MARTINIQUE
coite, où de vieilles négresses trônent parmi des fioles aux formes bizarres et des cylindres de fer-blanc qui renferment les produits de leur industrie, sirops, confitures et pâtisseries. Cette branche du commerce marliniquois est importante : le pays produit beaucoup de sucre, et nombre de négresses, en possession de receltes particulières, passent leur existence à faire frire des beignets ou à décanter des sirops : les confitures de patate et les sirops de capillaire de M™° Tontonte ont fait le tour du monde.
Les transactions ne s'opèrent pas sans gestes et sans cris : les marchands vantent leurs produits à outrance, en prenant le Ciel à témoin; les acheteurs débattent les prix, et les apostrophes les moins flatteuses s'échangent d'une bouche à l'autre. A la suite de ces querelles, où chacun cherche les armes à portée, bananes, ananas, piments, roulent confondus dans l'eau des ruisseaux. C'est en vain que les agents de police s'eiïorcent de maintenir l'ordre. Tout au moins, quand le mal est fait, se mettent-ils en devoir de reconstituer les étalages. Quant à l'acheteur et au marchand, ils se poursuivent de leurs injures, longtemps et à distance.
Considérez ce vieux nègre assis devant une table, à l'ombre d'une tente : un chapeau à haute forme, orné d'un crêpe (remarquez que le noir en question n'est pas en deuil le moins du monde), couvre sa chevelure laineuse; un habit noir et un pantalon de toile dissimulent ses formes athlétiques. Il a le cou serré dans une ample cravate à la mode de 1830, et des boutons de strass brillent sur sa poitrine. Sous la table on aperçoit les deux pieds nus croisés l'un sur l'autre. Ses chaussures vernies, qu'il va prendre tout à l'heure à la main, quand il pliera bagage, figurent présentement sur sa table même, contribuant à donner à ce meuble l'air d'un établi de savetier ou d'un dépôt de pièces à conviction. Il considère la foule avec le calme inquiétant du sphinx. Immobile, indifférent en apparence à tout ce qui se passe autour de lui, les bras croisés, le dos renversé en arrière, il attend. Notre noir est un empirique, une sorte de rebouteur que l'on vient consulter de loin. Personne, cependant, ne songerait à lui chercher noise pour exercice illégal de la médecine... Sa thérapeutique est d'une héroïque simplicité. S'agit-il d'une foulure? il vous répond : cataplasmes de manioc; de la goutte? prendre serpent tête de chien ; de rhumatismes? graisse de tortue; de névralgies? infusion de carapace de tourlouroupilée (crabe de terre). Il discourt avec une gravité comique sur le dia-
^nosticdesaiïections, et, comme un prestidigilaleur escamote des muscades, il glisse négligemment dans sa poche les pièces d'argent destinées à rémunérer ses services.
La Savane. — Cinq ou sixrues parallèles, imprégnées d'une forte odeur de vanille mélangée à celle du vétyver, traversent la ville et conduisent à la Savane, grand carré de cent mètres de côté, planté d'herbe et entouré d'un double rang de tamarins. Au centre de ce square se dresse la statue en marbre de Joséphine Tascher de la PagerieS pauvre impératrice originaire de l'île, et qui a laissé dans l'histoire une trace si aimable et si touchante. Une négresse lui avait prédit qu'elle deviendrait reine d'un vaste empire, sans ajouter que cette couronne lui coûterait tant de larmes : sa statue pourrait s'appeler la Résignation.
L'impératrice Joséphine n'est pas la seule représentante historique du sexe faible dont le nom ait été mêlé à celui de la Martinique. Une autre femme, célèbre à un litre différent, vit aussi, dit-on, le jour dans l'Ile : c'est la mère du sultan Mahmoud, qui, tombée entre les mains des corsaires barbaresques, passa de là à Gonstanlinople.
Enfin M™° de Maintenon habita, paraît-il, le Pêcheur, près de Saint-Pierre. Pendant son séjour elle fut même mordue par un serpent qui, heureusement pour elle et pour le grand règne, n'appartenait pas à la famille redoutable des trigonocéphales.
Le matin, la Savane est presque déserte. Un soldat en sentinelle se promène mélancoliquement aulour d'une guérite; des noirs déchargent une pirogue remplie d'herbages; de vieilles négresses, pliant sous d'énormes charges de linge, s'avancent en fumant allègrement de longues pipes; un Indien efflanqué, conduisant par la bride un cheval non moins étique, la tête basse, traverse tristement l'allée.
La Savane est bordée d'un côté par la mer et le vieux fort Saint-Louis, autrefois puissant, aujourd'hui tout à fait insuffisant, qui projette son front noirci à 800 mètres au milieu des eaux et sépare la rade proprement dite du carénage. Avant de mourir, M. de Blénac y avait construit un magasin à poudre, une citerne à l'épreuve de la bombe, et l'on disait avec orgueil, en parlant du fort Saint-Louis: « Cet ouvrage est présentement en état de résister à une armée entière. »
Le port. — Le Carénage, sorte de vaste baie, capable d'a-
1. Elle fut inaugurée le 2') août 185(>; la statue est <lo Vital Auhray.