‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 49 sur 142 · RELIGIONS · texte numérisé non relu

RELIGIONS

D'après le census de 1890, il y a 143 confessions religieuses, et on compte en outre 153 congrégations isolées ne se rattachant à aucune Église : toutes sont absolument libres et complètement indépendantes de l'État. La confession catholique compte environ 10 millions de fidèles dirigés par 14 archevêques et 75 évêques, qui défendent les idées démocratiques avec une conviction ardente. Voici le langage d'un des plus illustres, l'archevêque de Saint-Paul, Msr Ireland :

« La religion qu'il nous faut aujourd'hui n'est pas celle qui consiste à chanter des hymnes suaves dans le chœur des cathédrales, à porter des chasubles brodées d'or pendant que la multitude est absente de la nef ou des ailes, et que le monde extérieur meurt d'inanition morale et spirituelle. Allez à la recherche des hommes, parlez-leur, non pas en phrases pompeuses ni dans le style d'un sermonnaire du xviic siècle, mais en paroles ardentes qui pénètrent les esprits et les cœurs. »

Et encore :

« Cet âge est l'âge delà démocratie. Les jours des princes

et des seigneurs féodaux sont passés. Le conservatisme qui ne veut jamais s'aventurer n'est que pourriture et poussière. » (Cité par Max Leclerg, Choses d'Amérique, Pion, p. 243.)

Ce qui prouve l'importance des questions religieuses, et Fintérêt qu'y portent ces populations de travailleurs, c'est le nombre considérable des journaux qui traitent uniquement ces sortes de questions ; on compte 420 périodiques exclusivement religieux, qui ont un tirage de un milliard et demi d'exemplaires, et environ 9 millions d'abonnés. Et encore beaucoup de journaux consacrent régulièrement une partie de leurs colonnes à des sujets religieux, comme le New-York Herald, qui le lundi résume les sermons du dimanche.

l'enseignement aux états-unis

Les universités. — u Je ne voudrais pas faire croire qu'on apprend énormément dans les universités américaines; ce serait donner une impression très fausse ; mais on forme l'esprit des jeunes gens. Les études durent trois ou quatre ans, et sont coupées de beaucoup d'exercices physiques, comme dans les universités anglaises. J'ai assisté à Harvard à des concours de hase bail qui dénotaient chez les joueurs une connaissance approfondie de ce genre de sport; ils en cultivent plusieurs autres avec succès, et gagnent à cela un aspect sain et vigoureux qui fait plaisir à voir.

Ce ne sont pas des enfants qui fréquentent les universités. On y entre de dix-huit à vingt et un ans; on en sort entre vingt et un et vingt-cinq ans, avec le grade de bachelor of arts, titre qui ne confère aucun privilège, mais recommande simplement le jeune homme qui en est investi comme un gentleman instruit et bien élevé.

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le nombre des élèves soit restreint. A dix-huit ans, à seize ans même, beaucoup d'Américains sont déjà dans les affaires ; la règle générale est même de s'y lancer {ta start in business) avant sa majorité. Quels sont donc les individus qui recrutent le personnel des universités, qui attendent jusqu'à vingt-cinq ans parfois pour commencer Fexercice d'un métier ?

Il y en a deux catégories distinctes.

Ce sont d'abord ceux qui se préparent à une profession exigeant une certaine culture littéraire, notamment le bar-

reau, la médecine, le clergé. Ceux-ci ont besoin de l'université pour acquérir cette culture, el, lorsque leurs parents ne sont pas en mesure de les y envoyer à leurs frais, ils donnent des leçons particulières, concourent pour l'obtention des bourses, travaillent dans un bureau pendant les longs mois de vacances, s'arrangent d'une manière quelconque pour subvenir eux-mêmes à leur entretien. Dans bien des universités la moitié des étudiants achètent ainsi par leur propre travail le droit de travailler ; ce sont naturellement des étudiants sérieux.

La seconde catégorie se compose des fils de famille dont le père estime que trois ou quatre ans d'études sont un bagage utile dans la vie. Un avocat de Chicago, ancien élève d'Yale et plein d'amour pour son université, me dit qu'il y envoie tous ses garçons vers dix-sept ou dix-huit ans : « Quelle que soit la profession qu'ils embrassent, cela leur servira plus tard, et je ne suis pas seul à penser ainsi. Bien des hommes politiques reconnaissent qu'un jeune homme sorti de l'université a chance de dépasser à vingt-cinq ou trente ans les individus entrés dans les affaires sans cette préparation. Sans doute l'expérience leur fait défaut au début, mais ils l'acquièrent, et plus tard ce sont eux qui occupent en général les situations les plus élevées. On les recherche d'autant plus qu'ils sont plus rares. » Même dans cette catégorie on trouve peu d'étudiants amateurs, par la bonne raison qu'un père américain s'empresse de couper les vivres à son fils sïl ne profite pas des sacrifices faits en sa faveur. Le même avocat dont je parlais tout à l'heure a bien soin de me dire que si ses enfants font mal à f université, il les laissera se débrouiller tout seuls et se mettre dans les affaires à dix-sept ou dix-huit ans. 11 n'y a pas ici de préjugé qui force le fils d'un homme riche à passer sur les bancs un certain nombre d'années. On peut avoir confiance dans l'efficacité d'une instruction développée pour la formation d'un gentleman, mais on n'est jamais cuistre; on ne se croit pas déshonoré parce qu'on n'a pas respiré pendant dix ans l'atmosphère du collège.

Les imiversity men sont une exception en Amérique, bien que leur nombre tende à augmenter. Même dans les professions libérales, ils n'occupent pas toutes les places, et la manière dont ils y entrent diffère absolument de celle dont nous avons l'habitude en France. Inutile de montrer leur diplôme à la porte, elle est ouverte à tous; c'est à eux de profiler des avantages réels que leur assure une éducation supérieure pour

dépasser leurs concurrents ^.. » (P. de Rousiers, la Vie américaine, F. Didot, 1892, p. 61o-617.)

« La plupart des collèges ou universités américaines proviennent de fondations particulières. Un certain nombre ont été créés, dans le dernier quart de siècle, par plusieurs États ^ ou quelques grandes villes. Tous, sans exception, sont administrés, en dehors de tout contrôle gouvernemental, par des conseils de régents ou des professeurs assistés de délégués spéciaux ayant un caractère judiciaire et portant le nom de trustées. La mission de ces tuteurs est exclusivement de veiller à l'accomplissement des volontés énoncées par les donateurs et à l'observation des statuts.

Harvard. — La plus illustre, la plus vénérée de toutes les universités américaines est le collège Harvard, fondé en 1637 par John Harvard, pasteur non conformiste, émigré d'Angleterre, qui vint s'établir dans le Massachusetts, àCharlestown, faubourg de Boston, où il mourut. Dans son testament, Harvard léguait une somme de 700 livres sterling et sa bibliothèque, composée de 300 volumes, pour la fondation d'un collège colonial, consacré aux études littéraires et théologiques. Ce legs fut accepté par la législature de Massachusetts, qui ajouta 400 livres au don primitif. C'est sous ces auspices si modestes que le collège fut ouvert en 1642, avec cette inscription sur le frontispice : In Christi glorlam. — Christo et Ecclesiœ...

Harvard, qu'on appelle généralement Cambridge (du faubourg dont l'université occupe une notable partie), possède aujourd'hui en biens-fonds et valeurs de diverses natures une richesse évaluée à 65 millions de francs.

Les bâtiments, répandus sur une superficie de 60 arpents, sont au nombre de 21. Le plus ancien, conservé avec un respect presque religieux, est l'université primitive (rebâtie après un incendie en 1863); à l'entour se groupent les constructions plus récentes, les amphithéâtres, musées, bibliothèques,

1. Un médecin belge qui a visité les universtés et observé surtout l'organisation de l'enseignement scientifique et médical a rapporté une excellente impression : « Les écoles de hautes études se créent partout, et les savants de valeur vont devenir légion aux Etats-Unis. » (Docteur 0. Laurent, les Universités des États-Unis et du Canada, Bruxelles, 1804.)

2. Une loi votée par le congrès en 1862 a concédé à chaque État pour l'enseignement supérieur autant de fois 30,000 acres (12,000 hectares) de terres que l'Etat envoie de sénateurs et députés au congrès.

l'observatoire, le jardin botanique, les habitations des élèves, les chapelles, les demeures du président et des professeurs, cottages élégants entre lesquels s'étendent les tapis verts des pelouses, et qui s'abritent sous d'épais feuillages.

De tous les édifices, le plus récent et le plus remarquable est le Mémorial Hall, monument commémoralif érigé parles anciens élèves et les divers amis du collège à la mémoire des étudiants et des gradués d'Harvard morts pour la cause de l'union pendant la guerre civile de 1861-65. Cette œuvre de piété fraternelle et de patriotisme a coûté la somme énorme de 420,000 dollars. Un réfectoire, un théâtre, une salle pour la distribution des diplômes, sont installés sous ses voûtes grandioses, comme pour associer les repas, les fêtes et toutes les cérémonies rituelles de l'institution au souvenir des héros dont elle a formé l'adolescence.

La bibliothèque de l'Université compte 300,000 volumes.

Yale. — Yale fut fondée en 1702 près de New-Haven, dans le Connecticut, par quelques pasteurs épiscopaliens. Son premier donateur fut Elihu Yale, ancien gouverneur de la colonie et possesseur d'une grande fortune.

Le recteur et les professeurs résident, comme ceux d'Harvard, dans des chalets coquettement distribués autour des édifices universitaires. Une donation spéciale a été faite pour élever le traitement des professeurs, les uns à 3,000 et les autres à 4,000 dollars.

Pour le moment, Yale a sur Cambridge une supériorité incontestable : c'est son école des beaux-arts, fondée par M. Auguste Street en 1847 avec un capital de 280,000 dollars.

... A Cambridge, comme à Yale, la gymnastique et les exercices du corps sont l'objet de soins particuliers et d'une culture méthodique. On voit les étudiants jouer avec passion pendant de longues heures au croquet, au foot-ball, au lawntennis, sur les prairies qui s'étendent autour des écoles. Mais le sport favori de la jeunesse, ce sont les régates. Chaque année des défis sont échangés entre New-Haven et Boston, et les champions des deux universités, bariolés de leurs couleurs respectives, procèdent à des courses de canots, sous les yeux d'une affluence fashionable qui suit avec enthousiasme toutes les phases du tournoi... » (H. Destrel, dans le Correspondant, 10 octobre 1885, p. 111-116.)

Princeton (New-Jersey). — « Nous parcourons toute l'université. La journée commence par une lecture; le professeur fait un cours de science politique et sociale et étudie les

diverses phases de la formation des États; une cinquantaine d'étudiants l'écoutent avec attention ; sur leurs visages apparaît le même caractère d'inachèvement que je remarquai hier dans les villes et sur le bord des routes. La race n'est pas marquée; elle ne semble pas définitive et n'a pas encore de type. Quelques chevelures blondes, une paire d'yeux bleu pâle, révèlent, çà et là, l'origine britannique; mais la plupart de ces jeunes hommes ont des physionomies qui, pour être intelligentes et énergiques, n'en sont pas moins dépourvues de toute trace de nationalité. A la fin, le professeur retient l'un d'eux, un grand, fort garçon, aux cheveux noirs frisés, l'air un peu brutal, revêtu d'une espèce de houppelande jaunâtre, sous laquelle on devine un déshabillé sans gêne. C'est le foot-hall caplain, et il se met aussitôt à notre disposition avec une parfaite amabilité...

Autour de nous s'étend un beau jardin; tranchant sur l'herbe verte, les allées, semées de cailloux bleuâtres, dessinent les mouvements de terrain, entourent les grands arbres dorés par l'automne, et se dirigent vers de luxueux bâtiments en pierres rougeâtres ou grises: ils sont flanqués de tours et de clochetons, de colonnes et de rosaces, de vitraux et de créneaux. L'ensemble est beau; tout cela sent la fortune et l'avenir, et on se prend à oublier de noter les imperfections, les fautes de détail, le manque de soin, qui sont partout perceptibles. Nous allons d'édifice en édifice, frappant à toutes les portes. Ici, une collection minéralogique ; là, l'ornithologie américaine, et plus loin un cabinet de physique bien outillé. Les professeurs, que nous dérangeons au milieu d'une préparation chimique ou d'un calcul pénible, se font un plaisir de nous montrer leur département. Le plus souvent, ce sont des hommes jeunes, dont les moustaches ne sont guère plus épaisses que celles de leurs auditeurs.

Le long d'un vieux bâtiment qui fut le point de départ de l'université, chaque promotion, en partant, a planté un pied de lierre et scellé dans le mur une plaque de marbre avec la date qui la distinguera dans les annales de Princeton. Déjà les lierres entrelacés couvrent la façade ; distincts au niveau du sol, ils ne forment plus là-haut qu'une masse unie d'ombre et de verdure.

Visite à la chapelle (presbytérienne) : un magnifique temple de granit et de marbre orné de détails d'architecture d'une grande originalité, et des vitraux à prismes qui recevaient les rayons brisés dans les coins les plus obscurs. Point

d'autel, quelques fauteuils : on dirait une salle de conférences. Dans un angle, une simple inscription mentionnant le nom du généreux donateur dont le fils, professeur de l'université, est un de ceux qui nous accompagnent. C'est par hasard que cette inscription frappe mes regards; lui n'en avait pas soufflé mot, et je me garde de l'interroger. Seulement, quand j'y repense à présent, je vois toujours ce spectacle : les voûtes somptueuses, le nom du millionnaire écritsur la muraille, et la figure du professeur un peu plus loin dans la pénombre,... et je pense avec regret qu'en France il n'y a point de familles de ce genre-là!...

... Princeton comptait, en 1888, 601 étudiants, dont 506 suivaient le cours académique , et 95 travaillaient les sciences. Les bourses étaient au nombre de 77 : il y avait environ 42 professeurs. Le premier président fut installé en 1747, et le plus ancien édifice date de 1756; les administrateurs forment un conseil d'une trentaine de membres, qui se recrutent euxmêmes et sont présidés par le gouverneur de l'État de New- Jersey. 11 y a toujours quatre promotions à la fois dans l'université : les frcshmen sont les derniers venus ; les sophomores (présomptueux) en sont à leur deuxième année, les jiinio7's à la troisième, les senioi^s à la quatrième. Chaque promotion a son président, son vice-président, son secrétaire.

La promotion 89 vient de publier son livre d'or, intitulé Nassau Herald. Il contient les discours prononcés à l'occasion de diverses solennités plus amusantes que solennelles : anachronismes, calembours, plaisanteries, surnoms et parodies, les jeunes orateurs s'en sont donné à cœur joie. Les idées sont drôles parfois: il y a de la gaieté et de l'immour; mais la frontière est souvent dépassée, et la bêtise bête souvent atteinte. La brochure se termine par une statistique des heureux mortels ayant appartenu à la promotion : leur nom, leur âge, leur taille, leur poids, tout est indiqué; il y est même fait mention des opinions politiques et de la longueur des moustaches; une moyenne de la hauteur du chapeau et de la longueur des souliers est établie. A côté de cela, quelques détails utiles: le nombre total était de 150; 132 sont entrés au début; 8, la seconde année; 6, la troisième; 4 n'ont fait qu'un an; 76 jouaient aux cartes, 150 fumaient, 90 fréquentaient le théâtre; 18 avaient été dans une autre université avant de venir à Princeton. Ici les plaisanteries recommencent : nombre de fiancés, 3; 12 autres l'étaient probablement, mais sans vouloir l'avouer. Le piano comptait 15

adeptes, Torgue 5, le violon 8, la flûte 6; 26 s'adonnaient à des instruments divers. Leurs goûts sportifs font aussi l'objet d'une statistique : il y avait 27 joueurs de foot-ball, d3 de base-bail, 13 de tennis, H de la crosse; le résultat était le suivant : la poitrine la plus large avait 105 centimètres, et la plus étroite 80; moyenne, 90...

Reprenons notre promenade : voici la bibliothèque, grande salle octogonale où l'on se procure pour rien des livres, du silence et du sommeil peut-être! Au centre,... dans un bureau circulaire, un vieux monsieur à l'air honnête surveille les bouquins et fait des comptes interminables; beaucoup de revues françaises et étrangères.

Sur les arbres, de grandes affiches annoncent un concert donné par le Banjo Club; il paraît que les guitaristes ne manquent pas de talent; d'autres avis, des annonces s'étalent de tous côtés. Les étudiants vont et viennent; à les voir ainsi menant leur existence de chaque jour, ils ont l'air très complets, leurs muscles sont faits de bons matériaux comme leurs costumes. Il y a là tout ce qu'il faut; seulement ils portent leurs muscles aussi mal que leurs costumes; ils sont propres, et ils ont l'air sales; ils sont polis, et ils ont l'air malhonnêtes. Et -soudain l'Amérique m'apparaît sous la forme d'un grand corps dégingandé dans lequel la sève bouillonnante remonte et descend sans cesse, comme si elle se heurtait à des conduits obstrués. Plus tard, dans les universités où l'on se pique d'avoir ■de belles manières, on m'a dit du mal de Princeton; on m'a dit que tout y était brutal, rough, que c'étaient des fils de fermiers, des campagnards qui y donnaient le ton ; plus tard encore, au moment de quitter l'Amérique, j'y suis revenu, et j'ai revu les mêmes choses, mais avec d'autres yeux : mon voyage m'avait appris que ces fermiers, ces ruraux aux manières brusques, à l'apparence brutale, étaient les vrais Américains, la base de la nation, l'espoir de l'avenir, qu'en eux s'incarnaient la tradition déjà séculaire, l'antiqne bon sens, la vigueur morale ; que par eux, enfin, le présent se reliait intimement au passé et le continuait.

Princeton est une toute petite ville; le paysage d'alentour est riant ; de grands arbres bordent les avenues, les étudiants ont leurs chambres (deux ou trois pièces pour chacun) dans les dormitories, vastes constructions au nombre de huit ou neuf disséminées autour de la chapelle el de la bibliothèque et constituant l'université proprement dite; autour de la ville est une ceinture de joUs cottages où résident les

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