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L'américanisation du monde

« L'américanisation du monde. » Cette expression provoque bien inutilement l'impatience de la Grande- Bretagne, où l'on regarde comme outrageante l'idée que le monde peut être américanisé, tandis que sa véritable destinée est de passer sous la domination britannique. Encore heureux quand les écrivains qui signalent ce phénomène dont la manifestation est si évidente, à notre époque, ne sont pas soupçonnés de trahison.

ï L AMERICANISATION DU MONDE

Il est vrai qu'on pourrait répondre à ces chauvins impénitents que la prospérité de l'Amérique doit être regardée comme une victoire de notre race qui, en introduisant dans le vieux monde ses mœurs, ses coutumes, son incroyable activité ; en un mot, en façonnant l'ancien continent à son image, ne fait qu'augmenter son prestige. Rien de plus vrai d'ailleurs, car si nous sommes travaillés par la vanité nationale, nous pou- .vons nous consoler en songeant que les Américains ne donnent aux autres que ce qu'ils ont hérité de nous-mêmes. Quoi qu'ils fassent, c'est toujours la grande famille anglo-saxonne qui en bénéficie. Il y aurait donc, de notre part, une jalousie blâmable, à trouver mauvais les succès de ces petits-fils de l'Angleterre ; c'est comme si les victoires d'Annibal eussent été désagréables à l'ombre d'Amilcar. Quoi qu'il en soit, j'espère que le lecteur, s'il est Anglais, se réjouira avec moi de l'épanouissement d'une nation qui est sortie des flancs de notre patrie, et nous lui demandons, s'il est Américain, de ne pas renier la famille d'où il est sorti.

L'Anglais peut être certain que même dépassé par l'Américain, personne ne peut le dépouiller des gloires et des traditions nationales. Nous pouvons perdre notre rang dans la grande lutte industrielle que l'o nous livre, mais aucune invasion n'effacera l'indestructible renom attaché à la terre qui a donné naissance à Alfred, à Cromwell, à Shakspeare, à Milon. à Burns et à Scott. De plus, et je me hâte de le dire pour apaiser le lecteur américain que taquine l'idée que John Bull joue auprès de frère Jonathan le rôle, que joua dans l'antiquité Athènes auprès de la Perse, qu'il est possible que l'Amérique ait sur l'Angleterre, dans l'avenir, l'influence

morale qu'eut le christianisme sur le judaïsme. Car c'est par l'Eglise chrétienne que le monothéisme a conquis le monde; et c'est peut-être par les Américains que l'idéal anglais exprimé en langue anglaise fera le tour de la planète. Le parallèle est dangereusement exact parce qu'il y a des raisons de craindre que l'ingratitude américaine se modèle sur l'ingratitude des chrétiens à l'égard des juifs. Et il est peut-être aussi utile de leur rappeler que les passagersdu Mayflowér étaient Anglais au même titre qu'il faut répéter aux antisémites que le ( ;in ist et ses apôtres étaient juifs. J'insiste parce que cela en vaut vraiment la peine, que c'est par l'Eglise chrétienne, oublieuse de sa parenté juive, que l'idéal juif a gagné et civilisé le monde. Il en est de même pour l'américanisation du monde : c'est l'idéal anglais transformé, peut-être même épuré, c'est la civilisation anglaise que l'Américain, fervent apôtre de l'anglo-saxonisme apporte au vieux monde stupéfait. On ne peut nier que les Etats- Unis d'Amérique soient arrivés au sommet de la puissance et de la prospérité, ce qui leur donne un droit à la première place parmi les nations de langue anglaise. Des chiffres éloquents le démontrent plus que tout long discours. Ainsi le Royaume-Uni comptait en 1801 une population de 15,717,287 habitants'; en 1901, le recensement indiquait 4), 454,578 ; pour les Etats-Unis, en 1800, il n'était que de 5,305,023 tandis qu'en 1900 il atteignait le chiffre de 76,299,529 habitants.

L'objection qui peut être faite à ces chiffres, c'est que la statistique, en ce qui concerne le Royaume-Uni, ne porte que sur une fraction des sujets du roi, et qu'il y faut ajouter la population de couleur de tout l'empire britannique. Pour rétablir l'équilibre il faudrait donc sous-

traire du chiffre donné pour les Etats-Unis tous les hommes de couleur. En procédant de la sorte nous obtenons encore pour l'Angleterre en 1801, 16,000,000, en 1901, 55,000,000 ; pour les Etats-Unis, en 1801, 4,300,000, en 1901, 66,000,000.

Si l'on nous cherche querelle parce que nous n'avons pas compris dans les chiffres que nous venons de donner, les millions d'Indiens qui vivent sous le pavillon britannique, nous répondrons que la comparaison que nous établissons porte seulement sur les communautés de langue anglaise, et que nous ne pouvons comprendre dans cette statistique les peuples conquis dont le rôle consiste à payer des taxes. On n'y peut comprendre en effet que les individus de race blanche qui participent selon la loi au jeu régulier des institutions que les peuples anglo-saxons se sont donné.

Il serait en effet absurde de grouper ensemble comme individus de « langue anglaise » des millions d'hommes comme les Canadiens de Québec et les colons de l'île de Maurice qui ne parlent que français, et comme les Hollandais du sud de l'Afrique qui ne parlent que le taal. En les faisant entrer dans la statistique nous augmenterons évidemment le chiffre des sujets de Sa Majesté britannique; mais d'un autre côté, pour établir une balance rigoureuse, nous avons volontairement omis de compter parmi les citoyens américains, les millions d'émigrants qui se sont répandus sur le territoire des Etats de l'Union. Pour nous résumer nos chiffres représentent les forces numériques comparatives des deux sections du monde de langue anglaise, et nous voyons que la section républicaine est supérieure en nombre à

la section monarchique. Il n'apparaît pas, quant à présent, que l'ordre des situations puisse être interverti.

Unissons-nous aux Américains, c'est-à-dire à la fédération de langue anglaise, nous continuerons de jouir d'un prestige que nul ne songera à nous disputer ; tandis que si nous persistons à rester dans notre superbe isolement qui parait être une des grandes lignes ou plutôt la principale ligne de notre politique actuelle, nous sommes appelés à jouer un rôle effacé dans le concert des peuples.

Pour un instant, admettons que les raisons politiques ou économiques qui divisent l'Angleterre et l'Amérique n'existent plus et que par devoir, mus par une idée supérieure, les hommes d'Etat des deux nations les aient volontairement oubliées, quel réconfortant spectacle nous attend alors? Nous voyons les Etats de langue anglaise fusionnant avec une population de 121,000,000 blancs se gouvernant eux-mêmes et 353,000,000 Asiatiques et Africains vivant sous leur domination. C'est-à-dire que sous les pavillons alliés, vivraient et travailleraient un tiers de la race humaine.

La mer qui couvre les trois quarts du globe est leur domaine. Et dans les deux hémisphères, aucun bâtiment ne pourrait sillonner les mers, à l'exception du Pont- Euxin et de la Caspienne sans leur autorisation. Ils sont les suprêmes gardiens des routes liquides et peuvent en interdire l'accès aux autres nations qui s'opposeraient au développement de leur puissance. Sur la terre ferme, toutes les richesses territoriales des deux continents leur appartiennent, si l'on en excepte la Sibérie, ils possèdent les mines d'or les plus productives du monde; il n'est pas un coin de la terre où l'homme blanc peut

vivre en liberté, y subvenir à ses besoins matériels et moraux qui ne leur appartienne. Ils régnent sur la terre des Pharaons; ils ont conquis l'empire d'Aureng- Zeyb et se sont emparés des possessions de l'Espagne. Ils ont dépouillé les Portugais, les Français, les Hollandais et n'ont laissé aux Allemands et aux Italiens que quelques bandes de terre pour tout empire colonial.

Les Etats-Unis s'étendent en effet sur un territoire de 3,754,000 milles carrés et comptent une population totale de 06,000,000 de blancs et de 20,000,000 d'hommes de couleur.

L'empire britannique s'étend sur 11,894,000 milles carrés et comprend une population totale de 55,000,000 de blancs et de 333,000,000 d'hommes de couleur.

Les deux nations alliées offrent donc les chiffres suivants :

Territoire 45.648.000 milles carrés.

Population blanche 121 .000.000

Hommes de couleur 353.000.000

Le reste du monde fait une triste figure devant ces chiffres fantastiques. Voici le tableau comparatif des différentes puissances en milles carrés pour l'étendue territoriale, et en hommes blancs et de couleur pour la population :

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