SERPENTS DE LA MARTINIQUE
briter une escadre entière, rendît d'éminents 5 mainte circonstance, et notamment à l'époque de l'expédition du Mexique; elle se décompose en deux criques : l'une sert Je refuge aux bâtiments de guerre pendant l'hivernage; l'autre, qui mesure plus de 1,000 mètres de longueur, est le rendez-vous des paquebots transatlantiques et de quelques navires de commerce Tenus ici pour compléter leur chargement. Un bassin de radoub, inauguré en 1868 et creusé dans les environs, permet aux plus grands navires d'exécuter commodément leurs réparations.
La sieste. — De midi à cinq heures, la ville est plongée dans une léthargie profonde; le soleil implacable darde ses rayons sur les toits rouges. Livrés aux douceurs de la sieste, les créoles suspendent leurs affaires; un silence de mort plane sur la cité déserte. On ne rencontre sur la Savane que le soldat déjà signalé, marmottant celte fois le paragraphe de la théorie qu'il devra réciter le soir.
La soirée. — Au coucherdu soleil, la population engourdie commence à vivre; on vient respirer l'air de la mer, et, peu à peu, l'unique promenade de Tort- de- France prend quelque animation: enfants blancs et roses gardés par les négresses; commerçants discutant avec ardeur la question des sucres, ce casse-té te chinois colonial; planteurs devisant dans les allées avec leur nonchalance légendaire. La cuill'ure créole {côté des hommes) comprend un vaste chapeau de paille de Panama, agrémenté sur toute la hauteur de la cuve d'une bande de mérinos noir. » {A. d'Avignac, Coirespondant du 25 juillet 1890, p. 248-231.)
>• La Martinique vaut mieux que sa réputation. Je sais qu'en mettant le pied sur notre sol hospitalier chaque étranger ■éprouve une invincible appréhension. On est exposé, dit-on, à y rencontrer des serpents dans les bois, dans les haies, dans les chemins, dans les rues et jusque dans son lit. 11 y a danger à s'aventurer dans les herbes; il est interdit de se livrer à la chasse à travers bois et champs, et à la pèche le long des rivières. Voilà, ce que l'on dit, et bien d'autres choses
— Eh quoi ! reprit mon interlocuteur, n'y a-t-il pas de terribles vipères même en France ? On a vu des serpents dans tous les pays, et jusque dans le paradis terrestre. A la Martinique on en trouve plus qu'ailleurs, j'en conviens. On y tue des trigonocéphales. Mais il ne faut rien exagérer. Bien des gens n'en ont jamais vu. Vous êtes peut-être dans ce cas : j'ai entendu des chasseurs forcenés, batlant du matin au soir les halliers des mornes, affirmer que le serpent est un mythe. C'est là encore une exagération du pays de Gascogne. En somme, les légendes se forment vite... Voyez-vous là-bas ce noir qui laboure? C'est un quimboiseur; il prétend dompter les serpents, et il le fait croire. Michel, dit-il en s'adressant en langue créole au laboureur, prouve à ce béké-là que tu sais prendre les serpents et les dompter, quand tu le veux. »
Le noir se fît prier un peu, puis lâcha le mancheron de sa charrue, arrêta ses bœufs et se dirigea vers un hallier voisin couvrant de grosses roches. Il revint bientôt après, tenant par le cou, dans sa main droite crispée, un énorme trigonocéphale dont la tête seule sortait du poing, tandis que le reste du corps s'enroulait furieusement autour du bras et des reins du nègre, faisant des efforts hideux pour échapper à l'étreinte.
Quelques ouvriers qui travaillaient dans le voisinage étaient accourus vers nous. Ils se tenaient à distance et manifestaient autant de crainte que de curiosité. Le dompteur nous fit signe de nous écarter, puis il saisit le corps du serpent de la main gauche, le détacha du bras droit qu'il enserrait et le jeta hardiment sur le sol. Le serpent se leva aussitôt et éleva audessus de ses spirales sa tête menaçante, prêt à s'élancer. Le nègre saisit son aiguillon et se mit à tourner rapidement autour du reptile, tout en se maintenant hors de sa portée (quoi qu'on en ait dit, le serpent qui attaque ne peut guère s'élancer au delà delà moitié de sa longueur). Il traça ensuite un cercle autour de lui, fit certains signes pour en imposer aux spectateurs, allongea le bras et toucha le serpent de son aiguillon. Celui-ci se détendit brusquement et s'élança vers le dompteur, mais sans l'atteindre. Avant que le trigonocéphale, allongé sur le sol, impuissant à se défendre, se fût lové de nouveau, le nègre, avec une dextérité incroyable, le saisit par le cou, comme la première fois, et nous le montra avec orgueil.
« Tuez-le, lui crièrent les ouvriers.
— Non, répondit-il, le quimboiseur ne tue pas les serpents. » Et en effet il le déroula de son bras et le projeta au loin
L'AIIAIGNÉE-CRABE
dans les herbe?. Nous vîmes ie reptile se glisser aussitôt dans les ronces et disparaître.
Je com pli me ulai le nègre de son habileté et de son sangfroid. Il reçut négligemment mes éloges, reprit sa charrue, piqua ses bœufs et se remit à sa besogne.
« Voilà la preuve qu'il y a des serpents a la Martinique, médit mon hôte. C'est un des plus beaux que j'aie vus. " lâches de sa peau sont d'un jaune splendide. il doit avoir près de deus mètres de long. La t.é te triangulaire était horriblement belle: c'est le véritable fer de lance. Us sont assez rares. Mon laboureur connaissait sa retraite, car le serpent ne sort que la nuit pour chasser. Aussitôt que le jour paraît, il se cache. Il n'attaque jamais l'Iiomme, si ce n'est quand il est surpris et qu'il se voit menacé. Il n'est dangereux que lorsqu'on ne le voit pas. Au reste il est lâche, et je le crois sourd: voilà tout ce que j'en sais.
— Vous savez aussi que la blessure qu'il fait est mortelle.
— Non, répondit-il, pourvu qui^ lu blessé reçoive des soins immédiats. Ce n'est que rarement que sa blessure entraîne la mort'. » (Louis GAHÂUD,ïVoïsArts ùto Martinique, A. Picard et Kaan, 1892, p. 191-200, passim.)
L'araignée-crabe. — « Ja découvris au milieu de l'obscurité un objet noirâtre qui s'approchait de moi et qui finit par devenir distinct. C'était quelque chose Je poilu, de velu, porté par une douzaine de pattes recourbées et crochues qui frappaient le plancher sonore comme la béquille d'un invalide.
La chose s'approcuant toujours, je vis avec horreur un animal recouvert d'un duvel noir et brillant sur le dos, rouge comme du sang sous le ventre, la tète ornée de deux pointes menaçantes, et d'une trompe formidable; tout l'ensemble, gros comme le poing, se hérissait de longs poils, de dards, de piquants, rappelant dans toute sa hideur une araignée vue au microscope.
C'était, en elfet, une araignée-crabe, odieux insecte, l'ui des fléaux des Antilles. » (Paul d'Hoiiuoys, Sous les tropiques, Hachette, p. 42-43.)