‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 76 sur 142 · SERPENTS DE LA MARTINIQUE · texte numérisé non relu

SERPENTS DE LA MARTINIQUE

« La Martinique vaut mieux que sa réputation. Je sais qu'en mettant le pied sur notre sol hospitalier chaque étranger éprouve une invincible appréhension. On est exposé, dit-on, à y rencontrer des serpents dans les bois, dans les haies, dans les chemins, dans les rues et jusque dans son lit. Il y a danger à s'aventurer dans les herbes; il est interdit de se livrer à la chasse à travers bois et champs, et à la pêche le long des rivières. Voilà ce que l'on dit, et bien d'autres choses encore.

— Et n'a-t-on pas raison? m'écriai-je.

— Eh quoi ! reprit mon interlocuteur, n'y a-t-il pas de terribles vipères même en France? On a vu des serpents dans tous les pays, et jusque dans le paradis terrestre. A la Martinique on en trouve plus qu'ailleurs, j'en conviens. On y tue des trigonocéphales. Mais il ne faut rien exagérer. Bien des gens n'en ont jamais vu. Vous êtes peut-être dans ce cas: j'ai entendu des chasseurs forcenés, battant du matin au soir les halliers des mornes, affirmer que le serpent est un mythe. C'est là encore une exagération du pays de Gascogne. En somme, les légendes se forment vile... Voyez-vous là-bas ce noir qui laboure? C'est un quimboiseur ; il prétend dompter les serpents, et il le fait croire. Michel, dit-il en s'adressant en langue créole au laboureur, prouve à ce béké-là que tu sais prendre les serpents et les dompter, quand tu le veux. »

Le noir se fit prier un peu, puis lâcha le mancheron de sa charrue, arrêta ses bœufs et se dirigea vers un hallier voisin couvrant de grosses roches. Il revint bientôt après, tenant par le cou, dans sa main droite crispée, un énorme Irigonocéphale dont la tête seule sortait du poing, tandis que le reste du corps s'enroulait furieusement autour du bras et des reins du nègre, faisant des efforts hideux pour échapper à l'étreinte.

Quelques ouvriers qui travaillaient dans le voisinage étaient accourus vers nous. Ils se tenaient à distance et manifestaient autant de crainte que de curiosité. Le dompteur nous fit signe de nous écarter, puis il saisit le corps du serpent de la main gauche, le détacha du bras droit qu'il enserrait et le jeta hardiment sur le sol. Le serpent se leva aussitôt et éleva audessus de ses spirales sa tête menaçante, prêt à s'élancer. Le nègre saisit son aiguillon et se mit à tourner rapidement autour du reptile, tout en se maintenant hors de sa portée (quoi qu'on en ait dit, le serpent qui attaque ne peut guère s'élancer au delà de la moitié de sa longueur). Il traça ensuite un cercle autour de lui, fit certains signes pour en imposer aux spectateurs, allongea le bras et toucha le serpent de son aiguillon. Celui-ci se délendit brusquement et s'élança vers le dompteur, mais sans l'atteindre. Avant que le trigonocéphale, allongé sur le sol, impuissant à se défendre, se fût lové de nouveau, le nègre, avec une dextérité incroyable, le saisit par le cou^ comme la première fois, et nous le montra avec orgueil.

« Tuez-le, lui crièrent les ouvriers.

— Non, répondit-il, le quimboiseur ne tue pas les serpents. *> Et en effet il le déroula de son bras et le projeta au loin

L'ARAIGNEE-CRABE 319

dans les herbes. Nous vîmes le reptile se glisser aussitôt dans les ronces et disparaître.

Je complimentai le nègre de son habileté et de son sangfroid. Il reçut négligemment mes éloges, reprit sa charrue, piqua ses bœufs et se remit à sa besogne.

« Voilà la preuve qu'il y a des serpents h la Martinique, médit mon hôte. C'est un des plus beaux que j'aie vus. Les taches de sa peau sont d'un jaune splendide. Il doit avoir près de deux mètres de long. La tête triangulaire était horriblement belle : c'est le véritable fer de lance. Ils sont assez rares. Mon laboureur connaissait sa retraite, car le serpent ne sort que la nuit pour chasser. Aussitôt que le jour paraît, il se cache. Il n'attaque jamais l'homme, si ce n'est quand il est surpris et qu'il se voit menacé. Il n'est dangereux que lorsqu'on ne le voit pas. Au reste il est lâche, et je le crois sourd: voilà tout ce que j'en sais.

— Vous savez aussi que la blessure qu'il fait est mortelle.

— Non, répondit-il, pourvu que le blessé reçoive des soins immédiats. Ce n'est que rarement que sa blessure entraîne la mort^. n (Louis Garaud, Trois Ans à la Martinique, A. Picard et Kaan, 1892, p. 191-200, passim.)

L'araignée-crabe. — « Je découvris au milieu de l'obscurité un objet noirâtre qui s'approchait de moi et qui finit par devenir distinct. C'était quelque chose de poilu, de velu, porté par une douzaine de pattes recourbées et crochues qui frappaient le plancher sonore comme la béquille d'un invalide.

La chose s'approchant toujours, je vis avec horreur un animal recouvert d'un duvet noir et brillant sur le dos, rouge comme du sang sous le ventre, la tête ornée de deux pointes menaçantes, et d'une trompe formidable; tout l'ensemble, gros comme le poing, se hérissait de longs poils, de dards, de piquants, rappelant dans toute sa hideur une araignée vue au microscope.

C'était, en effet, une araignée-crabe, odieux insecte, l'un des fléaux des Antilles. » (Paul d'Hormoys, Sous les tropiques^ Hachette, p. 42-43.)

1. Cependant les statistiques accusent environ deux cents décès annuels par la morsure du trigonocéphale.

a C'est une espèce d'araignée velue, et poilue comme si elle était recouverte de velours; elle est parfois grosse comme le poing et possède d'énormes pinces par-devant la bouche, tout comme un crabe. Lorsqu'on la tue, de noire elle devient aussitôt mordorée et change de couleur : c'est l'agonie de cette bête immonde et repoussante, qui se trouve surtout aux pieds des hauts massifs de bambous, et qui se permet parfois de venir jusque dans les maisons à la suite des longues pluies tropicales. » (Paul Vibert, la République d'Haïti, Paris, Berger-Levrault, p. 66.)

Page 1