats. L'espèce que j'avais sous les yeux s'appelle dans le pays toboca ou tobioca... Le toboca ne fleurit qu'au bout d'un certain nombre d'années, et la floraison met un terme à son existence. Lorsque je passai la première fois, la plante était en fleur, et plusieurs tiges avaient déjà perdu leurs feuilles ; au bout de quinze mois je ne retrouvai plus aucune trace de ces forêts que j'avais tant admirées. » (A. DE Saint-Hilaire, Voyage dans l'intérieur du Brésil, premier voyage, I, 96-97.)
Le caoutchouc. — « Le caoutchouc ou gomme élastique a été appelé borracha ou seringa par les Portugais. Le P. Manoel da Esperança, qui l'avait découvert parmi les Indiens Gambelas, le baptisa, dit-on, de ce nom. Ayant remarqué que ces tribus sauvages s'en servaient pour en confectionner des outils et des bouteilles en forme de seringues, il fit appel à ses figures de rhétorique, et appela seringa la substance qui servait à la fabrication de ces mêmes objets domestiques. De là vient la dénomination de seringuiers [seringueiros) que gardent encore aujourd'hui dans l'Amazone les extracteurs de ce suc laiteux. Quant au nom de caoutchouc, sous lequel il est connu en France, il y a été apporté par l'astronome La
Condamine. Dans un mémoire présenté à l'Académie des sciences en 1736, l'illustre savant apprit à la docte compagnie que les Indiens Mainas donnaient le nom de caoutchouc {couéuchu) h une substance blanchâtre tirée de l'arbre hyévé {hevea). La Condamine doit donc être considéré comme le parrain et l'introducteur du caoutchouc en France. L'india-ruhber des Anglais est postérieur.
Le caoutchouc est contenu dans le suc laiteux de plusieurs espèces d'arbres. Il s'y trouve sous forme globulaire. Ces gouttelettes en suspension ressemblent aux globules graisseux du lait et sont composées d'albumine végétale.
Pour faire écouler la gomme, autrefois on ceignait l'arbre d'une chaîne, attachée obliquement à cinq ou six pieds du sol, et l'on faisait de petites incisions sur l'écorce au-dessus de l'endroit attaché. En coulant, la sève trouvait un obstacle dans la liane, et se dirigeait toute vers le même point, en bas, où on la recueillait dans un vase en argile. Ce système primitif et barbare, qu'on appelait arrocfio, est abandonné. Il a été remplacé dans l'Amazonie par un autre système, celui des tigelinhas, de petites tasses, ou mieux de petits gobelets. Voici en quoi il consiste : l'ouvrier, le seringueiro, pratique dans toute l'épaisseur de l'écorce des incisions ne dépassant pas un pouce ; sur le bord inférieur de chacune de ces incisions, il adapte, au moyen d'une argile à demi plastique, de petits gobelets en fer-blanc. Cette besogne se fait le matin, de huit heures à onze heures. A midi, à peu près, les gobelets sont presque pleins du suc visqueux. L'ouvrier les retire; il déverse leur contenu liquide dans un seau, qu'il transporte à son baraquement. L'extraction est terminée, la préparation va commencer.
Sur une terrasse où on lui a déjà apprêté un fumeiro ou fumoir, espèce de four à réverbère, muni à son extrémité supérieure d'un tuyau par où doit s'échapper la fumée produite en brûlant des fruits du palmier Urucury, l'ouvrier prend une pelle en bois, semblable à une grande férule ; il la Irempe à plusieurs reprises dans le seau où le suc, qui deviendra le caoutchouc, apparaît comme une crème épaisse, et il laisse son moule exposé à l'action de la colonne de fumée pendant quelques secondes. La partie liquide s'évapore immédiatement, et sur le moule il se forme une mince couche de caoutchouc. Il répète l'opération, et obtient ainsi des couches successives, des stratifications élastiques et régulières d'une certaine épaisseur et sans la moindre impureté. Cette
opération terminée, il donne deux coups sur les côtés du moule; il en retire la plaque de caoutchouc et l'expose au soleil, où elle prend la teinte noirâtre qu'elle garde en venant sur les marchés. Ces procédés sont fort simples. Il est plus facile d'obtenir du caoutchouc que de fabriquer du beurre et des fromages...
... Les végétaux qui fournissent la plus grande partie du caoutchouc de la province de l'Amazone sont : la Siphonia elastica, grand arbre de la famille des Euphorbiacées, qui atteint parfois trente-cinq mètres de hauteur sur un diamètre d'un mètre en moyenne; la Siphonia brasiliensis, espèce voisine, et VHancornia speciosa^.
La Siphonia elastica fournit les meilleures sortes commerciales du caoutchouc, celles qu'on désigne sous le nom de Para. C'est par ce port, en effet, qu'on expédiait autrefois tout le caoutchouc de la région amazonienne, et que l'on emporte encore toute la récolte de la province. (F.-J. de Santa-Anna Néry, la Terre des Amazones, Frinzine, 1885, p. 488-192.)
Diamants. — « Bernardo Fonseca-Lobo fut le premier qui découvrit des diamants dans le Serro do Frio, et il n'eut d'autre récompense que le titre de capitâo mor de Villa do Principe, avec la propriété de l'office de notaire dans la même ville. On ignora d'abord la véritable nature des diamants qu'avait trouvés Lobo; on se plaisait à voir briller ces jolies pierres, et l'on s'en servait en guise de jetons pour marquer au jeu. Cependant un certain ouvidor qui avait habité les Indes orientales reconnut que les pierres brillantes du Serro do Frio n'étaient autre chose que des diamants; il en réunit secrètement un grand nombre et partit pour le Portugal. On ignore en quelle année se fit cette importante découverte; cependant on sait que le gouverneur D. Laurenço de Almeida, ayant adressé à la cour quelques cailloux transparents, disait dans une lettre du 22 juillet 1729 qu'il les considérait comme
1. « M. l'ingénieur J. -M. da Silva-Coutinho affirme, avec son autorité considérable, que l'arbre à caoutchouc commence à produire au bout de dix ans, et qu'il peut donner sa sève pendant quatre-vingts ans, produisant en moyenne 4 kilogrammes de caoutchouc par an. Or un homme peut extraire 32 kilogrammes par jour quand il a les arbres sous la main. » {Ibid., p. 307.)
des diamants; Ton sait encore qu'on lui répondait qu'il ne s'était pas trompé dans ses conjectures, et l'on ajoutait que, depuis quelques années, il avait déjà été fait deux envois de pierres semblables de Minas à Lisbonne.
Par un décret du 8 février 1730, les diamants furent déclarés propriété royale. » (A. de Saint-Hilaire, Voyage dans le district des Diamants et sur le littoral du Brésil, Gide, 1833, 1, 2.)
« L'existence de diamants dans les terrains aurifères du nord de la province de Mina-Geraes a été connue avec certitude en 1729. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, cette province n'a jamais cessé de fournir chaque année des quantités notables de cette pierre précieuse. Cette production a diminué pendant ces dernières années, surtout depuis 1870, par suite de la baisse considérable des prix produite par la quantité de diamants que les mines du Cap versent tous les ans dans le commerce. Ce n'est qu'à la qualité supérieure des brillants du Brésil, à leur éclat, à leur pureté, que leur valeur a pu se maintenir à un taux qui a sauvé d'une ruine complète les exploitations du pays...
... Les gisements les plus importants sont ceux de Cocaes, à dix lieues au nord de la ville deOuro-Preto; deDiamantina, le plus important de tous, qui comprend une bande de terrain de plus de 200 kilomètres de longueur sur quelques lieues de largeur. » (F.-J. de Santa-Anna Néry, le Brésil en iSS9, Ch. Dela^'rave, p. 75 [art. de M. H. Gorceix].)
Or. — « Il n'est guère de province de l'empire où l'or n'ait été exploité, et on peut citer comme ayant des mines en activité ou abandonnées depuis peu celles de Minas-Geraes, lUo- Grande-du-Sud, Goyaz, Bahia, Matto-Grosso, Parana, San- Paulo et Maranhâo; Minas-Geraes occupe la première place.
Il y a six grandes compagnies, dont une, la Compagnie des mines d'or de Faria, a son siège à Paris; ses travaux préliminaires viennent d'être terminés. Le filon aurifère est situé dans le municipe de Sabara, à quelques kilomètres de celui de Morro-Velho. La gangue de l'or y est constituée par des pyrites de fer qui ontélé exploitées jusqu'à une petite profondeur par les anciens propriétaires, qui, à l'aide de procédés très imparfaits, retiraient 24 grammes d'or par tonne. Cette exploitation est remarquable par son installation, où se trouve une application, unique au Brésil, du transport au moyen de l'élec-
tricité, de la force nécessaire aux principes d'épuisement et à l'extraction du minerai.
Les cinq autres ont leur siège à Londres.
D'Eschwege estime que de 1700 à 1820 Minas-Geraes a produit 534,403 kilogrammes d'or; de 1820 à 1860, 63,825 kilogrammes; de 1860 à 1888, 60,000 kilogrammes, ce qui fait une somme de 1 milliard 843 millions, en estimant le kilogramme d'or 2,800 francs. » (F.-J. de Santa-Anna Néry, le Brésil en i 889, 1^.1^.)
Mine de Morro-Velho. — « ... Elle est exploitée depuis soixante ans par une société anglaise qui jouit du meilleur renom... En 1868 Texploitalion fut interrompue par un incendie; à ce moment elle était à une profondeur de 300 mètres.
Un événement aussi terrible aurait pu décourager tous autres que des Anglais; mais, avec la ténacité qui est le propre de nos voisins d'outre-Manche, ils se remirent avec hardiesse à l'ouvrage... Ils calculèrent l'inclinaison de la cheminée allant de l'est à l'ouest et dont le feu semblait à jamais leur défendre l'accès, creusèrent à un point déterminé un puits vertical devant rencontrer le gîte aurifère au-dessous du foyer incendiaire, à 400 mètres de profondeur. Leur savoir, leur persévérance, furent récompensés; ils recoupèrent le filon en dessous des anciens travaux et reprirent l'exploitation comme si rien n'avait eu lieu.
M. Ghalmers, directeur général, jeune homme de vingtsept à vingt-huit ans, à la physionomie agréable, énergique et distinguée, nous attendait. Fort aimablement il nous offrit de visiter la mine.
Il faut dire en toute vérité que, depuis quelques années, au fur et à mesure que les travaux avancent et s'enfoncent (ils sont aujourd'hui à 650 mètres), la mine de Morro-Velho passe pour dangereuse, par suite d'éboulements assez fréquents. Une dizaine d'ouvriers y avaient été tués quelques jours auparavant, aussi nous étions-nous promis de n'y pas descendre. Mais, en présence de l'offre aimable qui nous en était faite, chacun de nous fut pris d'amour-propre, et nous acceptâmes sans hésitation.
Le capitaine général de la mine nous attendait. Nous revêtîmes le costume des mineurs, pantalon et veste de toile grise, chapeau de zinc; puis chacun fut armé d'une chandelle en-
tourée de lerre glaise; cette chandelle ainsi préparée m'intriguait beaucoup, n'en pouvant comprendre l'utilité. Je le sus bientôt. Arrivés au puits, nous montons dans une cage qui nous descend au fond, comme dans toutes les mines du monde ayant un puits vertical pour issue. A 400 mètres on s'arrête et l'on se trouve sous une grande voûte ayant environ io mètres de hauteur sur 50 de large. C'est là le centre, le rendez-vous général de toute l'exploitation intérieure. A partir de cet endroit, le tableau change, car dès lors la descente ne se fait plus que par des échelles, dont certaines sont très raides et ballottantes par le fait de leur longueur, de (elle sorte que l'on a besoin de ses deux mains pour s'y maintenir ; la terre glaise sert à fixer au chapeau la chandelle allumée. C'est ainsi que nous nous enfonçâmes dans ce gouffre noir, profond de 250 mètres encore, et sur lequel les échelles sont suspendues dans le vide. Tout le long de ce parcours nous voyons des travaux de boisements, les plus considérables, les plus fantastiques que l'on puisse imaginer. Ce sont des arbres entiers, gigantesques, n'ayant pas moins de l'^jSO de diamètre, se croisant, s'entre-croisant, s'arc-boutant les uns sur les autres. C'est inouï, vertigineux.
On ne peut s'empêcher de se demander comment de telles poutres ont pu être descendues et fixées contre les parois de cette énorme cavité, d'une inclinaison si considérable, et dont l'épaisseur presque constante n'a pas moins de 60 à 70 mètres sur une largeur de 150 à 170. Ce qu'il a fallu d'argent, de savoir, pour enfouir une telle quantité de bois, pour soutenir la muraille de ce gouffre qui s'approfondit chaque jour davantage, est vraiment prodigieux.
Après vingt minutes environ de cette descente qui nécessite sang-froid et présence d'esprit de la part de chacun, je m'arrête à 50 mètres du fond environ. Assis sur une poutre colosse à laquelle est maintenue par des anneaux de fer le bas de l'échelle que je viens de quitter et le haut de celle qu'il va falloir descendre encore, à la lueur de ma chandelle, paraissent des ombres qui se meuvent sur les boisements qui se croisent dans tous les sens au-dessus et au-dessous du point où je me suis arc-bouté; ce sont des ouvriers; je les devine plutôt que je ne les distingue, grâce à la petite lumière vacillante qui brille sur la tête de chacun d'eux. Ils cherchent à fixer contre les parois souterraines un énorme madrier soutenu d'en haut par des cabestans monstres. Le bruit des chaînes, les cris sauvages poussés par ces hommes presque nus,
pour aider leurs eiïorts, le son strident des sifflets qui commandent la manœuvre, les coups sourds et réguliers des mineurs au fond des travaux, se répercutent avec des notes sinistres dans la sonorité de l'abîme noir et béant au milieu duquel je suis resté comme suspendu. Tout à coup un sourd roulement venant des entrailles de la terre se fait entendre, grandit, augmente encore, semblable aux grondements du tonnerre, faisant trembler tout ce qui m'entoure, passe comme l'éclair dans les ténèbres près de moi et va se perdre dans la région supérieure : c'est un immense seau rempli de minerai qui monte à la surface, courant au moyen d'une roue sur des barres de fer scellées dans les murailles de l'excavation; par moment des craquements sinistres s'échappent des boisements gigantesques, qui semblent être vaincus et ployés sous le poids formidable de 600 mètres de roches qu'ils ont mission de soutenir. On se croirait dans le sombre domaine de Pluton et y voir des âmes maudites s'agiter et gémir au fond de leur horrible demeure.
Tout cela est imposant et terrifiant à la fois.
Pour se faire une idée des sacrifices que la Compagnie est obligée de faire pour consolider ces travaux, il faut savoir qu'à l'heure actuelle on dépense pour 3,000 livres sterling (75,000 fr.) de bois chaque mois pour les besoins de la mine. Car, outre ce qu'il faut ajouter chaque jour au fur et à mesure qu'on s'enfonce, on doit encore remplacer les poutres colossales qui se détériorent et se rompent parfois comme des allumettes.
On ne se sert à Morro-Velho que du bois le plus beau, le plus rare, de fer, de rose, d'ébène. Le comptable de la mine, chargé de leur achat, me disait : « Si on pouvait faire le commerce des matériaux que nous employons, la Compagnie gagnerait bien plus d'argent qu'en broyant le minerai pour en retirer l'or. Le transport, malheureusement, coûte trop cher; tandis que sur place nous achetons aux Indiens ces arbres merveilleux absolument pour rien, ils nous reviennent, rendus ici, à plus de 1,000 francs pièce. Chaque année ils arrivent de plus loin, et à l'heure actuelle on ne les trouve qu'à 50 lieues de distance, traînés par des bœufs qui mettent quelquefois six mois à faire le trajet. »
La visite aux pilons, au nombre de 150, et celle d'un autre établissement très considérable et compliqué, où on extrait pour la troisième fois la boue de laquelle l'or a été extrait déjà, constitue un ensemble d'exploitation très complète.
Les ouvriers employés à l'usine sont au nombre de 1,500 h 2,000, parmi lesquels beaucoup de Chinois et aussi près de 400 esclaves...
Dans ce grand centre de Morro-Velho tout marche militairement, et l'on peut dire que le village de Cougonas, qui touche l'établissement, est devenu une petite ville avec conforts et ressources de toutes sortes. L'élat-major de l'usine est très nombreux. On danse, on lunche, on chaule à Cougonas comme dans tous les centres civilisés du vieux continent; le piano légendaire s'y est acclimaté comme ailleurs ; l'hiver y a ses five o'clocks, ses soirées, ses bals.
Pourtant les beaux jours de Morro-Velho ont disparu. Pendant un quart de siècle cette grande entreprise a fait la fortune de ses actionnaires, leur distribuant 100 p. 100 du capital social. Aujourd'hui il n'en est malheureusement pas ainsi.
Les dépenses annuelles sont excessives : elles dépassent rénorme chiffre de 2,500,000 francs, et si la mine y subvient, c'est tout le bout du monde. »
M. de Courcy ajoute en note ; « Ces lignes étaient écrites au mois d'août de la présente année 1886. Trois mois après notre visite, le 15 décembre suivant, une dépêche arrivait à Londres, annonçant une effroyable catastrophe. Tout l'étage de la mine de Morro-Velho, à 400 mètres de profondeur, s'est effondré, entraînant un matériel énorme, les pompes, les machines d'extraction, etc. Tout s'est précipité dans le gouffre^ î. 250 mètres plus bas, brisant dans sa chute tous les boisements gigantesques qui soutenaient les voûtes; trente-quatre mineurs y furent engloutis. » (E. de CouRCY, Six Semaines aux mines d'or du Brésil, Paris, L. Sauvaitre éditeur, 1889, p. 173-186.)
Cette mine fut visitée par deCastelnau dans son voyage de 1843 à travers le Brésil.
« C'est la seule mine qui donne à ses actionnaires un intérêt du capital; on retire environ deux cents tonneaux de minerai par jour.
« La partie riche du filon forme une espèce de colonne inclinée de 45° sur l'horizon; sa puissance majeure peut être évaluée à 8 mètres, sur une extension de plus de cent mètres. Les travaux ont été poursuivis depuis 1835 et h. peine interrompus en 1867 par un incendie, et en 1886 par un éboulement qui les a fait provisoirement suspendre, lorsqu'ils atteignaient une profondeur de plus de 600 mètres, jusqu'à l'achèvement de nouveaux puils. De 1835 à 1887 la quantité d'or fournie par celte mine alteint un chiffre rond de 50,000