‹ L'Amérique au XXe siècleChapitre 8 sur 8 · Frères Unis (vieille consti · texte numérisé non relu

Frères Unis (vieille consti

tution) 442 512

Total des frères unis. . 2.385 4.483

Unitariens 555 456

Universalistes 727 869

Congrégations indépendantes 54 156

Total GÉNÉRAL 151.113 199.658

Fidèles.

Rang en 1904. Fidèles.

Catholiques romains 1 10.104.219

Méthodistes épiscopaux 2 2.847.932

Baptistes réguliers (nègres) 3 1.929.139

Baptistes réguliers (Sud) 4 1.850.889

Méthodistes épiscopaux (Sud) 5 1.556.728

Disciples du Christ 6 1.233.866

Baptistes réguliers (Nord) 7 1.070.206

Presbytériens (Nord) 8 1.069 170

Protestants épiscopaux 9 789.642

Méthodistes épiscopaux africains 10 786.125

Congrégationnalistes 11 667.951

Conférence du synode luthérien 12 574.010

Méthodistes africains épiscopaux de Zion . 13 560.790

Luthériens du concile général ...... 14 370.668

Saints du dernier jour (Mormons). .... 15 300.000

Réformés (Allemands) 16 263.954

Frères unis 17 251.312

Presbytériens (Sud) 18 239.988

Luthériens du Synode générai ..,.., 19 ^23.473

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Rang en 1904. Fidèles.

Synode évangélique allemand 20 209.791

Méthodistes épiscopaux (nègres) 21 209 654

Presbytériens de Gumberland 22 186.104

Méthodistes protestants 23 183.894

Luthériens unis (Norvège) 24 144.296

Baptistes primitifs 25 126.000

Presbytériens unis 26 121.328

Réformés allemands 27 115.280

Union chrétienne 28 101.597

Nota. — La population des Etats-Unis, au recensement de 1904, accuse 80.590.000 habitants et le summum des fidèles totalisés parle D^ H.-K. Caroll, puis le « Christian Advocate de 1905 ne présente que 30.313.311, soit une différence de 50.276.789 sur lesquels les détails manquent. Il ne faut pas en conclure que ces 50.276.789 ne se rattachent à aucune confession ; mais le formidable travail du Dr GaroU n'est pas encore parachevé. Le tableau ci-dessus est donc donné, quoique incomplet^ pour indiquer les nuances de majorité et l'interminable nomenclature des subdivisions.

L*esprit de groupement.

De cette belle solidarité américaine qui resserre la nation comme entre un étau, nous ne connaissons guère que quelques aspects, ajoutons-le, les moins séduisants : la doctrine de Monroë, la puissance des Trusts, les tarifs douaniers, aspects purement financiers, politiques, résultats de la guerre sociale; d'après eux, leur souvenir et leur reflet, nous nous représentons l'Américain sous les traits d'une hydre; et si on vient à parler de leur esprit de fraternité et de groupement, on se heurte à des dénégations ou à des sourires ironiques.

Le sens du groupement est-il venu des bienfaits de la solidarité ? le sens de la fraternité, des besoins du groupement? N'importe, l'harmonie matérielle existe ; c'est le cœur même de la race, battant avec une régularité admirable, qui fait sa beauté et sa défense.

Il semble incompatible que, dans le pays de la lutte à outrance, la fraternité, le groupement soient la règle etTusage. En dehors de la lutte pour la vie, l'homme est bienveillant, cordial. En dépit de son

flegme qui le rend peu pénétrable, il est disposé à aider, à obliger, et cela avec grande simplicité, sans viser à la protection, à la galanterie, ni attendre un remerciement; il croit accomplir un acte naturel, facile. On y constate, malgré — ou à côté — du chacun pour soi, une réelle fraternité. Peut-être est-ce le résultat des premières colonisations, quand les Européens, perdus, désemparés, étaient forcés de s*entr' aider coûte que coûte ; ou bien, est-ce la conséquence de la disparition des castes hiérarchiques, le nivellement des deux seules classes existantes, la riche et la pauvre, si rapprochées, si apparentées, si émiettées.

Très volontiers on se dérange pour vous. On vous renseigne, on vous informe, sans révérence ni sourire, c'est certain, mais sans cette réserve froidement égoïste de notre classe élevée, ni cette indiscrétion familière de nos démocraties ; on perçoit une bonhomie fruste, très sympathique, proche de l'égalité, et ils restent surpris des remercîments que l'Européen témoigne à renfort de saints obséquieux. (Au bout de dix mois d'Amérique, l'Européen se dispense de cette monnaie courante de grimaces, sur la valeur desquelles nul ne se leurre.)

La fraternité des rapports se dédouble par une très fine compréhension de la puissance du groupement.

Rien ne fait mieux constater la parfaite organisation du cerveau américain pour les affaires que la souplesse, la rapidité, la ténacité avec laquelle ils s'unissent. Lancez une idée en public ou en intimité, une idée pratique s'entend, non abstraite, elle sera utilisée et avec ou sans vous. Ayez un projet d'entreprise sérieuse, fût-elle compliquée,

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ardue, aussitôt dix mains se tendront autour de vous pour former une chaîne, un faisceau. Sans fonds social, sans siège, sans statuts, peu à peu l'idée, creusée par tous, prend corps; ni aigreurs, ni jalousies, ni vanités mesquines et dissolvantes pour le partage de la besogne. Point besoin de leur expliquer qu'il faut une tête et des bras, que celui qui pense ne peut être celui qui agit, tous le savent par intuition, par instinct. S'il y a rivalité, c'est dans l'effort et le travail. Ils savent que l'œuvre est commune, que le bénéfice doit être commun. N'essayez pas de les exploiter sans leur attribuer leur part, vous seriez brisé.

Quoi d'étonnant si les Trusts abondent, depuis celui du fer et du pétrole, du bœuf et de l'acier jusqu'à celui des arachides grillées (pea-nuts) et du chewing-gum (1), ces deux friandises populaires dont tous font là-bas une telle consommation?

D'après le Comité de législation de l'Etat de New-York, un Trust (au sens économique) est « une combinaison pour détruire les compétitions « et rivalités, restreindre et guider le trafic entre « les propriétaires de stocks (stockholders) d'un « produit ou d'une valeur, d'accord avec d'autres « propriétaires de stocks analogues, former ensuite « une compagnie réunissant tous les intéressés qui

(1) Le chewing-gum est une sorte de gomme caoutchouteuse mêlée de sucre et d'aromates que l'on mâche et mastique sans l'avaler, sous prétexte d'aider à la digestion. C'est, dit-on, fort hygiénique, mais du plus disgracieux effet. Cela donne à la bouche et au visage un aspect de ruminants. Mais Tusage en est si répandu que les premiers fabricants ont dû se syndiquer. Quant aux arachides (pea-nuts) que nous nommons vulgairement « cacaouettes », c'est encore une gourmandise fréquente, ainsi que le maïs grillé et éclaté. On en rencontre, le soir et le jour, des marchands ambulants dans toutes les rues; cela devient à la longue, paraît-il, un abus qi!fi tourne à la monomanie,

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(( renoncent à leurs pouvoirs personnels afin de les « mettre entre les mains du Comité des Trusts. »

M. Charles E. Littlefîelld, le célèbre Congressmarij affirme qu'il existe 793 Trusts, capitalisant 14 milliards de dollars (soit 70 milliards de francs) sans compter les chemins de fer valant 12 milliards de dollars (soit 60 milliards de francs).

h' American Alrnscnach de 1904 en énumère seulement 320, dont 179 domiciliés dans le New- Jersey (1) et 141 disséminés dans TUnion; dix sont antérieurs à 1889 (2).

Leur avoir est colossal, et il leur faut aller de plus en plus en avant, ils ne peuvent s'arrêter ; ces Trusts rappellent le cœur humain, où le sang arrive, repart, ce cœur d'où l'être entier dépend et qui mourrait si pendant une seconde ce sang cessait d'arriver puis de repartir.

(Note de 1908 : Ici prennent place quelques

(1) L'Etat de New-Jersey est situé en face de New- York dont il n'est séparé que par la baie de l'Huson, qu'on franchit en dix minutes : en dépit de sa petite étendue et des ofïres de l'Etat de New-York, jamais le New-Jersey n'a voulu se joindre à son puissant voisin. Les législations des deux Etats sont fort dissemblables, les spéculateurs le savent et mettent à profit cette dissemblance de code et celte proximité de terrain suivant les avantages, les différences, les prohibitions et les nécessités des circonstances.

(2) Voici les douze principaux Trusts avec leurs capitaux en regard, en 1904 :

United-States Steel Corporation . . . 508. 425. 200 dollars

Northern Securities 400.000.000 —

Amalgamated Gopper d55.000.000 —

International 120.000.000 —

Standard Cil 97.500.000 —

PuUmann 74.000.000 —

Consolidated Lake Superior 72.286.200 —

Rock Island 67.855.200 —

United-States Leather 62.882.300 —

United Mercantile Marine, 60.000.000 --

American Swelling and Refining. . . 50.000.000 --

Corn Products 50.000.000 —

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pages qui faisaient prévoir des craintes et des appréhensions pour un avenir proche et gros de menaces, au point de vue financier et politique. Ces déductions n'ont plus raison d'être, car le cataclysme financier, survenu surle marché d'Amérique en novembre iy07, n'est pas encore défini dans ses terribles conséquences. C'est dans un autre volume que nous parlerons des profondes modifications survenues qui ont bouleversé le pays dans des proportions dont on ne peut aujourd'hui apprécier l'étendue économique).

' Il est des nations qui possèdentle sens de l'art, ou de l'économie, ou de la résistance, ou de la méthode, ou de l'intrigue ; là-bas ils ont le sens de l'union. Ils en comprennent la puissance irrésistible, ils savent que c'est une richesse inépuisable, ils en développent les rouages avec un raffinement scientifique, psychologique et n'en perdent point le moindre atome.

Sur le terrain de la question ouvrière, les Trade- Unions ont été jusqu'à biffer les mots de tolérance et liberté du travail pour lesquels nous nous faisons encore tuer avec ardeur en Europe.

La question, pour eux, n'est pas de savoir si vous voulez accepter ou non les Trade-Unions (unions du travail, unions ouvrières), il ne s'agit pas de décider si vous patron, ou vous ouvrier, vous rejetez de vos usines ou de vos ateliers les membres des Trade- Unions, ou que vous, père de famille et salarié, vous prétendiez vous engager à votre guise pour gagner votre pain... Patron ou salarié, il vous faut r)Zîjre;réchange du capital contre le labeur s'impose.

C'est sur cette loi inévitable que se sont basés les

Tvade-Unions et qu'ils en ont fait une arme pour grandir leur puissance. Cette puissance, chaque jour ils rétendent, la soutiennent avec un esprit de discipline serrée, sans une défaillance de soumission. /Ijeurs mandataires en font un véritable apostolat, ' se prodiguant dans des meetings, des conférences où posément, calmement, sans injures, les mandataires des Trade-Unions démontrent que nul ne résistant à la défense de l'inertie sage et modérée» ' on peut en face du Trust-capital dresser la force du Refus-passif.

Les Trade-Unions se maintiennent et se fortifient par la ferveur religieuse avec laquelle les ordres des chefs et les lois votées sont suivis. Les membres des Trade-Unions n'acceptent à aucun prix d'autres tarifs, d'autres heures de travail que celles décidées par la majorité de leurs comités dirigeants ; inutile de chercher à les corrompre ; en affaires le bon sens américain sait fort bien pénétrer les appâts. Ils refusent de travaillera côté des non syndiqués aux Trade-Unions, car ils sentent que cette obéissance c'est leur liberté qu'ils défendent. « On invoque la liberté du travail », dit M. Samuel Goimpers, président effectif de la Fédération américaine des travailleurs, «mais est-ce là réellece ment une liberté ? Un travailleur isolé n'est pas (( libre. C'est un mot qui ne signifie rien de réel ou « d'efficace. Est-il un homme au monde, qui, ayant n faim, puisse se dire libre ? La réelle liberté n'a c( encore été concédée à aucun peuple par aucune « nation, car la liberté vient du pouvoir conscient, « intelligent, et humain (1) ».

(1) La dimension de ce volume, son but d'essai psychologique en dehors de toute partialité dans les questions sociales aiguës, ne permet pas de traduire en entier l'étude de M. Samuel Ooimpers

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A ces paroles, le président Roosevelt, qui est président d'honneur des Trade- Unions, a ajouté cellesci, prononcées dans un discours de 1904 : « Je « crois que, dans nos conditions et organisations « d'industrie moderne, il est nécessaire et plus que « nécessaire, qu'il existe une organisation du travail « pour protéger les droits des travailleurs à gages. « Tous nos encouragements doivent être donnés à « dételles organisations aussi longtemps qu'elles se « conduisent avec décence vis-à-vis du droit de c( tous... mais quand les Trade-Unions ne s'inquié- « tent que de leurs propres vues ou de leurs pro- « près désirs par des moyens choquants (improiper « means), tous les bons citoyens et spécialement c( les pouvoirs publics doivent s'y opposer résolu- « ment. «Remarquez cette interprétation de l'esprit et de la lettre : « Faites tout ce que vous voudrez I (( Tentez tout ce que vous pourrez, mais ne gênez « personne et ne brisez aucune barrière, sinon la « loi vous guette, »

Le même esprit de groupement se retrouve chez les humbles et chez les élites. Les grandes Universités, Yale, Harvard, etc., publient des sortes d'annuaires spéciaux. Ainsi les étudiants qui ont quitté rUniversité en telle ou telle année, par exemple en 1895, reçoivent tous les ans cet annuaire de 1895, réimprimé dans une nouvelle

sur les Trade-Unions. Sur cette question comme sur tous les problèmes examinés dans ce volume, je laisse à l'auteur de chaque citation son entière responsabilité. Je livre donc aux lecteurs cette curieuse interprétation du travail présentée par Samuel Qoimpers qui dans un but louable oublie presque le respect dû aux minorités, leur niant par là toute possibilité d'avoir quelquefois pour elles le droit ou la raison.

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édition. Cet annuaire contient le nom et l'adresse de tous ceux qui étaient à l'Université en 1895 et ont passé leurs examens de gradués, la liste des morts, celle des disparus sur lesquels on demande des renseignements. Chaque élève tient à honneur d'envoyer au moins son nom et son domicile ; la plupart ajoutent quelques lignes sur eux-mêmes, depuis leur sortie de l'Université, qu'ils modifient ou répètent :

« — John A. Lewis. J'ai visité la France, l'Italie et la Belgique. J'ai étudié à l'école d'électricité de Liège. J'ai été directeur d'une fabrique de chaussures, puis propriétaire d'un hôtel à Baltimore. Je suis établi avocat à Boston, j'ai épousé Mrs. Tassia F. et j'ai deux enfants. »

(( — Francis L. Vernol. Ma santé s'est tout à fait abîmée, je suis veuf et j'habite un sanatorium près de San Francisco. »

« — Henri H. Derruk. Je suis devenu acteur et j'ai ouvert un théâtre à Chicago. J'ai épousé Mrs. Mary Smith et j'ai eu six enfants. Maintenant, j'ai fondé une communauté dont je suis le pasteur et nous vivons de la culture des fruits. L'état de continence est la règle fondamentale de la communauté. »

« — Louis James Deut. J'ai suivi les cours de théologie à Edimbourgh et je suis devenu missionnaire, j'ai évangélisé les Cafres. Je suis établi dans l'Alaska, dans une île, et je fais l'élevage du renard bleu. »

« — Henry. J'ai étudié dans toutes les universités et j'ai voyagé dans tous les pays. Maintenant je vis à la campagne comme un paysan, j'ai fondé une école de travaux manuels et je ne suis plus qu'un pauvre maître pour des élèves pauvres, » etc., etc..

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Cherchez un sentiment de l'union plus intense et plus pratique? Par ce livre les liens noués ne se rompent point, ceux qui avaient des idées analogues savent où retrouver un écho, obtenir un renseigne- ^ ment, demander un appui, agrandir leur force en agrandissant celle d'autrui.

Un autre livre, espèce de gigantesque répertoire des cirques, matinées, se publie aussi annuellement remanié et complètement refondu. Chaque équilibriste, gymnasiarque, amazone, diseur de monologues, chansonnettes, montreur de chiens ou de phoques, danseur, trio comique, clown, conférencier à projections lumineuses, tout ce qui vit du théâtre ou du tréteau de second ordre, y est étiqueté, décrit, loué, vanté, photographié sous ses aspects ou talents spéciaux ; le prix du cachet et du déplacement est indiqué.

L^Américain existe et agit en vertu de l'esprit de groupement, c'est le pivot de sa vie ; il sait que si tel but est impossible à un seul, il est accessible à deux, aisé à cent I II sait, sans avoir besoin de l'analyser, qu'il va retrouver chez son voisin un désir analogue de s'unir, et d'un bout à l'autre du pays, cet homme indomptable, aventureux, s'enrégimente de lui-même dès l'enfance.

Si on voulait faire l'ènumération des desiderata américains, il suffirait d'aligner Ténumération des groupements.

Là où pour une idée, un projet, nous possédons une société, végétant faute de fonds réels, eux en ont six, établies sur des milliers ou millions de dollars, et ici il s'agit d'une énumération en dehors des Trusts du commerce, des affaires, l'ènumération seulement des œuvres d'idée sociale et morale, tout à fait désintéressée de l'idée du lucre.

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Ligues patriotiques, économiques, sociales, industrielles, minières, hygiéniques, humanitaires, moralisatrices, unions d'arts, de sciences, de lettres, d'études, de métiers, la liste formerait un volume. Le second volume reviendrait aux sociétés de missions religieuses, dontles principales, aunombre de 214, se subdivisent en comités, sous-comités, années de journaux, bulletins et revues propagandistes. Le troisième volume serait dévolu aux associations de bienfaisance issues et soutenues grâce à rinépuisable charité privée américaine.

Dans les églises des quartiers riches à Boston, à Chicago, à New-York, etc. . . , etc. . . , il n'est pas rare de voir la quête du dimanche rapporter cinq, six, dix mille francs, non de ces générosités de milliardaires tambourinées par la presse du monde, épopées de la réclame, mais dons anonymes, le billet de 100 dollars plié en quatre. Le président Cleveland parla une fois quinze minutes durant en faveur d'une œuvre, la quête immédiate rapporta 200.000 francs.

Les 115 principaux Social Settlements (1) existants depuis 1892 dans les grandes villes de l'Union dépensent par an 3.385.730 francs. Ce n'est qu'une goutte d'eau du torrent de dollars qui coule chaque

(1) Les settlements sont des soi tes d'établissements de bienfaisance morale et matérielle où l'on s'efforce de rapprocher la distance entre les classes partons les moyens: conférences, cours de travaux manuels, gymnases, crèches, bains, bibliothèques, prêts do livres, secours médicaux, colonies de vacances, pique-niques, salles de billards, clubs dramatiques, distribution de glace à rafraîchir en été, de fruits, de fleurs, de vêtements, cours de couture et de cuisine, caisses d'épargne enfantines, jeu de boules, etc.. etc.. L'enseignement et la direction sont faits gratuitement par des hommes et des femmes appartenant aux classes d'élite.

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année en faveur delà pauvreté et de la misère, 7ion pas de la mendicité, retenez la nuance.

Le Young-Men's Christian Association (Association chrétienne de jeunes gens) compte 373.502 comités distincts possédant 475 bâtiments évalués 131.804.350 francs ; le budget de 1903 s'est élevé à 21.418.935 francs.

Certains groupements ont un pivot mental d'une espèce si particulière, d'un horizon si américain, qu'il n'y a qu'à les citer.

(Nota : Le sens et la tournure américaine ont été traduits aussi fidèlement que possible) :

« Société internationale de la clarté du soleil (International Sunshine Society) (1900). — Ses membres tendent au perfectionnement des plus tendres et affectueux actes afin d'amener la clarté joyeuse du bonheur dans le plus grand nombre de cœurs et de foyers. Meeting annuel en mai. La société possède un bulletin mensuel. Secrétaire: Mary D. Beathe, 96, Cinquième Avenue. New- York City. »

« Association nationale du gouvre-fku {National Curfew Association) (iSS9). — Fondée par Alex. Hoggland, pour exiger le rétablissement du couvrefeu après lequel tout enfant non accompagné, rencontré dans les rues, sera passible d'arrestation ; cette mesure a été adoptée dans 4.000 villes de l'Amérique et du Canada, ayant produit dans ces villes une diminution de la criminalité descendue de 90 pour 100 à 50 pour ÎOO. Secr. : Révérend S. H. Bradfort, 1409, 20*^ gtreet N. W. Washington D. C. »

« Alliance des acteurs et de l'Église {Actor's Church Alliance) {iSS9). — Fondée par le Révérend Walter E. Bentley pour établir une relation étroite

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entre TÉglise et le théâtre, destinée à appointer des ministres de tous les cultes pour les besoins de Part dramatique, et réclamer contre les représentations du dimanche et autres maux (evils) du théâtre ; compte 3.000 membres dont la moitié sont des acteurs et actrices. Existe dans 400 villes des Etats- Unis et du Canada. Secrétaire : Révérend Walter E. Bentley, Mahattan Theater, New- York. »

« Concile des femmes pour le bien chrétien ET PATRIOTIQUE {Interdenominational council of women for Christian and patriotic service) (1900). — Extraits des statuts : « s'efforcer d'obtenir un (( amendement à notre constitution nationale pour « faire classer dans les causes criminelles la (c polygamie qui pourrait être pratiquée dans les « Etats-Unis, afin que ces crimes ressortissant alors <( des tribunaux fédéraux soient soustraits aux cours « de Justice des Etats de l'Utah et Idaho à cause « de Tinfluence de TÉglise Mormonne dans ces Etats « limitrophes. »

Secrétaire : Mrs. F. S. Bennett Roven, 720. 156, Cinquième avenue, New-York City (1). »

« Union séculière américaine et fédération DES LIBRES PENSEURS {American Secular Union

(i) Voici un des derniers aspects de la lutte entreprise par les sociétés contre la polygamie.

En 1905, la majorité des Mormons de l'Utah porta comme sénateur au Congrès de Washington M. Red Smoot. Epoux de sept femmes et père de soixaute-dix enfants, M. Red Smoot n'entendit pas se séparer des siens et les emmena tous avec lui à Washington où son arrivée fut signalée par la presse. Le Christian Women tempérance Associatiûn, \e Young 3!en's Christian Association, le Baplist-Union, indignés, s'agitèrent et promptement une pétition qui détenait le record des signatures fut présentée pour empêcher le scandale de voir M. Red Smoot prendre possession de son siège ; on demandait que TUtah, par mesure de morale et de châtiment, fût privé de représentant.

Le sénateur Alden Smith, chargé de présenter la pétition, la

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and Free-'Thought Fédération) (1876). — « Pour « propager les neuf demandes de libéralisme ainsi « qu'elles sont spécifiées dans notre Constitution « à l'effet d'obtenir la totale séparation de l'Eglise « et de l'Etat, non seulement de parole (ainsi qu'il (( en est aujourd'hui) mais défait; obtenir la taxation « des propriétés religieuses, la disparition de tout « enseignement religieux dans nos écoles et l'aboli- <f tion de ces mesures nettement inconstitution- <c nelles, appelées à tort : « les lois du dimanche ». Meeting annuel, octobre. Rapport annuel : un dollar. Secr. : T. C. Reichwald, 141 S. Water. Str. Chicago. »

« Institution de Chataqua {Chataqua Institution) (1874). — Fondée par Louis Miller et John H. Vincent; se tient seule7nent pendant les mois de juillet et d'août au bord du lac Chataqua. Le cercle (ici le mot indique un cycle d'études) littéraire et scientifique de Chataqua date de 1878. Il se compose d'un cours de quatre années scolaires pouvant se faire chez soi, sans professeur ; chaque année est complète en elle-même. On engage les élèves à

trouva inconstitutionnelle et se déroba. Néanmoins on fit une enquête sur la brebis galeuse et l'on dut avouer que la vie privée de M. Red Smoot était irréprochable, bon père, bon époux, bon citoyen. Ce fut le premier tableau.

Bientôt survint le second : Les électeurs del'Utah, outrés, se cotisèrent et en vingt-quatre heures 325.000 francs furent réunis et versés au profit de la caisse de secours du célèbre Institut des détectives de Pinkerton (les premiers policiers du monde!) à la charge pour eux de surveiller occultement, pendant six mois, 25 sénateurs du coiigrès secrètement dési^jnés.

Cette revanche jeia l'alarme chez les monogames du parlement, car nul ne savait le nom des vingt-cinq victimes destinées à être suivies, espionnées, guettées, nuit et jour. La tranquillité rentra dans la vie patriarcale de M. Red Smoot qui, en attendant l'issue, continua à se promener dans Washington entouré de ses soixantedix enfants.

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former de petites associations d'au moins trois membres. Chaque cours d'étude spécifie les livres et les heures de travail (environ une heure par jour, neuf mois durant). Une revue mensuelle répond aux demandes des membres et donne les explications nécessaires au programme des études.

Des diplômes sont offerts à ceux qui suivent les cours d'été (Sunimer schools) (1). L'Institution de Cbataqua compte depuis la fondation près de 11.000 cercles d'élèves comprenant 285.000 membres ; cotisation annuelle : 50 cents (2 fr. 50). Chancelier : l'évèque M. E. John H. Vincent. Secrétaire : Kate Kimball, Chataqua, N.-Y. Journal : The C/iatdiqua. »

(Nota : Le village de Chataqua, où se tient tous les ans cette sorte d'université temporaire, renferme, pendant ces deux mois d'école d'été, Smnimev schools^ jusqu'à 20.000 étudiants et étudiantes qui viennent prendre la consécration de leurs diplômes, puis le village se vide et retombe à son silence jusqu'à l'été suivant.

Sans avoir la valeur des diplômes des grandes

(i) Le Summer School (école d'été) est d'un genre très américain (dont nous avons quelques vagues tentatives en France, beaucoup moins séduisantes, étant trop réglementées et trop monotones). Ces sortes d'écoles se tiennent pendant les mois de vacances, ordinairement dans de jolis sites, montagnes, lacs, dans des phalanstères de petits ctialets pittoresques, confortables, même luxueux. Le prix de deux dollars journaliers comprend la nourriture du corps et de l'esprit. On y trouve des cours de lettres, sciences, musique, langues vivantes, culture physique, peinture; ou des travaux manuels : reliure, tissage, typographie. Le public se compose soit de personnes ou professeurs désireux de se perfectionner, soit d'amateurs qui butinent et sont simplement heureux de passer quelques semaines dans une atmosphère intelligente et agréable. Cela n'est ni l'hôtel, ni le casino, mais une sorte de grande famille studieuse.

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universitéstelles que Harvard, Yale, Berkeley, etc.. Chataqua a néanmoins une excellente réputation, grâce à son admirable organisation ; Chataqua a réussi à répandre l'instruction dans les coins déserts les plus perdus.)

Si l'esprit de groupement a des triomphes, il a aussi des tares ; ce ne sont pas de ces bagatelles qui font hausser les épaules aux esprits indulgents et qu'on passe sous silence. Nous ne connaissons du Trust que l'endroit majestueux et formidable, parfois il a un envers qui s'appelle le Lobby.

Nommer le Lobby l'envers du Trust n'est pas une image, certains Trusts ne s'établissent et ne se fondent que précédés d'un Lobby ; celui-ci n'existe censément point, il est intangible en entier et en détail, il n'a ni raison sociale, ni siège, ni centre. Sa puissance est secrète, ses actes sont occultes. Son rôle est de préparer l'ascension de son Trust, d'aplanir les obstacles légaux, fédéraux et municipaux, les intérêts privés, les réclamations, les protestations qui peuvent surgir devant les sénats particuliers des États, puis à Washington, lors des Congrès annuels; car suivant les entraves ou les facilités des lois, suivant les amendements, les rôles — ou le moindre mot d'un texte — telle ou telle loi peut être précieuse ou hostile au développement d'un Trust.

Le Trust n'entend pas se salir les mains, il doit rester immaculé, inattaquable ; c'est affaire aux hommes du Lobby (plus ou moins nombreux) à

(1) Loblty signifie couloir, vestibule. Le nom commun a amené le verbe to lob et l'adjectif Lobbyst que le président Roosevelt, dans son « American Idéais », définit comme « un homme qui ne se

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déblayer les difficultés, les oppositions ; par quels moyens, on s'en doute, les corrupteurs n'ont qu'une éloquence à leur service.

On se souvient du procès scandaleux qui éclata en 1902 dans un grand et riche État du centre à cause d'un Trust sur une denrée alimentaire et du Lobby qui le soutenait. Suivant le terme typique de la presse locale indignée, ce Lobby atteignit le sublime de l'effronterie, et quand on en parle on dit : The Great Lobby (le grand Lobby).

Ce Lobby s'était constitué un bureau où figurait le Lieutenant-Gouverneur de cet État, le président du Sénat et quatre sénateurs influents chargés de prendre la parole dans les débats du Sénat au fur et à mesure des intérêts du Trust. Une des fortes têtes du Lobby et un secrétaire se tenaient cachés par un rideau, derrière le fauteuil du président du Sénat, histoire de ne pas perdre un iota ni une minute, et coup sur coup, les Lobbysts rédigeaient les subtils amendements qu'un page (sic) se chargeait de porter aux Sénateurs affiliés et au président de ces dignes comparses.

L'affaire fit un tapage qui retentit d'Océan à Océan. Le procès livra des détails d'une naïveté et d'une inconscience stupéfiantes. Les Lobbysts n'attendirent pas le jugement et pensèrent que le moment était opportun pour aller coloniser au Canada, sachant que la répression serait sévère (1).

Là-bas, chez cette race d'outranciers, le respect de la loi est profond. On est libre d'entreprendre

trompe guère^ dans ses appréciations des membres achetables » (sic). {American Ideals, chapitre v.)

(i) Ceux que la question intéresse peuvent se reporter à une spirituelle et documentée étude sur les Lobbys, parue dans ie Franck Leslie popular Magazine en août 1903, volume LVI.

l'amÉRIQUE au XX' &IEGLL 101

les choses les plus folles, les- ^pliïs ôicèntriques;, les plus abracadabrantes.... own husinessl Mais du jour où vous outrepassez la loi, où vous portez atteinte aux assises de l'ordre, à la dignité de la nation, le tranchant de la loi se lève et retombe avec une dureté implacable que rien n'adoucit, car chez eux le temps n'estompe pas les rancunes et le rire n'adoucit pas la colère.

Ce respect de la justice provient du profond amour de la nation pour la liberté. Elle est convaincue qu'elle ne peut être libre que sous une égide colossale, et comme ces lois sont Tœuvre de tous, que tous librement ont jugé qu'elles étaient saines et loyales, ils en subissent la contrainte et en font l'orgueil de la nation (1).

Pourtant il est des heures où cette passion pour la liberté et la justice dégénère en névrose. A ces heures-là, parmi les plis de la bannière étoilée d'azur s'étale une croix noire : le Lynchage. Encore une fois comme pour Lobby , le nom commun a fait naître un adjectif et un verbe.

Les lentes légalités sont le fruit des civilisations séculaires. C'est à peine si le pouvoir abstrait de l'esprit sur la matière pénètre nos races poncées par le

(l)Ni la situation, ni la fortune, ni l'âge, ni le sexe ne prévalent. Les tramways menacent d'une amende de lo à lOO dollars (50 à 500 fr.) tout voyageur crachant dans Tintérieur d'une voiture.

Un coiffeur ayant abusé de la naïveté d'un client jusqu'à lui demander 3 dollars (15 fr.) pour une coupe de cheveux, se vit infliger par le juge de paix une amende de 125 fr.

En 1906 les chefs de cinq des plus importantes tuileries de New- York, millionnaires pour la plupart, furent poursuivis pour violation de la loi sur les contrats de Travail. Les peines édictées furent des amendes de 5 à 50.000 fr. et un an de prison.

En 1905, M. M.... sénateur, convaincu de concussion, fut condamné à 6 mois de prison, 10.000 fr. d'amende et interdiction de remplir désormais aucune fonction publique.

102 l'amérioue au xx^ siècle

loîig fettemenVd^g mècles. Là-bas, sur le grouillement de tous ces peuples transplantés et qui, en quittant leur sol originaire, ont perdu leurs traditions, on a essayé d'étendre à grand renfort de codes et d'évangiles, avec une hâte fiévreuse, le vernis de la civilisation. De temps à autre la brillante couche se craquelé. Le chaos des natures primitives, indomptées, reparait à travers le travail des fusions ethnologiques, ramenant à la surface les atavismes oubliés des vieux Angles, des Jutes, des Saxons. Alors, on n'admet point que la justice soit calme, tatillonne et tatillonneuse, qu'elle discute, qu'elle examine, qu'elle pèse le pour et le contre. On exige un châtiment immédiat, terrifiant.

L'émeute du lynchage (a Lynch's ^mob) se compose d'hommes de toutes les classes. S'il s'agit d'un nègre accusé de meurtre ou de viol sur une blanche, il est irrémédiablement pendu ou brûlé. Ce crime de viol est si fréquent chez les noirs que la pudibonde presse américaine a adopté pour le désigner l'euphémisme de « Crime Usuel » (The usual crime). Dans les campagnes du Sud, dit-on, les blanches n'osent rester seules dans leurs maisons et vivent armées. C'est le point brûlant de la question noire, le reproche que les négrophiles rencontrent sans cesse dans leurs projets de réformes ou d'adoucissements.

Jusqu'à quel point l'identification de ces malheureux est-elle exacte? Jusqu'à quel degré leur responsabilité peut-elle les entraîner sous l'empire de leur sens moral et de leur tempérament africain, la question n'a encore pu ôire élucidée puisque la plupart de ces attentats se terminent par des lynchages.

En 1903 il y a eu 104 lynchages; en 1904 seule*»

l'amérique au xx" siècle 103

ment 87, diminution obtenue peut-être par les ordres énergiques du président Roosewelt, qui, avec humanité et bon sens, lutte, et s'efforce de détruire cette justice de cannibales!....

En janvier 1006, plus de 3.500 blancs, dans un but de lynchage, attaquèrent la prison de Chattanoga (Tennessee) afln de s'emparer de deux nègres qui y étaient enfermés pour avoir violé deux jeunes filles blanches. La police se défendit héroïquement; la foule se battait avec non moins de courage et parvint à démolir un mur de la prison ; heureusement le gouverneur de l'État de Tennessee put envoyer à temps des troupes de cavalerie qui durent charger à plusieurs reprises avant de dissiper la foule.

A Europa (Mississipi), le 26 juin 1904, un nègre tenta de souiller trois blanches ; quinze jours plus tard il viola une jeune fille de quatorze ans, miss Wilson. On organisa une chasse pour s'emparer du coupable, il fut blessé et le shériff parvint à le capturer. A la station du chemin de fer le shériff se trouva en présence d'une émeute qui réclamait le prisonnier pour le lyncher; pourtant l'énergie de la police parvint à le transporter jusqu'à la prison de Waethall, où une seconde émeute se produisit ; cette fois la police eut le dessous. Tout ce que les policemen purent obtenir des chefs de l'émeute ce fut leur parole de ne pas brûler le nègre, moyennant quoi le prisonnier fut livré pour être pendu. Il y avait un parti considérable qui tenait au bûcher ; mise aux voix, la question fut tranchée en faveur de la corde.

La cérémonie, au dire de la presse, fut ordonnée aussi légalement que possible et eut lieu dans le square de la ville. Miss Wilson certifia l'identité du

104 l'amérique au XX' siècle

coupable, et elle-même passa le nœud coulant autour du cou du nègre, puis la corde fut attachée à un arbre ; le malheureux protesta en vain de son innocence et s'adressant aux nègres présents, les engagea à ne jamais mettre les pieds dans les maisons des blancs quand il s*y trouvait des femmes seules. Le coupable fut assis sur un cheval, et, sur un geste du chef de l'émeute, Miss Wilson, de sa douce main, fît avancer le cheval, le nègre tomba dans le vide et se trouva pendu. Après un instant le cadavre fut détaché et le corps rendu à la famille. Trois mille personnes assistaient à l'exécution, entre autres, les trois jeunes filles qui avaient « failli » être violées.

Emigration. — Patriotisme,

Quand Roosewelt affirme : « Nous sommes un peuple, nous sommes appelés à jouer un grand rôle », on peut, par cette note, s'imaginer l'hymne entier, le patriotisme de ce peuple, sa façon de le concevoir, ses procédés pour l'exprimer.

Rien de ce qui se rapporte à l'Amérique, du plus vaste projet au moindre détail, n'est négligé ; hommes politiques, savants, penseurs, économistes, statisticiens, à l'envi se consacrent à cette tâche : la gloire de l'Amérique. Si chaque desideratum n'est pas encore parfait, au moins le grain est jeté. Avec enthousiasme, conviction, zèle, la culture de ce grain, quel qu'il soit, va être poursuivie minutieusement, sans désir de gain, car il y a aussi làbas des esprits généreux, contents de se donner à une œuvre sans chercher à devenir millionnaires. Ce grain tardera plus ou moins à lever — à leur grand dépit, car ils rêvent d'apogées artistiques, philosophiques, littéraires, domaines où leur ambition ne peut avancer la récolte avant terme d'un seul épi; — néanmoins le grain est semé, recueilli,

106 l'amérique au XX* siècle

surveillé, quand il s'agit de rAmérique... et tôt ou tard elle engrange. Il n'est pas de pays au monde, même l'Angleterre, où l'on répète avec un plus méthodique et discontinu entêtement, tant qu'il le faudra, un thème ou une devise Sidoptés.

Ainsi, dès 1852, FAmérique souhaitait de s'annexer Cuba. Une société secrète, The Loue Stsiv (L'Etoile solitaire), par allusion à ce désir d'augmenter d'une nouvelle étoile le drapeau de l'Union, s'était formée.

Depuis lors, l'œuvre a continué sans rien négliger, sans rien oublier; on a mis quarante ans à la parachever, c'est une seconde dans l'histoire d'un peuple.

Pour Panama, égale ténacité à obtenir égal triomphe. En 1839 deux Américains, MM. Peter et Samuel Shepherd, achetèrent du chef d'une peuplade sauvage du Nicaragua, les Mosquitos, 8.000.000 d'hectares et fondèrent, sous les auspices d'un banquier de New-York, Mr. Benjamin Mooney, la Compagnie pour la, colonissition de V Amérique Centrale. Ce fut la première étape. A leur tour, vers 1850, MM. Vanderbilt et White signèrent un traité avec le gouvernement du Nicaragua pour la construction du chemin de fer de Panama.

De son côté TAngleterre, dès 1820, agitala question du canal interocéanique, et par l'entremise d'un Ecossais, Mac-Gregor, tenta de protéger le Nicaragua en fondant aussi sur les îlots de la côte nicaraguéenne une colonie des Iles de la Baie, La guerre de Grimée accapara bientôt l'Angleterre et le projet resta sous la seule surveillance diplomatique de Lord Clarendon et de ses agents.

A la fin de 1854, un Américain, Walker, succès-

l'aMÉRIQUE au XX* SIÈCLE 107

sivement avocat, médecin, journaliste, chercheur d'or, enfin général, jugea le moment propice et reprit Taffaire. La presse française de Tépoque en parla peu (1), mais la presse anglaise et la presse américaine de cette année-là et de la suivante regorgèrent de détails; la première l'appela bandit, pendard ! la seconde, martyr, apôtre I Ce fut la deuxième étape.

En ce temps, deux présidents se disputaient la fertile et enviable République de Nicaragua, se livrant des batailles rangées où il y avait jusqu'à 47 morts. L'un des candidats, Castillon, fut assez faible, ou assez fou, pour écouter les propositions de Mr. Bryce Cole, riche journaliste de Boston, et signa avec lui un traité par lequel Mr. Bryce Cole^ moyennant 20.000 hectares de terrain, assurait à Castillon Talliance et les troupes mercenaires du général Walker. Celui-ci et ses hommes accoururent de San Francisco et envahirent le Nicaragua, en 1856.

Après maintes péripéties, triomphes, défaites, trahisons et surprises, Walker s'improvisa dictateur ou peu s'en fallait, tua et fusilla, soutenu matériellement par les banquiers américains et moralement par le gouvernement fédéral. Si le Nicaragua échappa à une annexion, ce fut grâce à la longueur des dents de Lord Clarendon.

Quant à la troisième et dernière étape de ce raid, elle a eu lieu en 1904, par la reconnaissance officielle qu'ont faite les Etats-Unis de la nouvelle République de Panama.

Quand on reste quelque temps en Amérique, on

(1) Lire une amusante étude dans la Revue dei deux mondest

108 l'amérique au XX' siècle

est surpris de voir trois, quatre, six questions ou plus, d'une importance capitale (telles : l'épuration des fonctionnaires, la loyauté politique intérieure, le divorce, les réglementations des Trusts, les revendications des Trade-Unions, la lutte contre l'alcool, la question nègre, etc., etc..) examinées, débattues, et suivies avec le même entrain et la même ardeur. Leurs partisans ou leurs adversaires ne se lassent pas, ne se divisent pas. On enfonce le bélier qui d'un coup de pouce, qui d'un coup de poing;... on ne tient pas à entre-bâiller la porte mais à la renverser.

Là-bas aucune question d'importance sociale n'est remise à demain ni livrée au hasard.

On n'admet point l'immuable ou fatal déroulement des choses. La volonté américaine entend prévoir l'avenir.

"^' L'émigration a été jusqu'ici un des plus grands facteurs de l'ascension triomphale de l'Amérique. Elle est aujourd'hui un de ses plus importants soucis et on l'examine sous tous ses aspects, on la ^réglemente, on la dissèque.

Ce n'est pas le chiffre seul qui les préoccupe. Ils savent que de 1901 à 1904 il y a eu 2.800.571 émigrants, cela ne leur suffît pas, ils s'enquièrent de ce qu'ils apportent au point de vue ethnologique.

N'émigre plus qui veut. Il faut bonne santé, bonne conduite et un capital d'au moins 30 dollars (150 francs.) (1). C'est dans une île, Ellis-Island,

(1) Il ne s'agit ici que de celui qui s'est adressé à un agent pour l'émigration; de ceux que les compagnies de navigation amorcent, embauchent et transportent pour des sommes relativement minimes.

l'aMÉRIQUE au XX' SIÈCLE 109

située vis-à-vis de New- York, qui est le grand port de r émigration, que s'opère le tri par l'intermédiaire de médecins et d*inspecteurs.

On examine les yeux, les dents, les cheveux. On refuse de suite les maladifs, les infirmes, les chauves, les impotents. Tout dégénéré, tout délicat qui semble atteint d'une tare contagieuse ou incurable est mis en examen. Au bout de quelques semaines, il est accepté ou réembarqué suivant les règlements des grandes compagnies de navigation. L'Amérique rejette sur la plage les déchets et le flot les rapporte à la vieille Europe pour laquelle il n'y a peut-être pas de bataille plus meurtrière que cette saignée annuelle de ses enfants forts et hardis.

Tout émigrant ou émigrante âgée ne peut débarquer s'il ne donne les preuves d'être attendu par un parent ou un ami en état d'en prendre la charge. Ceux qui n'ont, sur le lieu de leur destination, qu'une adresse ou une donnée incomplète, restent en expectative. On se renseigne pour eux. L'Amérique ne retient que des êtres sains, solides, prêts au travail. Du reste les étrangers sont, pendant un an, sous le coup des mêmes lois ; s'ils mendient, s'ils demandent des secours, s'ils se montrent incapables de se pourvoir, ils sont réembarqués.

Avant de monter à bord, l'émigrant a dû fournir un dossier sur son âge^ son sexe, famille, religion, métier, santé, antécédents, ressources ; le nom de l'Etat où il se rend, pour quoi y faire, l'adresse des parents, amis ou sociétés qui l'attendent et qui l'embaucheront. Les déclarations de l'émigrant, sont scrupuleusement, comparées avec son dossier, à l'aide d'interprètes, l'œil et l'ouïe attentifs aux contradictions.

110 l'amÉRIQUE au XX' SIÈCLE

Passés à ce crible, rAmérique les adopte momentanément, les met' en wagon, sans leur permettre de stationner à New-York à moins que ce ne soit leur réelle destination ; en ce cas, ils sont remis aux sociétés de bienfaisance qui s'en chargent, les hébergent, les instruisent et les placent.

Autrefois l'émigrant avait de suite droit de cité. Peu à peu les lois sur la naturalisation élèvent des barrières de plus en plus hautes ; la dernière votée en 1905 par le Congrès exige cinq ans de séjour, la connaissance de la langue anglaise et le désir de demeurer en Amérique d'une façon permanente.

Ces restrictions matérielles ou physiologiques opposées à l'émigration ne satisfont pas encore complètement l'Amérique, le côté moral, psychique, la préoccupe grandement.

L'élément anglais, indien, allemand, irlandais a diminué et l'élément russe, italien, hongrois, serbe, roumain, syriaque, qui augmente, ne semble pas reçu avec satisfaction (1).

Pays de naissance. 1821-1860 1861-1870 1871-1880 1881-1890 189M900 1901-1904

Autriche-Hongrie. 116.927 7,800 72.969 353.719 592.707 668.546

Canada - Terre -

Neuve . . , Allemagne. .

Grande-Bretagne Irlande ....

Italie

Norvège, Suède

Danemark .

Russie et Pologne Différents pays.

(1) Lire à ce sujet deux très intéressants volumes : The Slav- InvasioUf par Franc Julian Warne, et aussi Anthracite coal Cornmunuties, par Peter Roberts, qui étudient le pour et le contre de la question.

l'aMÉRIQUE au XX' SIÈCLE 111

Cette coulée latine, slave, orientale, sémite (1), leur semble — soit par un reste de ferment puritain, soit parle vieil antagonisme du Nord contre le Midi — redoutable; tout comme il y a quelques années on s'effraya de l'émigration chinoise et on la défendit. Le Chinois se glisse quand même, pénètre par où il peut, principalement par l'immense frontière mexicaine, mais c'est occultement, avec la ruse humble et souple dont il est capable, c'est la contrebande de l'émigration.

L'émigration est donc pour eux une question palpitante. Un de leurs plus célèbres statisticiens, M. Henry Gannet, écrit à ce sujet : « Le mélange de « notre race avec l'Allemagne, l'Islande, la Scan- « dinavie a été une heureuse fusion. Nous crai- « gnons que la nouvelle émigration ne nous donne « de mauvais résultats. » --

M. Robert Hunter, de l'University Settlement de New- York, s'exprime avec plus d'appréhension ; comme beaucoup d'Américains, il a un langage pratique, insoucieux de l'élégance, uniquement préoccupé d'expliquer, de convaincre, j'ai donc traduit aussi littéralement que possible : « Les pères et « mères des enfants américains peuvent être choisis, « et c'est dans le pouvoir du Congrès de décider « qu'ils doivent leurs mérites. Aucune nation n'a « jamai'fe eu, autant que la nôtre, une responsabilité « morale plus haute ni plus grande.

« Le futur de l'Amérique, sa foi religieuse, son « industrie, ses constitutions politiques peuvent « être décidés d'une façon merveilleuse par les « pouvoirs dirigeants de cette contrée.

1 (1) Le tableau qui précède est le rapport officiel du commissaire \ général de l'émigration.

112 l' AMÉRIQUE AU XX' SIÈCLE

« Le mauvais aspect de la question est que les (( forces égoïstes intéressées à provoquer l'émigra- « tion à tout prix, ont seules voix décisive dans la (( question. Ceux qui viennent et leur nombre ne (( dépend que des compagnies de navigation.

« Le fait que nous ayons plus de Hongrois que (( d'Italiens ou plus de Grecs que de Syriens, « dépend du prix des passages et du résultat des « annonces... Soyez assurés que ce pays-ci (l'Amé- <( rique) peut être perdu (ruined) en laissant unice quement aux compagnies de navigation le soin (( de décider du choix et des vertus de l'émigrant.

(( Le savoir-faire des agents pour l'émigration « décide si nous aurons telle ou telle race sur nos « côtes. Si nous laissons faire d'une part les com- (( pagnies de navigation et de Tautre les sociétés de (( chemin de fer qui demandent de la main-d'œuvre (( à bas prix, il ne faut plus dans ce cas nous inquié- « ter quelles sont les races les meilleures ou celles « dont le pays a besoin... Ces gens-là décideront « pour nous... Notre gouvernement oublie de peser « le bien des peuples. Les décisions ne sont prises « que par la hâte d'imposer à notre public une foule « appelée par des intérêts privés ou égoïstes.

« Il est à craindre que notre caractéristique « nationale, notre amour de la liberté, notre foi <( religieuse, nos facultés inventives, notre type de (( vie (standard of lifé) ne soient changés, enfin « que toutes les choses qui rendaient FAmé- « rique plus ou moins différente des autres nations, « ne soient totalement altérées. Notre race se verra « supplantée par quelque autre, l'Asiatique par « exemple ! Non parce qu'elle sera meilleure et « non plus pour le bien de l'hamanité, au contraire, « puisqu'il ne s'agit que de grossir le bénéfice des

l'amérique au xx*' siècle 113

« compagnies et de payer le travail à un prix infé- « rieur ; les forces égoïstes peuvent se déguiser, elles « n'en existent pas moins (1). »

Cet émigrant va vite se fondre et se perdre dans la masse, il sera entraîné, séduit, englobé. S'il est tant soit peu travailleur, simple et hardi, il réussira. La liberté et la tolérance l'accueillent, les règlements des Trade-Unions lui permettront, avec le même métier, de vivre mieux qu'en Europe. Peu à peu, il verra que si toutes les portes s'ouvrent devant lui, en revanche il ne franchira pas les degrés en restant étranger... il se naturalise. Non seulement il oublie son pays natal, mais il lui en veut d'avoir été obligé de le rejeter. Son patriotisme tout neuf, pour sa terre d'adoption, se renforce d'une nuance de rancune méprisante pour la marâtre européenne qui n'a pas su l'apprécier, l'aider, le garder; c'est pourquoi les Américains, ces enfants de l'Europe, lui sont hostiles.

Autour de lui, l'émigrant ne se heurte pas à des castes trop distinctes, trop infranchissables, ni à des querelles religieuses séculaires et hostiles. Les partis politiques eux-mêmes ne sont, en somme, que des nuances.

Le travail de l'homme, loin d'y être une humiliation, est exalté ; rien n'est plus décrié que l'oisif. Aucune barrière, si ce n'est celle de l'or; il lui faut donc devenir riche, et cela, coûte que coûte, parce qu'il a tout abandonné dans ce but, et que ce but seul est envié dans sa nouvelle patrie. Il se sent si loin de sa terre natale... de sa famille, de ceux qu'il

(1) Voir aussi sur l'émigration à Art, page 145.

114 l'aMÉRIQUE au XX' SIÈCLE

estimait!... de ceux dont il redoutait le jugement moral; qui ou quoi peut l'arrêter? Cet homme est à point pour devenir patriote américain... Ses enfants vont l'être cent fois plus que lui.

Dès l'école, Tenfant est enserré dans un réseau de patriotisme. Dieu est Dieu! Washington son prophète! En famille, en classe, en public, dans les livres, les journaux, les revues, les affiches, sur le moindre objet, depuis les timbres-poste jusqu'aux bretelles, depuis le nom des rues jusqu'à celui des cigares, tout glorifie les plus petits détails de l'histoire américaine, avec une piété intense et un orgueil aveugle que les enfants imitent sous l'œil attendri des aînés.

On répète à cet enfant qu'il est solidaire de Lincoln, de Mac-Kinley, de Franklin; que la nation compte sur son dévouement spécial. On lui apprend à satiété qu'il est le plus grand peuple du monde (« largest in world »), qu'il a le plus vaste continent, les plus longs fleuves, les plus vieux arbres, les plus abondantes cascades, les plus vastes usines, les plus riches capitalistes, la plus considérable agriculture, la plus considérable arboriculture, pisciculture ; le meilleur cirage (« best in world »), les meilleurs tramways, les locomotives les plus puissantes, les maisons les plus hautes, les hommes les plus sains, les femmes les plus belles^ les nègres les plus noirs, les crocodiles les plus méchants! et cela à propos de rien, sans trêve, ni répit, ni relâche, ni cesse, ni repos ! On chaufîfe, on mousse, on excite ce patriotisme à tel point que les enfants des émigrés refusent de parler les langues étrangères de leur famille comme un stigmate et disent : « Je l'apprendrai plus tard... Je veux d'abord être Américain. »

l'aMÉRIQUE au XX' SIÈCLE 115

On parvient à enfoncer dans la tête de l'enfant cette conviction : essayer de parvenir à tout parce que rien n'est impossible à l'enfant américain ; et on Ton persuade à l'aide des meilleurs arguments -— ou des pires. —Il y a quatre ans, l'Europe et l'Amérique furent inondées d'afïiches au sujet de l'exposition de Saint-Louis, portant les chiffres suivants :

Exposition de Paris (superficie) . . 130 hectares Exposition de Chicago (superficie) . 220 — Exposition de Saint-Louis (superficie). 480 —

Effectivement, les palissades de Tenceinte de l'exposition enserraient 480 hectares. Une forêt avec ses vallonnements, ses plaines, ses rivières, avait été abîmée à cet effet, au grand désespoir des habitants, mais la vérité est que le total des bâtiments ne dépassait pas le total de ceux de Paris. Qu'importe ! le coup était porté ; comptez sur la crédulité, l'ignorance et le patriotisme pour le soutenir.

Ce refrain sempiternel de la grandeur, de la richesse, de la vertu, de la puissance de l'Amérique revient avec une persistance inlassable pour imprégner l'enfant que la race américaine est la plus intelligente, la plus travailleuse et la plus civilisée de la terre.

Ajoutez que rien ne distrait cet enfant du spectacle de l'Amérique. Les étrangers, c'est-à-dire les émigrants qu'il voit, ont fui leur patrie; il n'a point autour de lui des peuples rivaux en puissance et en progrès ; l'enfant américain ne perçoit aucune critique de l'Amérique : la frontière canadienne parle la même langue et exhibe les mêmes mœurs ;

le Mexique ne peut avoir aucune influence. L'Europe? On l'oublie, on ne la mentionne pas! Si vous alliez leur dire que tout ce qu'ils possèdent, la vapeur, l'électricité, le mécanisme, Tagriculture, vient d'Europe, et qu'ils ont débuté sur un sol riche et vierge, avec Tacquit de notre vieil effort pour la civilisation, ils seraient très sincèrement surpris.

Dans leurs écoles, aucune langue vivante n'est exigée, on n'y enseigne pas plus obligatoirement le français ou l'espagnol ou l'allemand que nous n'imposons le piano ou le modelage. Pour un petit nombre d'Américains nés en Amérique et qui sont venus en Europe, il y en a des millions qui ignorent totalement son passé glorieux, intellectuel, scientifique et artistique. Des sentiments tels que ceux que nous voyons, par exemple le culte que l'Europe rend à Athènes, à Rome ou à tel grand homme d'où qu'il soit, à Pasteur, à Darwin, à Tolstoï, etc., etc., ou encore une institution dans le genre du Prix Nobel, qui chaque année, impartialement, décerne à Frédéric Passy, à Dunant, à Echagaray, à SuUy-Prudhomme (en somme à des étrangers), la récompense due à leurs mérites, à leurs vertus, en un mot l'enthousiasme pour une chose ou un homme qui ne serait pas Américain, est un sentiment inconnu, une sorte d'extravagance touchant à la trahison !

Par la loi fatale des excès, cette compréhension fanatique, qui ne fait qu'exalter, sans enseigner ni la critique, niTéquilibre de la comparaison, arrêtera et faussera l'excès de la nation.

Il arrive pourtant qu'au bout de cinquante, de cent, de cent cinquante ans, cet émigrant qui a renié

l'aMÉRIQUE au XX' SIÈCLE 117

patrie et traditions, et dont les fils, les petits-fils, sont devenus républicains, égalitaires, démocrates, ou députés, sénateurs, capitalistes, présidents, se souvient que Toncle, l'aïeul, les ancêtres, furent, dans cette vieille Europe décriée et décrépite, des nobles I... fils cadet d*un marquis, frère d'un lord, neveu d'une Excellence ; ils possèdent par hasard de vieilles lettres, un ancien portrait, un bijou, un cachet armorié, une antique bible, portant en marge unnomhistorique..... Alors, on essaie, d'acte de décès en acte de mariage et d'acte de mariage en acte de naissance, de remonter jusqu'à cet

Anglais, ce Français, cet Allemand, qui avaitun

blason, un arbre généalogique, et les journaux du dimanche (qui sont les plus lus) renferment souvent une rubrique : Questions and answers concerning heraldics (demandes et questions sur l'héraldique), avec dessins à l'appui.

« — On demande à quelle famille irlandaise appartiennent les armes suivantes?... On croit se souvenir que la devise était : « God is my hope. »

« — Quelqu'un possède-t-il des renseignements sur Abraham *** dont le père émigra de Westphalie en 1750 et qui a épousé Marz S. *** vers 1760 à Baltimore? »

— On offre une forte récompense à qui indiquera le lieu de naissance de Martin *** qui fut, en 1840, sénateur de Rhode Island. ^^

« — On offre une récompense à la personne qui indiquera la date de décès de Robert de... Il est mort à peu près vers 1776, on suppose dans le Sud, ayant été en relations d'affaires à cette époque avec une famille de la Nouvelle-Orléans. »

« — Quelqu'un peut-il donner des renseignements sur le blason ci-contre? N'est-il pas le blason

118 l'aMÉRIQUE au XX' SIÈCLE

de Louis-Auguste-Esprit de *** descendant du marquis de *** ? »

Dans le délicieux pavillon que l'Etat de Connecticut érigea à l'exposition de Saint-Louis, on reconstruisit une maison américaine telle qu'elle existait il y a cent ans, elle fut totalement meublée par des particuliers qui prêtèrent gracieusement mobilier, tapis, argenterie, porcelaines de l'époque et le vestibule fut complètement tapissé par des cadres contenant les armoiries et arbres généalogiques des familles de Connecticut se rattachant pour la plupart à Guillaume le Conquérant.

Les moindres anniversaires patriotiques sont chômés, carillonnés ; le Mémorial day (le jour du souvenir) est consacré aux soldats qui depuis Washington sont morts pour la patrie. On visite leurs tombes, on y suspend des fleurs, chaque journal publie la liste des enfants de l'Etat qui périrent.

Depuis la guerre de Cuba le militarisme a pris des proportions stupéfiantes pour un pays qui se vantait d'être seulement pacifique, commercial, et que sa position géographique isole de toute attaque. Cette nouvelle tendance, que le gouvernement sanctionne, est fomentée en dessous par le besoin d'expansion indispensable à une industrie telle que l'américaine, ne se soutenant que par la quantité de la production et commençant déjà à prévoir la nécessité de débouchés d'expansion sous peine de faillite.

Quantité de sociétés privées s'organisent pour dresser doucement le civil à devenir un soldat. L'employé, le professeur. Thomme occupé quitte

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son bureau à cinq heures, et court à sa caserne, endosse son uniforme et s'astreint par plaisir aux exercices du conscrit, du fusilier, du cavalier, de Tartilleur ;... et ces hommes, assouplis dès l'enfance par tous les sports, forment vite des soldats endurcis et résistants. Le moindre peloton qui s'exerce sur les places publiques provoque un enthousiasme frénétique.

L'effectif de paix — notez qu'il n'y a pas de loi de conscription et que le recrutement est volontaire — est actuellement de 100.000... et le budget militaire atteint presque deux milliards.

En 1905 l'Amérique mettait en ligne 13 cuirassés, 12 garde-côtes armés , 2 croiseurs cuirassés, 2 croiseurs armés de 6.000 tonnes, 16 croiseurs armés de 6.000 à 3.000 tonnes, 21 croiseurs armés de 3.000 à 1.000 tonnes, 27 torpilleurs, 8 sousmarins ! Les chantiers de construction travaillent avec furie : on évalue que le tonnage total en 1907 sera de près de 700.000 et viendra en seconde ligne après l'Angleterre.

Il est certain que le nombre de vaisseaux et de canons ne suffît pas, il faut des officiers ; ceux-ci se recrutent aisément aux écoles de West-Point et Annapolis ; les hommes de terre et de mer sont plus difficiles à trouver, car la discipline répugne tellement à la nature de cette race, que, même bien nourris, bien traités, plus de deux milliers désertent chaque année : ils ont trop le goût du déplacement et de l'aventure. Ce qui distingue ce déserteur, c'est qu'au jour de la patrie en danger, ce même goût du déplacement et de l'aventure le ramène avec bonheur sous les drapeaux.

Après les campagnes, ceux qui restent blessés sont réellement recueillis avec amour par la nation

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reconnaissante ; non en éclopés gênants, mais comme les preuves de son patriotisme.

En 1865, le Congrès de Washington accorda des pensions à tout homme ayant servi au moins quatrevingt-dix jours dans les armées de Grant (les nordistes de la guerre de Sécession), de 6 à 12 dollars mensuels; un amputé d'un bras ou d'une jambe: 50 dollars.

Aujourd'hui le Congrès a décidé que le fait d'avoir soixante-deux ans donne droit à tout homme ayant servi dans l'armée du nord à 750 francs par an, et que ceux qui servaient avant 1865 ont en plus le droit d'être hospitalisés dans l'institution des Invalides, inaugurée en 1905 à Los Angeles (California) et pour laquelle le Congrès a voté une subvention de 5.000.000 de dollars; une somme égale a été consacrée à l'érection de l'ensemble des bâtiments et chalets d'habitation ; depuis il a été réservé 440 ares pour le pâturage, 500 hectares pour les arbres, 400 hectares pour les légumes, car les Invalides de Los Angeles — dans la mesure de leurs forces et leurs désirs — s'occupent, travaillent, produisent et gagnent ; ils font valoir leurs terrains ; tout ce qui se consomme, viande, végétaux et fruits, est élevé et cultivé par eux, le surplus, vendu ; quelques-uns se font des petits bénéfices (de 8 à 50dollarsparmois), économisent, bâtissent unchalet et y vivent en famille, ayant le droit d'aller manger dans les réfectoires. L'église est divisée en deux nefs. Tune pour les catholiques, l'autre pour les protestants ; la salle de spectacle contient 800 places ; l'entrée est libre ; les frais des troupes qui viennent jouer sont payés par le prix de la bière ou des plats d'extra du restaurant.

L'Amérique trouve que sa gloire ne lui coûte

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jamais trop cher, et la moindre chose qui se rapporte à Torgueil ou à Tamour national est sacrée.

Vlndependance-Bell, la cloche qui en 1780 sonna le premier appel aux armes de Washington, est une relique, A propos d'une grande fête scolaire on obtint que la ville de Washington prêtât cette cloche vingt-quatre heures durant. Elle fut gardée par un détachement de soldats, promenée processionnelleraent comme jadis la couronne d'épines que saint Louis avait rapportée de Jérusalem. Plus de cinquante mille enfants (au dire de la presse) défilèrent sous la cloche, ceux qui demandaient à défiler une seconde fois furent satisfaits, et cette conviction était si belle que le plus sceptique étranger n'aurait pu esquisser un sourire ironique.

Le jour anniversaire de l'Indépendance est acclamé avec une unanimité touchante, tous les partis, tous les cultes pavoisent, c'est vraiment la fête de la Liberté devant laquelle il n'y a que des Américains.

La fête commence exactement le 3 juillet à minuit et se termine exactement le 4 juillet à 11 heures 59; être en avance ou en retard n'est pas toléré par la police. Les pharmacies — qui seules restent ouvertes — se transforment cinq ou six jours auparavant : biberons, emplâtres, sirops disparaissent de l'étalage et cèdent la place à tous les feux d'artifice, flammes de Bengale, soleils tournants, pétards, lampions, trompettes, tambours, guitares, petits canons et toy-pistols (pistolets de jeu), à ce tout qui, d'une façon ou d'une autre, éclate, détone et assourdit.

Un de nos amis, père d'un charmant enfant de six ans, me montra une liste interminable des plus

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dangereux engins que son fils désirait — et qu'il allait bénévolement lui acheter. Comme je lui demandais s'il ne craignait pas un accident, il me répondit, résigné et sérieux, qu'en Amérique les familles cultivaient beaucoup le patriotisme des enfants..., no matter.

Un Norvégien de nos amis eut la bonté de m'avertir que, si nous restions en ville, il fallait se claquemurer, portes et volets clos; impossible de sortir de chez soi, même pour le plus grave motif; la police ferme les yeux, elle ne suffirait pas et serait peut-être houspillée, si elle s'opposait à ce patriotisme frénétique qui tire des fusées dans les rues, sur les tramways, à la porte des restaurants; obusiers, mortiers détonent sans arrêt ; par amour pour la liberté on décharge son pistolet ou son revolver, au bonheur de son enthousiasme et de ses balles.

Cela me parut exagéré, et je désirais rester pour comparer avec nos paisibles réjouissances du 14 juillet.

Pourtant, le matin du 3 juillet, sur la lecture, dans tous les journaux, d'un communiqué du docteur Benjamin Lee, secrétaire du comité d'hygiène de Washington, dressant la statistique des accidents occasionnés en 1903 par la célébration de la fête de l'Indépendance, nous préférâmes nous réfugier pour quarante-huit heures dans une campagne où l'on retrouvait le charme de cette belle nature de la Louisiane. Il fut impossible de fermer les yeux dès minuit et toute la journée durant on vécut dans le même tapage.

Voici la note du docteur Benjamin Lee :

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Morts causées par le tétanos . . . . 406

Morts par autres motifs 60

Cécités complètes 10

Brûlés par balles (parties d'un œil). . 75

Bras ou jambes perdus ?i4

Blessés 3.783

En 1905 il y a eu une sensible diminution chez les blessés, seulement 1.917, mais une progression chez les morts, 468.

' Nota. — Au moment où paraissent ces pages (octobre 1908) un comité vient de se former en Pensylvanie pour la Réforme de la célébration du 4- juillet; Thomas E. West, président; Révérend Glarens J. Harris, secrétaire. Leur but est de provoquer une campagne contre cette interprétation terrifiante d'un souvenir patriotique mal compris. Immédiatement deux villes ont édicté des règlements très précis et biens fermes à l'instigation de ceux de Pensylvanie.

C'est une question difficile à trancher à cause de leur amourpropre très chatouilleux en ces matières, et du soin excessif que l'on met à cultiver le patriotisme, coûte que coûte; mais sur cette terre d'Amérique rien n'est impossible.

La presse.

Il ne saurait être question, dans un pays comme l'Amérique (aussi vaste que l'Europe, et contenant cinquante-deux États), d'une presse dans le genre de celle de Londres ou de Paris, ayant une influence politique rayonnante.

Il n'existe pour ainsi dire pas de capitale ; Washington est un siège officiel, à demi neutre ; New- York pouvait remplir cette place privilégiée ; ville d'un américanisme moins intransigeant, le flot d'étrangers qui la traversent, l'imprègnent de cosmopolitisme ; de plus, contenant un très grand nombre d'esprits éclairés, elle s'indiquait jadis comme la capitale-foyer; mais maintenant New- York, avec ses 3.437.200 habitants, voit grandir par saccades Chicago (1.690.500 h.), Philadelphie (1.293.690 h.), Saint-Louis (600.000 h.), Buffalo (400.000 h.), Mexico-City (344.000 h.), San-Francisco (342.000 h.), etc., etc., plus revendicatrices, plus jalouses les unes que les autres.

A travers l'Océan ces rivalités ne nous semblent pas avoir une raison d'être bien profonde (1), puis-

(1) Les Français qui prirent part à l'exposition de Saint-Louis, en 1904, se rendirent compte de l'ostracisme qui existe d'Etat à

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que c'est le même lien qui les relie toutes ; il faut venir en Amérique pour mesurer leur acuité que creuse la lutte pour la vie, qu'envenim ent les antagonismes de race et d'intérêt ; la Nouvelle-Angleterre traite les États du centre « de parvenus », ceux de rOuest de « sauvages », ceux du Sud de <c négriers » ; et à leur tour, tous ces États la stigmatisent de : « Yankee brutale I »

Chaque Etat a son parlement, ses lois (1), ses partis et par conséquent sa presse. En réelle logique pourquoi la presse de Providence, port de l'Atlantique, intéresserait-elle la presse de San- Francisco port du Pacifique, dont sept jours de rapide la séparent?

La presse de Los Angeles ne soutient-elle peutêtre pas des intérêts opposés à ceux de Boston? Jamais la presse de la Nouvelle-Orléans n'ad-

Etat. En réalité l'exposition, tout attirante et grandiose qu'elle était, ne fut visitée que par le Centre, l'Ouest et les États limitrophes. L'Est trouva élégant de la dédaigner, New-York s'en gaussa et l'ignora; on aurait cru déchoir d'y venir; Chicago, son voisin, montra de la condescendance, mais les grandes manufactures américaines, les grandes usines des autres États oublièrent en général d'y exposer.

Cependant les hommes de ces mêmes Etats, qui s'abstenaient en tant qu'individus, tinrent à honneur de se faire représenter comme Etats; dix-sept firent élever dans l'enceinte de l'exposition des palais, qui comme ceux de New-York, de l'Illinois, coûtèrent 300. (iOO francs et plus; palais élevés à la plus grande gloire des petites renommées locales. Le premier soin d'un habitant du Massachusetts ou de l'Arkansas était, non de visiter Texposition, mais d'aller signer le registre de son palais. On s'y réunissait, on y donnait des fêtes délicieuses. N'importe; au premier appel évoquant la bannière étoilée qui, suivant le mot de l'hymne national, doit flotter à tous les vents, haines, querelles, partis, rivalités, disparaissent, s'effacent!... il n'existe plus qu'un cœur et qu'un bras contre l'ennemi!

(1) Le Congrès annuel de Washington ne s'occupe que des impôts fédéraux, de la politique étrangère, de l'armée, de la marine, des douanes et de quelques relations d'ordre particulier entre les États.

mettra la question des noirs au même point de vue que la presse de New-Jersey ou de Rhode-Island.

La presse est donc d'abord et avant tout locale ; les questions de clocher vidées, elle consent à devenir informative à coups de télégrammes, de lettres, de correspondances, rayonnant des quatre coins de l'Union qui de la sorte, chaque matin, se resserre dans une entente générale. La presse est une tribune de renseignements, un bureau d'explications. La plus petite ville, la plus pauvre bourgade exige son journal. Là-bas, la vie publique, les sociétés, les meetings, les clubs, font partie de l'existence intime, apportant les éléments indispensables. C'est à la presse qu'on fait appel pour les ventes, les achats, les offres, les demandes, les échanges, les associations, les places; il n'est rien, depuis un million jusqu'à un brin d'herbe, que le journal américain ne puisse offrir ou chercher.

Il y a des journaux dans toutes les langues, pour tous les âges, goûts, positions, carrières, métiers, sciences, arts, études, religions, utopies. Point de groupe, point d'homme qui ne rencontre un organe ou plutôt dix, vingt ; la nomenclature serait interminable; le Roswell Americdin Newspaper Directory de Tannée 1904 en énumère 22.182.

Paraissant toutes les semaines . .

tous les mois ....

tous les jours

deux fois par jour. . .

deux fois par semaine. .

tous les trois mods . .

toutes les deux semaines

tous les deux mois . .

toutes les trois semaines .

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Pour absorber cette presse, il ne peut exister que l'inlassable curiosité américaine, sa soif de détails, sa névrose d'informations. Une seule chose égale ce besoin de lecture, c'est la facilité avec laquelle on le satisfait, la qualité est généralement médiocre et se compense par la quantité.

Afin de contenter tous, le journal est écrit par tous ; le lecteur entend trouver l'information qu'il lui faut, le détail dont il a besoin, celui-là pour un match de foot-ball, celui-ci pour le prix d'une denrée, la cote d'une valeur, le modèle d'un chapeau. Le Money ma,rket, le Commercial mar/cet sont merveilleusement minutieux, pas un iota n'est oublié, le business-man ouvre le journal et va à la colonne qui le concerne, sans hésiter ; le sportsman sait qu'à telle rubrique il doit trouver ce qu'il cherche ; rien n'est omis, rien ne semble méprisable, depuis la statistique jusqu'aux racontars, y compris le fait-divers, la dénonciation, le scandale inclus. Pour alimenter, varier, combler ce journal, après la .vérité arrive le mensonge, dont l'aspect est si grave, si mesuré que cinq fois sur dix les confrères Tacceptent et le reproduisent.

Ni style, ni idées, ni élévation, ni personnalité dans les journaux quotidiens. C'est uniquement le temple du renseignement au jour le jour, condensé dans un langage rude, aride, monotone, d'une exagération boursouflée, rarement spirituelle, et que le reporterie plus adroit, le plus rusé et le plus consciencieux qui soit au monde brode d*un luxe de détails naïfs, puérils, mais épurés, châtrés, car la presse américaine est à la portée du plus jeune enfant.

La grivoiserie, le mot à double entente, le terme cru en sont bannis ; si le scandale du jour est

décrit, c'est d'une plume si sèche, si aride, que tout côté leste, igaillard, drolatique en disparaît.

L'euphémisme joue un tel rôle dans cette littérature qu'il faut souvent à l'étranger en demander l'explication ; le viol constant des blanches par les nègres se nomme « le crime usuel » {The usual crime)y le malthusianisme, « la prévention » (The prévention), la prostitution, i< le mal social » {The social evil). Cette délicatesse pudibonde commence et s'arrête à la feuille de vigne, car les polémiques électorales, municipales, personnelles, au moindre motif, se dilatent dans un idiome plutôt énergique, où l'on se traite de ruffian, de lâche, de gredin, sans étonner les uns ni les autres : personne n'y croit, ni l'insulteur, ni l'insulté.

Ce journal si compact, si informé n'est écrit que par des Américains à l'usage d'autres Américains. A part l'intérêt que présente l'étude de cette facette typique et spéciale, il n'offre aucun attrait pour l'Européen, non seulement parce que celui-ci est habitué à une presse plus choisie, plus polie, mais parce que, excepté de rares câblogrammes, on n'y mentionne guère l'Europe, ses progrès, ses sciences, ses arts ou ses actes.

Le dimanche, le journal contient deux, quatre, six suppléments, et va de soixante à quatre-vingts pages. Suppléments desports, suppléments littéraires, supplément de modes, supplément illustré pour les petits enfants, le supplément « Juvenils » pour la jeunesse ; le prix de ce volume est de 0,25.

Les revues, magazines et publications spéciales sont d'un ordre beaucoup plus relevé. On y rencontre de l'humour, de l'observation, parfois des essais de

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critique, d'art, de science, très intéressants, enfin des nouvelles, des romans et des études sur la vie et les mœurs. Ces dernières pages ont une saveur si américaine qu'il faut être déjà acclimaté pour l'apprécier, car les premiers temps, dans l'ahurissement de visions si inédites,-d'une psychologie si particulière, les revues et les magazines nous semblent inventés à loisir, trop feuilletons fantaisistes, genre Fenimore Cooper ou Mark Twain. Puis on s'aperçoit en regardant, en écoutant, en constatant que la vie intense et inédite de l'Amérique dépasse largement ce que leurs écrivains en disent, et c'est alors pour TEuropéen une lecture d'un exotisme attirant.

L'illustration de ces revues est d'ordinaire intéressante. Leurs dessinateurs n'ont pas encore le génie d'un Daniel Vierge ou d'un Gustave Doré, ils manquent un peu d'élégance et de grâce, ou bien ils copient trop servilement nos maîtres illustrateurs, mais ils dessinent avec conscience, verve et observation.

Très souvent l'illustration est supérieure au texte. On n'apprend pas à dessiner en vingt-quatre heures, tandis que là-bas, il n'en faut pas plus pour se muer en écrivain, enjournaliste, en reporter, en reviewer. On s'y croit toujours apte à écrire, et l'on a raison, puisque l'on y trouve toujours des lecteurs.

L'esprit ne leur manque point et résume bien les atavismes d'où il peut venir : c'est de l'humour anglais, doré de rêverie allemande ; en un mot tout ce qui diffère le plus de l'esprit latin, si harmonieux, si gracieux. Ils plaisantent volontiers avec amertume ou aigreur, leurs bons mots sont âpres, coupants ; leur gaieté est violente, et dans la poésie, ils désirent surtout se dégager de leurs attaches avec l'hu-

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inanité et atteindre d'un seul coup l'irréel, le sublime, Tau delà.

Une amie recevait une revue dont l'aspect seul intriguait. C'était un genre de cahier long et étroit, en papier rose, noué par des rubans et cousu dans une sorte de reliure moitié japonaise, moitié style italien renaissance ; le texte, imprimé à la stylographie, contenait une quarantaine de feuillets.

Le directeur, rédacteur, imprimeur, brocheur et expéditeur de cette revue se bornait à une jeune ûlle de Syracuse, jadis l'âme et le centre d'un petit groupe de six femmes. Les hasards de la vie avaient dispersé, à travers l'Union, ces six amies, toutes correspondaient avec celle qui fut jadis le pivot moral. Celle-ci comprit bien vite qui lui serait impossible de répondre largement et individuellement à ses cinq correspondantes. On décida de fonder cette revue que je tenais dans mes mains. Une fois par mois, ce chef d'école, sur sa machine à écrire, pouvant donner cinq exemplaires, répliquait à ses disciples aimées, lesquelles payaient une petite somme pour les frais de papier et d'expédition {business are business).

J'eus le désir de feuilleter : non seulement Syracuse causait par alinéas spéciaux à New-York, à la Nouvelle-Orléans, à Toronto, à Chicago et à Milwaukee (ce qui les renseignait les unes sur les autres et renouait chaque mois le lien brisé), mais Syracuse, comme un foyer sacré, répandait ses rayons sur tout et à propos de tout ; elle parlait hygiène, cuisine, élections, mysticisme, chiffon, flirt, musique, corruption municipale, fleurs ; blâmant, tranchant, décidant, décrétant. C'était énorme et admirable, puéril et sérieux. J'eus la curiosité de demander à voir le portrait : on me montra une

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photographie représentant une gracieuse et riante figure à l'air net, décidé, surtout bien loin d'évoquer le souvenir d*Agnès et le : « Petit chat est mort, »

Les voyages.

L'existence fiévreuse de rAméricain tournoie dans un perpétuel voyage, leur vie souhaite l'agitation, l'agitation alimente leur vie.

Malgré le développement social, malgré l'accroissement et la richesse des villes, malgré la plus hâtive marche vers la stabilité et le raffinement de la civilisation, l'Américain est presque, nécessité, atavisme ou plaisir, un nomade. Soit à la poursuite de l'or, soit à celle de la distraction, il croise, traverse, parcourt en mille sens un pays plus grand que l'Europe avec aisance, gaieté et confortable.

On s'y évertue pour rendre le voyage rapide, agréable ; les ingénieurs, les mécaniciens combinent essais sur essais, afin de transporter les voyageurs et les marchandises à bas prix et à bon résultat.

Les entreprises, de quelque ordre qu'elles soient, se préoccupent premièrement des moyens et des tarifs de transports (certaines fortunes énormes ne se sont édifiées que sur l'accaparement des voies ferrées par lesquelles pouvaient se répandre des pro-

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duits de première nécessité). Le business man american affirme qu'une marchandise répandue à bon marché, annoncée à grand bruit, trouve infailliblement un public.

A Tappui de ce dire, on voit circuler, avec une vitesse de rapide, des convois de marchandises remorquant trente, cinquante, quatre-vingts fourgons entraînés par des locomotives à haute puissance. On aplanit, on simplifie la voie à l'aide de ponts, de tunnels, de digues, de viaducs coûteux et périlleux. Pour éviter la moindre perte de temps nécessaire au renouvellement d'eau d'une locomotive, il existe à certains endroits (connus des mécaniciens et prévus par des signaux), entre les rails, des réservoirs d'eau, couverts de planches : au passage, sans ralentir, la locomotive laisse tomber un tuyau de caoutchouc, qui, entraîné par elle, court avec elle et aspire en deux minutes l'eau nécessaire... le réservoir s'ouvre et se ferme automatiquement sur le passage de la locomotive ; en additionnant ces minutes gagnées chaque jour par chaque locomotive, qui elle-même les multiplie plusieurs fois sur son parcours, on trouve au bout de l'année des milliers de minutes et de dollars.

Grâce à ces avantages, sans s'inquiéter des distances, les États échangent entre eux les produits du sol et de sous-sol, ceux de la nature et des usines. Il existe l'Amérique du bétail et du blé, l'Amérique du sucre et du charbon; le Texas expédie son maïs aux lointains grands lacs qui lui retournent du lait ou du bois, le Wyoming déverse son pétrole, la Californie expédie ses fruits dans les villages les plus reculés.

Chaque État n'a pas craint de se borner à ce qui lui est le plus avantageux et qu'il peut offrir à

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très bas prix, cherchant à se développer à outrance dans telle ou telle production, à s'exploiter suivant son climat, ses cultures, sa terre, ses mines ; et comme on possède toutes les latitudes, le ver à soie peut aussi bien s'y trafiquer que la glace à rafraîchir.

Il en est advenu que chaque État, tout en demeurant libre, indépendant, distinct, a pu obtenir des maxima de développement sans aucune crainte, d'abord parce que les autres États sont là pour absorber la production, ensuite parce que les tarifs douaniers, sauf dans très peu de cas, les protègent contre l'importation étrangère. Aussi l'ascension de l'Amérique, de chacun de ses États, ne peut entraîner la division intestine, car sur ces bases prévoyantes, les États les plus éloignés, les plus peuplés, les plus riches, les plus pauvres, sont devenus réellement unis entre eux. La sagesse économique double la sagesse politique : ils sont indispensables les uns aux autres.

L'absence de monopoles favorise Téclosion de compagnies de chemins de fer rivales qui, pour attirer la clientèle, renchérissent à coups de réclames, d'avantages, d'abaissements de prix aboutissant souvent à la faillite.

Telle qui met une heure de plus pour aller de Richmond à Denver, offre en échange des repas trois fois supérieurs pour lé même prix. Telle autre a installé sur son parcours quatre grandes voies parallèles, deux pour les voyageurs, deux pour les marchandises, et se targue de n'avoir jamais d'accidents. Celle-ci dépasse toutes les autres en vitesse, coûte que coûte. Celle-là a fait

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creuser un tunnel sous la ville entière, et planté sa gare contre la Bourse. Une cinquième installe des bacs et transporte ses trains d'une rive à l'autre. La sixième remonte-t-elleles méandres d'une délicieuse rivière célèbre par son pittoresque? Aussitôt une septième dresse une digue interminable, aux bords du fleuve, et semble rouler sur Teau même.

Dans beaucoup de grandes villes il n'y a qu'une gare municipale dont chaque compagnie use.

Les compagnies de chemins de fer tiennent des débits sur rue, ouvrent des boutiques et vendent leurs billets (les prendre à la gare n'est pas fréquent pour les grands voyages). La veille, on achète son billet en choisissant, selon ses goûts ou son bénéfice, ses heures ou ses avantages ; les billets sont des bandes de papier étroites et parfois longues d'un mètre, se repliant; de station en station le contrôleur détache les coupons.

La veille aussi on prévient d'autres sociétés, « transfers », qui se chargent de prendre vos bagages à domicile et de les faire enregistrer. On ignore, en Amérique, la corvée des innombrables petits colis portés à la main, tout au plus une valise. Point de châles ni de plaids, à quoi bon? les wagons sont chauffés à volonté ; à peine un nécessaire puisque les cabinets de toilette, le coifl'eur et la salle de bains offrent le meilleur confortable. Après chaque station importante, les boys circulent, apportant hvres, revues ; quant aux provisions, à part les pauvres ou les nègres, nul n'y songe, le wagon-bar et le wagon-restaurant possèdent boissons et repas à des prix modérés.

Arrivé à la gare, votre billet en poche, vous trouvez à un guichet le reçu de vos bagages. Sans

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course folle ni hâte précipitée, vous gagnez votre place; il n'y a jamais d'encombrement, les compagnies ne lésinent point à accrocher deux ou trois voitures de plus. Les trains paraissent interminables; ils comportent douze, quinze wagons, sans compter les Pullman désignés, non par des numéros, mais, ce qui est bien plus facile pour les reconnaître, baptisés de noms empruntés à tous les régnes de la terre : « Cresson, Schubert, Vandalia, Renard, Etoile, Saphir ^ etc.. »

Il n'existe qu'une classe, dit-on. En effet, mais les suppléments et les raffinements la modifient et l'augmentent de sensible manière.

Lq parloor-car (wagon-salon), richement tendu, orné d'une vingtaine de fauteuils bas, hauts, larges, étroits, ronds, carrés ; dans le fond bibliothèque et bureau.

Les separated-rooms (chambres séparées analogues à nos wagons-lits), pour deux ou quatre personnes.

Uohservatory^car (wagon observatoire), muni d'exquis fauteuils, est accroché à l'arrière du train ; le fond et les côtés sont en glaces transparentes, donnant accès sur un petit balcon où Ton peut s'installer à l'aise.

Les fameux Pullman et, avec eux, le fumoir, le bar, le wagon-restaurant, le coiffeur, la salle de bains, et dans chaque wagon, cabinet de toilette séparé pour les hommes et les femmes; la fontaine d'eau glacée, cela va sans dire ; enfin les wagons ordinaires, également munis de cabinets de toilette et de fontaines d'eau glacée, wagons dont le public est analogue à ceux de nos secondes et troisièmes ; mais il faut que l'Américain soit bien pauvre pour les accepter, car on loue une place de

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Pullman, non seulement pour la nuit^ mais même pour les petits trajets, de cinq ou six heures. On y est à Taise, et le public est plus choisi. On circule d'un bout à l'autre du train. On va aux bagages, vérifier ses malles, inspecter son chien. Aux stations, il y a un marchepied caoutchouté pour descendre ; c'est parfait, mais à vous de surveiller le départ, car on n'annonce rien, ni sifflet, ni appel ; en deux secondes le marchepied remonte et le train détale.

On sent dans ces trains une atmosphère de luxe cossu, de bien-être général. Les femmes sont en robes de soie légère, les hommes en souliers vernis. Sur un signe le nègre vous apporte une table, on peut écrire, jouer aux cartes; les femmes croquent des bonbons, feuillettent des revues; on s'offre comme partenaire pour un whist; le ton y est cordial, simple, familier, et ces wagons roulent avec une traction si veloutée qu'on oublie oii l'on se trouve.

Il y a aussi, à l'occasion, des intermèdes. Parfois le train stoppe inopinément et une vingtaine de bandits masqués se précipitent sur les voyageurs aux cris de : Hands up ! ! (Levez les mains 1) Comme on les sait sans pitié, et que leurs revolvers sont braqués, ils ne trouvent pas de résistances ; ils prennent argent, bijoux.

Il y a deux ans, au Transcanadien, sachant que le train renfermait une forte somme, les bandits n'hésitèrent pas à faire manœuvrer le signal d'alarme, le mécanicien stoppa, ils pillèrent en tout repos ; puis, le revolver sur la gorge, obligèrent le mécanicien à continuer pendant deux kilomètres et à les mener jusqu'à des ravins où ils descendirent et se cachèrent.

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La compagnie des chemins de fer du Pacifique vient de prendre à ce sujet une mesure, celle de créer un train pour la chasse aux détrousseurs ; une locomotive est nuit et jour sous pression, une escouade d'hommes armés et leurs chevaux se tiennent dans des fourgons, prêts à partir, ils ont des vivres comprimés dans leur paquetage. Dès qu'il y a alerte, le train policier file à grande vitesse, arrive à Fendroit signalé; hommes et chevaux descendent et Ton part à la chasse des voleurs.

Plus curieux que la richesse des trains, que la rapidité de leur traction, que le luxe de leur aménagement, plus curieux que les attaques à main armée, il y a ce qu'on peut appeler l'atmosphère psychologique du Pullman la nuit.

Tout a été répété et redit sur ceux-ci, sur leur élégance, leurs nègres, leurs tables fleuries, et la façon dont, le soir, à Taide d'un procédé ingénieux, le long couloir se divise en une vingtaine de couchettes placées les unes en bas, les autres en haut, garnies de draps, d'oreillers et cachées par d'immenses rideaux et des courtines de soie légère. C'est là qu'hommes et femmes dorment. C'est derrière les rideaux, qui se gonflent, qu'il faut se dévêtir ; pour les hommes la tâche est moins difficile, quelques-uns se déshabillent et se réhabillent assis sur leur lit ; les femmes subissent plus de gêne. Quelques-unes en font autant, mais la plupart vont au cabinet de toilette, s*y décoiffent et reviennent couvertes d'une sorte de peignoir-chemise, traînant; elles tiennent sur leurs bras leur robe, leurs jupons, efles placent leurs souliers à terre pour que le nègre les nettoie, puis pénètrent,

quand c'est en bas, sous les petites courtines, ou, quand c'est en haut, grimpent à l'aide d'un élégant petit marchepied, aidées du nègre qui ramène pudiquement les plis de la chemise autour des chevilles. Une fois encastré dans un lit, on trouve à la tête et au pied des filets où placer ses vêtements avant de tourner l'ampoule électrique. A dix heures le nègre voile les grosses lampes du milieu et tous s'endorment jusqu'au matin. Étant donné la largeur des lits, un couple marié peut, sans trop de gêne, partager une couchette ; des amies, des camarades le font aussi.

En somme c'est un immense dortoir, hommes, femmes, enfants, vieillards, s'y déshabillent et passent la nuit dans la plus étroite intimité ; constamment une jeune fille est au-dessus ou au-dessous d'un inconnu. En Amérique ces contacts n'amènent jamais un geste équivoque, un coup' d'œil cynique. Les hommes évitent de regarder les femmes ; les femmes, là, s'abstiennent de coquetterie; cela est admis par l'usage, garanti par la loi ; il est certain qu'un insolent ou un effronté qui se permettrait un mot ou un acte sur lequel une femme se plaindrait, serait assommé par les autres hommes, blancs et nègres. De plus on ne s'occupe pas les uns les autres, en tant qu'Américains, car l'étranger qui observe y trouve son profit. Dire qu'il ne se glisse pas des petits côtés typiques, serait faux. Les femmes qui ont de beaux cheveux reviennent du cabinet de toilette avec leurs nattes pendantes ; d'autres, au contraire, ont la tête couverte d'une gaze, les dessous qu'elles rapportent sur leurs bras sont élégants, neigeux de dentelles. On entend des petits rires discrets. Un ménage, sans doute en voyage de noces, n'avait pris

qu'une couchette; la jeune femme disparut la première; puis le jeune mari fouillait gravement dans leur valise et lui demandait, à travers le rideau, si elle était prête... et ne recevant pas de réponse se promenait de long en large, attendant avec la petite chemise de nuit enrubannée sur son bras.

Peut-être cette promiscuité serait choquante ou gaillarde en Europe. En Amérique l'immense respect qu'on professe pour la femme et l'enfant, la naïveté qui se mêle si bizarrement à la ruse et à l'audace, l'idée acceptée que tout est possible, la rigueur des lois et des amendes font que le Pullman durant la nuit n'a rien qui puisse blesser la femme la plus chaste, l'homme le plus pudibond. L'Européen qui, par bégueulerie ou vanité, s'enferme dans une chambre séparée au lieu de prendre le Pullman, se prive là d'une des plus caractéristiques facettes américaines qu'il soit possible de voir, et dont aucune description ne peut définir Tambiance.

La compréhension de l'art.

Quand une nation a pu, comme l'Amérique depuis 1780, se transformer de colonie secondaire en puissance mondiale, établir 52 États, acquérir une énorme fortune publique, réaliser les désirs les plus audacieux, imposer ses ordres les plus menaçants, attirer tous les peuples, protéger toutes les religions, fonder des instituts, des académies, des écoles, posséder l'agriculture, l'industrie et la prospérité les mieux assises on ne peut être surpris qu'elle demande où sont ses artistes?. . et n'en possédant point, elle souffre de cette lacune humiliante.

Cette lacune est logique en ce moment. L'Amérique oublie que jusqu'à il y a peu de temps elle n'a cherché qu'à se protéger contre la faim, le froid, le dénùment.

Sur ce sol vierge l'Américain a dû tout apporter, tout recréer, improvisant sur les vestiges de la tente du sauvage une civilisation analogue à celle qu'il venait de quitter, de renier, de fuir, dont cependant il ne pouvait se défaire -— et qu'il prétend avoir surpassée.

142 l'amérique au xx' siècle

Après les efforts et les luttes titanesques dont il a droit d'être fier, il n'est pourtant, malgré cette place de premier ordre, malgré les milliards de ses trusts, qu'un être primitif, une race en formation, bien logée, bien vêtue, bien nourrie, libre et riche, aveuglée d'orgueil. Aujourd'hui, l'Américain, au sommet de son ascension matérielle, désire s'envoler... voyant le ciel bleu qui se dilate, les fleurs pures qui l'embaument, il se rappelle d'avoir ouï dire qu'il y a d'autres intérêts que ceux des affaires, d'autres puissances que celles des sports, d'autres triomphes que ceux des élections. Quand, gorgé d'or, il vient dans cette vieille Europe qu'il décrie, il perçoit des sages, vivant pour des utopies, des chimères, des abstractions, des esprits d'élite — sans fortune — qui jouissent heureux d'émotions et de choses qu'il ignore.

Il est évident qu'ils ont, dans certaines branches de la science, obtenu des summum de formules pratiques et les ont merveilleusement utilisées pour asseoir leur développement économique ; mais ils tremblent de n'avoir aucune idée pour raffiner leur vision, pour les placer parmi ceux qui possèdent un idéal, un style, une école. Pis encore, tant qu'ils auront à cœur de rester ce qu'ils sont, d'en tirer gloire, ils ne l'auront jamais, voici pourquoi :

Si l'art pouvait s'implanter à force d'argent et de volonté, qui le posséderait plus qu'eux? Mais l'art sort d'un ensemble. Il est le résultat harmonieux entre une époque et ses enfants. Il est indispensable qu'une race entière — et non seulement quelques isolés — soit heureuse d'admirer et de sentir avant qu'elle puisse incarner une famille d'artistes (au sens du groupé), famille dont s'épanouiront les maîtres, résumant le passé, créant des

l'amÉRIQUE au XX' SIÈCLE 143

écoles; ces maîtres seront Texpression dernière des courants généraux et des facettes individuelles. L'œuvre d'art, fresque ou symphonie, sonnet ou bijou, ne peut naître subitement et sans motif; des artistes ne peuvent surgir isolés et vivre solitaires... ce sont là des couronnements, non des embryons. Ce maître, en quelque branche qu'il s'exerce, céramiste, tisseur, peintre, orfèvre, architecte, musicien, poète, regardera en lui et autour de lui pour y chercher la beauté. Il la re verra encore plus parfaite qu'il ne la devine attirante dans sa songerie d'humain. Pour l'atteindre, pour la symboliser en une œuvre, rien ne lui coûtera. Il sacrifiera sans même s'y arrêter sa fortune, son repos, sa famille. S'il reste pauvre, incompris, abandonné, il se sent payé par la joie d'avoir conçu et créé. Son bonheur dépassera ce que la naissance, la richesse, la vanité, le pouvoir peuvent offrir. Ces règles divines restent encore à jaillir en Amérique.

Certes, il y a des Américains qui sont sculpteurs ou musiciens, ou maîtres verriers, ou philosophes. Ils ont étudié à Londres, à Paris, à Florence, tout au moins ils sont venus chercher une consécration ; mais les meilleurs ne dépassent pas la copie de leur maître ; on distingue l'école qu'ils ont suivie, le style qu'ils veulent continuer. C'est du déjà vu. Aucun d'entre eux même les bons — et il y en a — ne présente un genre qui se distingue par un cachet spécial, comme le cachet de l'école française, ou l'école belge, ou l'école anglaise, ou l'école suédoise, etc. ; on les sent frottés à toutes les influences. Quand, par hasard, l'un d'eux s'insurge et les rejette, lui-même n'en a pas encore de

144 l' AMÉRIQUE AU XX' SIÈCLE

typiques, si ce n'est un rendu consciencieux, mais brutal.

Quelques critiques américains attribuent cette supériorité au bouillonnement actuel des races si diverses que Témigration a apportées et apporte. La réponse est faible, surtout incomplète. Evidemment le sol de TAmérique ne s'est pas encore approprié ces graines disparates, nous ne savons ce qui en sortira pour Tart. Pourtant on peut presque affirmer que si ces millions d'émigrants étaient sur leur terre natale, peut-être se serait-il levé d'entre eux des artistes... qui sait, des maîtres!... tandis qu'en Amérique cette éciosion est à peu près impossible à l'heure actuelle.

Il existe une ambiance nécessaire, un air spécial pour la croissance de l'esprit comme pour celle du corps. C'est à une nation de préparer cette ambiance , de l'épurer, de sorte qu'elle réchauffe les grains que la nature jette au vent et qui y grandiront, si l'ambiance est tiède, lumineuse, surtout si les bras ne s'abaissent pas sur eux grossiers, lourds, pour les écraser.

C'est cette règle invariable qui a produit les génies, suivant telles ou telles étapes et époques de la vie humaine. Il est tellement indéniable que seule l'atmosphère intellectuelle forme à son image les talents, qu'un artiste du moyen âge eût été incompris en Grèce ; et un artiste hindou incompris pour la Renaissance ; car là où un artiste, même génial, surgit, contre ou malgré son siècle, il demeure isolé ; à peine les psychologues l'admettent-ils comme un précurseur ou un retardataire, il n'éveille pas, il n'éveille plus d'écho, il parle une langue oubliée ou inconnue.

l'aMÉRIQUE au XX* SIÈCLE 145

On peut dire des gouvernements comme des artistes : que les nations ont ceux qu'elles méritent. En Amérique, il est enseigné à l'enfant une seule loi : être pratique.... gagner de l'argent. Si cette formule doit résumer l'éducation, on ne verra pas surgir, non seulement des maîtres ou des artistes, mais pas même cette tendance vers la grâce> le goût, la délicatesse, d'où jaillit plus tard l'enthousiasme et l'art.

La disproportion qu'il y a entre ce flot d'émigrants venus presque tous de races artistiques et la pénurie de Tart américain frappe les ethnologistes de là-bas. L'un d'eux, Mr. Ernest Croby, del'UniveT-sity Settlement de New-York, a étudié la question dernièrement quand il s'est agi de restreindre encore plus les lois de l'Émigration, et il porte un jugement qui dépasse les plus sévères que nous pouvions énoncer (1) : « ...Au point de vue scienti- <( fîque de la race nous avons évidemment intérêt

(( à importer des percherons ou des southdown

« mais il ne faut pas non plus, en bonne justice, « fermer les yeux sur les bons côtés des autres « peuples qui peuvent suppléer à notre insuffisance. « Dans le grand siècle de la musique, pas un seul « de notre sang qui ait produit une œuvre même de « troisième ordre. Nous n'avons jamais eu un peintre (( pouvant prétendre au premier ou au second rang. « Nous sommes obligés d'aller en Allemagne « étudier la philosophie, et le raffinement de l'art en « France. Nous connaissons bien peu la joie de « vivre ; nos jours de fête sont bien tristes, nous ne « rions qu'avec des réserves mentales. Les émi- « grants nous apportent cependant une réelle capa-

(1) Il est entendu que je laisse à cette traduction comme à toutes les autres, sa saveur rude, et sa forme peu littéraire.

« cité pour sentir la joie de vivre, ainsi que le (( génie de sociabilité joviale. Il ne faut pas (( mépriser ces ingrédients... Allons-nous abaisser

« et réduire l'univers à notre mortel niveau?

<( Non contents d'étouffer l'originalité des émi- « grants, nous avons un besoin fiévreux d'envoyer « nos missionnaires uniformiser les terres lom- (( taines, dans l'espoir d'en détruire Foriginalité. « Dans rinde anglo-saxonne et le Japon nous écra- « sons les plus beaux des arts sans possibilité de <( résurrection. Nous sommes les Goths et les Van- (( dales du jour. Nous sommes des Tartares et des c( Huns, car les pays que nous avons envahis « avaient chacun leur précieux héritage d'art et de « traditions que nous écrasons sauvagement sous « nos pieds. »

Aujourd'hui il existe en Amérique des écoles spéciales où tous les arts sont enseignés, des programmes analogues aux nôtres, des professeurs, sinon pourvus de talents et de traditions, au moins de zèle; la moisson reste maigre, c'est qu'il manque l'abnégation de l'artiste, le jugement du public. La vie de claustration, de désintéressement, de patience qui mène à l'idéal de beauté, y est inconnue. .^ ,

Pour eux, un art vaut s'il rapporte vite et un art ne s'y apprend que s'il s'apprend vite. L'importance, l'infatuation dont on boursoufle 1 enfant par amour du patriotisme, le prépare mal à la science ou à l'art, l'empêche de se plier à l'étude laborieuse, exigeante, coûteuse, et prévient le perfectionnement. Dans la crainte constante d'entraver son initiative, on le guide à peine, on ne redresse m

son goût, ni son jugement, on le flatte, on le loue. Autour de lui à peine de rares exemples de beauté, où se formerait-il? Dans un pays où le maximum est considéré le seul diapason enviable, admirable

ou « le plus grand » « le plus petit » « le

plus riche » « le plus large » «le plus

profond » sont les termes préférés, où Texcès est prisé un triomphe, comment développer, dans le terrain du goût, de l'art, de la beauté, l'harmonie de l'équilibre, le désir de la proportion ? Comment dans un pays où seulement Tor marque les échelons faire apprécier, estimer, honorer les biens artisl tiques ou intellectuels ?

Un architecte français établi et apprécié à New- York accepta quelques élèves ; au bout de six mois, trois d'entre eux cessèrent leurs études disant qu'ils possédaient le bagage nécessaire à leur carrière ; quand le maître, étonné, prétendit qu'en France les études architecturales comportent bien plus d'années, ils répondirent que c'était possible, mais que les élèves américains s'appropriaient les mêmes études en six fois moins de temps. L'artiste, le savant, l'écrivain américain ne cherche la perfection ^ s'il la cherche — qu'en raison du tant pour cent. ^

Leurs critiques, surtout ceux qui sont venus en Europe et qui sont teintés d'un reflet d'impartialité avouent que l'Amérique ne peut encore présenter des artistes, que dans un pays incivilisé, sur un sol vierge ; avant d'orner les maisons, il a fallu les bâtir.

En effet, dans ces motifs on pourrait chercher la cause de leur pauvreté artistique, de leur ignorance au goût, de leur mépris du gracieux, de leur rudesse intellectuelle mais ce ne sont pas les seules

causes (elles seraient logiques et admissibles), la plus grande est l'orgueil qu'ils ressentent de ces tares. Ils déploreraient d'être autrement, car suivant les mots de Roosevelt, on serait alors « trop « sensible, trop raffiné, et l'on aurait perdu l'endu- « rance et le courage viril qui sont indispensables « dans l'âpre lutte de la vie nationale américaine... « Il en est de même pour celui qui fuit son pays « (l'Amérique) parce qu'avec sa sentimentalité (( délicate il trouve les conditions de vie trop grosce sières et trop âpres de ce côté-ci de l'Océan, en (( d'autres termes parce qu'il ne peut plus jouer (( son rôle d'homme parmi les hommes (1). »

Tant que l'idéal américain sera celui du cow-boy enrichi, ce sera sans doute une nation puissante, ce ne sera pas une nation allant vers la perfectibilité morale, car sans le culte de Tesprit, l'homme rétrograde et, comme l'élite ne surgira point, les arts ne surgiront point davantage.

L'Américain devra se résigner à vendre du coton, des locomotives, du pétrole, il bâtira des églises, ou construira des cuirassés ; ils étonneront peutêtre le monde, ils ne le séduiront point. Ils auront beau fonder, à coups de chèques gigantesques, des universités, des académies, des bibliothèques, des musées, tout cela, est inutile; il leur faudra venir s'incliner devant notre suprématie intellectuelle.

Sur le terrain de l'art nous sommes tous égaux. Là, la richesse ne mûrit pas le désir d'un prince. La toise est uniforme : c'est celle du travail et de l'abnégation. Elle exige l'attente pour persévérer,

(1) American Ideals.

l'amérique au xx° siècle 149

la modestie pour comparer, l'humilité pour effacer. Ce noviciat, l'Américain prétend le franchir d'un bond. Si vous leur contez le détachement matériel, la pauvreté de nos grands hommes, ils restent si stupéfaits que cela touche à l'incrédulité polie, ou au dédain caché. Si vous leur apprenez que tel de nos poètes a passé sa vie à polir un volume de sonnets sans rechercher la réclame; que tel autre artiste s'est consacré à rénover les dentelles sans ouvrir des manufactures pour s*y enrichir ; que celui-ci a rajeuni l'art du bijou; que celui-là a été un maître verrier génial ; qu*un grand émailleur a retrouvé les secrets de Limoges ; qu'un médailliste exquis est inconnu de la foule tandis que ses élèves sont célèbres ; que Pasteur ne songea jamais à breveter ses sérums pour les vendre à bon prix ; que nos académies, nos écoles, nos instituts sont gratuits.... ils nous trouvent bien déraisonnables!

Avec une naïveté sérieuse, dans une exposition d'art, TAméricain vous demande quelle est l'œuvre « la plus chère » pour lui consacrer toute son admiration. Leur public est cent fois plus ignorant et obtus que le nôtre (qui l'est déjà assez). Avec une vague conscience de son manque d'éducation artistique et la crainte d'être exploité, sentant qu'il vient pour discerner, critiquer, juger, il s'abstient jusqu'à ce que la presse lui dise : « Il faut admirer ceci... et tu peux le payer très cher... c'est une denrée de luxe. wVoilà pourquoi ils affectionnent les ventes célèbres où l'œuvre d'art est escortée d'un état civil par le commissaire priseur.

Quand TAméricain aura une élite, et il faut entendre par là non les seuls millionnaires, mais des générations grandies dans le culte de l'étude qui seule produit la haute culture sociale, quand l'élégance

150 l'amérique au XX* siècle

fine, la perception délicate, la sensibilité morale, la contemplation intérieure, auront aiguisé les intelligences, assoupli les visions, quand on comprendra que l'homme intellectuel ou l'artiste, même s'ils sont pauvres, peuvent être supérieurs au millionnaire, s'il n'est que millionnaire ; quand, à son tour, l'Américain n'ambitionnera plus uniquement la fortune, mais vivra pour réaliser le cuite du beau, ce jour-là, l'Amérique verra naître parmi ses enfants des artistes... et les verra grandir. Actuellement parfois, chez un de ces petits-fils d'Anglais, de Français, il surgit par atavisme l'embryon d'un amoureux du beau. . . l'Amérique, à son insu, l'étrangle. Cet artiste essaye de suivre son penchant ; s'il le peut, il étudie à Paris, à Rome... (souvent il y reste) ; s'il est forcé de retourner dans sa terre natale, il se sent bientôt seul, isolé, étiolé... s'il ne revient pas se retremper parmi nous, il s'éteint ou se commercialise.

L'opinion se préoccupe de cet état stagnant, plus d'un patriote s'en exaspère. Les éléments ne manquent point. La race est jeune, attentive, travailleuse, dénuée de traditions peut-être, mais aussi de routines ou de redites. J'ai examiné les travaux des écoles de New-York, de Chicago, de Boston, etc.. Ils sont consciencieux, sincères, A défaut de sentiment, on y trouve de l'observation sans artifice. Malheureusement leurs modèles ne les secondent guère ; quoique beaux, ils n'ont ni les attitudes nobles, aristocratiques des races du Sud de l'Europe, ni les physionomies fines des races du Nord... les reflets de leur rude esprit sont plus rudes encore, leurs poses ont des affectations de virilité qui confinent à la vulgarité ; les portraits de leurs délicieuses femmes si fraîches, si saines, offrent

l'amérique au xîc' siècle 151

des mélanges de toilettes riches et d'attitudes raides, banales, disgracieuses, antiféminines. Cependant les illustrations des revues et des livres sont déjà très intéressantes, leurs dessinateurs ont de l'humour, de la verve. Quand il s'agit de la vie contemporaine, leur esprit pratique, consciencieux, leur donne des effets très intenses. Des illustrateurs new-yorkais connus ont réussi à fixer la vie mon-^ daine de leurs hautes classes, ensemble de luxe criard et excessif; les femmes belles, rieuses, hardies, dans le cadre des chiffons et des meubles importés de Paris, y semblent suivies en guise de cavaliers par leurs intendants, gourmés, anguleux, aux masques impénétrables, gênées malgré leurs diamants.

Dans les arts qui touchent à la décoration (1) on essaie de préluder, mais là encore il est très mal aisé déporter unjugement. L'influence européenne ou japonaise est visible, les ateliers, les écoles, les manufactures sont sous la direction de contremaîtres ou de directeurs français, anglais, allemands, apportant chacun le génie de leur race propre ; dans un summer school, le professeur de peinture était petit-fils de Français et élève de Jean-

(1) La vannerie indienne qui subsiste encore dans les régions sauvages de l'Amérique de l'Ouest est un art réel, autochtone, non seulement par la finesse et la diversité des procédés, la grâce et l'élégance des formes, mais par le symbolisme, la poésie et la diversité du dessin et du coloris, c'est certainement, avec la vannerie siamoise et japonaise, les trois seules vanneries qui rentrent dans le domaine de l'art, quoique ces deux dernières ne soient pas symboliques. Aujourd'hui le gouvernement et les collectionneurs font revivre cet art en le protégeant, surtout en Californie où il atteint sa perfection. J'ai retrouvé à peu près le même procédé de travail à Madagascar, mais supérieur en Californie; il s'y mêle un grand sentiment de poésie intellectuelle, et la seule compréhension que nous possédions de mentalités préhistoriques (voir pages 287 et 289).

152 l'amérique au xx' siècle

Paul Laurens ; le professeur de littérature, un Ecossais, gradué d'Oxford ; le professeur d'allemand, grec et sanscrit, docteur à Heidelberg ; le professeur de littérature française, un Parisien licencié en droit ; le chef de la reliure, Autrichien ; le chef de la ferronnerie, Irlandais ; le professeur de chant,

Napolitain! le professeur de violon. Hongrois! !

Où reconnaître les particularités et les propriétés américaines ? Est-il possible qu'à l'heure présente l'Américain ait déjà pu perfectionner ses aspects typiques? ni même les ébaucher? Peut-on prévoir quelle teinte peut donner un tel mélange de coloris... de contradictions?...

M. Yves (1), qui depuis une trentaine d'années s'est voué avec intelligence à Téclosion de l'art décoratif américain, me disait son découragement en face de ces productions hâtives.

Il avait, en 1904, organisé une exposition d'art assez vaste pour permettre une étude de la situation actuelle. Les reliures étaientfranchement imitées de l'ancien ou du modem style bavarois ; les bijoux s'étaient inspirés de Paris, les émaux — assez curieux — également; les enluminures rappelaient l'Angleterre ;les dentelles, la France et Venise ; les cuirs d'art ciselés à la main, les broderies, et les orfèvreries, médiocres ; les vanneries indiennes (collection de M. George Wharton James) étaient fort belles ; la sculpture et la peinture visiblement empruntées à toutes les écoles d'Europe. Seule l'architecture possède déjà des résultats appréciables, non dans les reconstitutions grecques, gothiques ou mauresques, trop faciles copies, mais dans une foule de petites maisons, chalets et

(1) Directeur d'un grand musée d'art décoratif.

l'âMÉRIQUE au XX' SIÈCLE 153

cottages, en pierres, briques, surtout en bois. Leurs variétés, leurs lignes capricieuses, imprévues, sont charmantes ; sans style défini, leur architecture, familière, réunit un heureux mélange, dépourvu d'origine, exempt de prétention, non d'originalité, donnant à chacune un genre propre qui résume bien ce désir qu'a l'homme d'avoir son intérieur spécial, différent, de même qu'il est, lui, différent de son voisin, un autre dans ses détails intimes.

En résumé, si demain, par un cataclysme, les Etats-Unis disparaissaient ou retombaient au désert de la solitude, à la destruction sociale, comme Thèbes, Carthage, Troie, comme les villes mortes de l'Inde, du Mexique, et que dans deux mille, trois mille ans, d'autr-es nations puissent fouiller le sol pour découvrir quels furent les hommes qui vécul rent là, il n'en resterait rien qui les résume en une œuvre.

Il faut — parce que l'Amérique cherche encore sa

voie — leur dire que c'est seulement du jour où un

peuple a pu définir son expression d'art en quelque

i ordre que ce soit, statue ou poterie, fresque ou

l reliure, théâtre ou tapisserie, qu'il commence à

compter dans l'humanité.

L'enfant,

L*éducation américaine peut se résumer dans deux pensées, celle de l'Anglais Herbert Spencer : First thing to be a good animal (la première chose est d'être un solide animal), complétée par celle de l'Américain Henry Franck : There is nothing for you in the Univers, but that which is in yourself. (Il n'y a rien pour vous dans l'univers que ce qui est en vous-même.)

En Europe, un enfant indiscipliné, une jeune ^ fille insupportable nous font dire qu'ils ont été 1 élevés à l'Américaine.

J'ai passé bien des mois en Amérique, j'ai visité des écoles, j'ai été reçu intimement dans la foule d'intérieurs où il y avait des enfants, j'ai vécu avec une famille où il y en avait sept ; au théâtre, en voyage, dans les fêtes, dans les églises, dans les rues, j'ai attentivement examiné les enfants, ils ne m'ont jamais paru plus indomptés que les nôtres, mais j'ai noté des points de dissemblance totale.

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Suivant les classes auxquelles ils appartiennent, ils sont frustes ou polis. Peut-être à cause du sentiment déjà provoqué par leur libre arbitre, ont-ils moins de naïveté puérile et le soin d'obtenir, en échange de leur sérieux précoce, le respect qu'ils souhaitent, car en réalité ou en surface, l'enfant américain pressent le devoir de la responsabilité. Mais, avec ou à côté de ces superpositions, on retrouve d'identiques défauts, d'égales qualités et le même charme attirant de la jeunesse; la différence est que là-bas on ne retarde point Téclosion de sa vie personnelle. C'est le côté spécial à étudier, en essayant de saisir par quels procédés leurs éducateurs parviennent à l'atteindre.

Que l'enfant américain soit différent du petit garçon ou de la petite fille, enfant sage de l'Europe qui grandit en laisse, timide, hésitant, ne parle ou agit que sur autorisation et mange sa soupe par crainte d'être puni, c'est certain; que la méthode différente, totalement différente, produise, de l'autre côté de l'Océan, des monstres, c'est faux.

La famille américaine n'érige point le principe que l'enfant soit créé pour le plaisir ouïes utopies des siens; leur compréhension familiale se rapproche plus de l'ordre naturel ; leur rôle, pensent-ils, se limite à aider le développement de l'être normal par la santé et la volonté arc-boutées l'une contre l'autre. De là à prétendre que la famille américaine livre l'enfant à lui-même, il y a erreur : soins, conseils, tendresse, aide « tant qu'il est enfant », rien ne lui manque, mais sans le forcer à obéir, sans exiger son abdication morale, sans raboter ses reliefs, ses personnalités, pour le rendre identique à nous-mêmes, comme si nous étions des modèles très enviables.

156 l'aMÉRIQUE A.U XX' SIÈCLE

L'Amérique est heureusement dépourvue d'un moule d'éducation ancestrale héréditaire. Les règles des puritains ont été diluées par le flot des émigrations. Dans les rares familles attachées au sol depuis cent, deux cents ans, il y a, — quoi qu'ils s'en défendent, continuel croisement avec les émigrés ou leurs descendants. Les familles récemment émigrées avec leurs enfants ou formées d'émigrés de même race, mariés entre eux, — cas fréquent — conservent au moins pendant une génération l'empreinte vaguement native; de là vingt genres d'éducation différente ; ce sont, il est vrai, des teintes bien atténuées, fresques à peine perceptibles sous le violent badigeon américain. En somme, il est impossible à Tair ambiant et à la forte influence morale de l'école publique, fréquentée, à de rares exceptions près, par tous; les écoles, leurs programmes, l'esprit des maîtres ont un seul but : former des Américains solides et hardis. Quand on songe à la nécessité d'amalgamer, au bigarrage de cette émigration incessante, on reconnaît que leur doctrine est sage, et qu'elle est une force, supérieure à tous les canons du monde, ayant su créer, de toutes pièces, une nation unie et puissante.

L'enfant, entraîné par l'exemple d'un pays où le sentiment patriotique ignore la division, où l'école lui répète à satiété la gloire incomparable d'être un Américain, où souvent sa famille a renié le vieux continent, Tenfant aspire pleinement cet air de la triomphante liberté individuelle avec ses bénéfices, ses périls, ses devoirs, ses responsabilités, à condition toutefois de l'obtenir par sa propre initiative, « puisqu'il n'y a pour lui dans l'univers que ce qui est en lui-même » (Henry Franck).

l'aMÉRIQUE au XX' SIÈCLE 157

Cette éducation, l'enfant, par son instinct de « vivre », de s'affirmer, d'agir, l'adopte, l'amplifie; souvent la dépasse (soulignent quelques-uns), au risque de fâcheuses conséquences. Désormais Tempreinte s'agrandira sous l'ambiance générale. Autour de lui, la lutte personnelle, l'effort privé, la tentative d'indépendance, la hardiesse encouragée et le travail — quel qu'il soit — respecté, vénéré.

Même dans les villes les plus populeuses, où la foule grouille; il est rare, très rare, de voir à la porte des écoles des parents, des serviteurs accompagner des petits enfants, riches ou pauvres, très jeunes ou adultes :les enfants sortent seuls.

Une -autre surprise est la tenue de ces enfants : soit leurs habitudes de dépenses, soit le prix réduit des vêtements confectionnés, soit leur vanité démocratique, on ne voit pas cet aspect pauvre, grisâtre, décoloré, au moins inélégant de nos écoles. Les vêtements sont neufs, les tabliers frais, en mousseline blanche, rose, les garçonnets ont des cols blancs, em^pesés, nets; les fillettes, des rubans à leurs cheveux ; ces détails se rapportent à la mise courante. Dans les High-school (écoles primaires supérieures) que fréquentent les enfants, devant atteindre le cercle complet des études jusqu'à seize ou dix-sept ans avant de songer à gagner leur vie, les jeunes filles sont élégantes : robes claires, cols de dentelle, souliers fins ; le souci de l'épargne semble ignoré.

A l'entrée, point de portier, point de guichet, point de barrière. Les portes grandes ouvertes. Beaucoup d'écoles situées aux alentours ou dans les quartiers nouveaux sont entourées de pelouses

158 l'amérique au xx' siècle

plantées d'arbres; rien ne les sépare de la vue, de la circulation des passants, pas même un fil de fer.

Aux heures de récréations, fillettes et garçonnets s'ébattent, jouent, lisent ou dorment sur l'herbe ; ils sont gardés par le respect public, et la sévérité des lois protectrices de l'enfance.

L'enfant commence donc sa vie personnelle. Ses premiers essais d'indépendance ne rencontreront que des applaudissements. Il participe aux clubs qui sont fondés entre élèves seuls pour s'instruire ou s'amuser : clubs de langues étrangères où, pendant les séances, ils s'astreignent à parler telle ou telle langue ; clubs de musique, violon, guitare, mandoline ; clubs de danses antiques [sic], de photographie, de comédie, de journalisme, de typographie ; innombrables clubs de sports.

Au Congrès international de la Presse, en 1904, je vis le plus vieux et le plus jeune des journalistes américains. Celui-ci, àneuf ans, rédigeait une revue scolaire que ses camarades imprimaient; il fit un discours, ne fut trouvé ni excessif, ni déplacé, par ses grands confrères.

Ces petits clubs enfantins fonctionnent en dehors de toute immixtion étrangère ; seuls, ils élisent leurs membres et leurs comités, fixent leurs séances, leurs cotisations infimes, discutent, votent. Ni la famille, ni l'école n'interviennent. On me présenta un livre — palmarès d'une école — rédigé, illustré, imprimé par les différents clubs de littérature, dessin et typographie, de l'école : c'était puéril et charmant parce que l'école se suffisait. L'initiative de l'enfant semble féconde et sacrée ; on lui laisse éprouver le sentiment de sa valeur et la puissance du groupement ; il considère la différence du niveau

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où il parvient quand il est seul, de celui où il atteint groupé à d'autres.

Cet effort va s'ancrer de sentiments patriotiques pour doubler la confiance et la rendre invulnérable. Après la famille, les maîtres répètent à Tenfant, heure par heure, que les Etats-Unis, leur passé, leur présent, leur futur, constituent un peuple d'élite destiné à américsiniser le monde.

Autour de cet enfant, de la plus haute à la plus humble classe, quel que soit le culte, il y a unanimité de patriotisme. Les divisions assez profondes d'Etat à Etat s'effacent devant la bannière étoilée. Comment ne penserait-il pas de même? Et Ton n'attend pas qu'il soit un homme pour l'investir d'un rôle social. Un journal enfantin très répandu, The American Boy, eut l'idée de demander aux gouverneurs de chaque État leur appréciation sur les enfants. Voici celle de l'honorable Charles N. Heireid, gouverneur du South-Dakota :

« L'enfant d'Amérique ? Que Dieu le bénisse î II <( est le meilleur spécimen de la civilisation du (c xx« siècle. Il est une sentinelle avancée sur la « route du progrès humain et lui seul centralise le « futur de notre avenir. »

Avec l'initiative qui est la volonté et le patriotisme qui donne la confiance, l'Amérique tâche de donner à ses enfants une troisième arme : la force physique : first thing to he a good animal. (Herbert Spencer.)

Le sport pour le garçonnet et pour la fillette fait partie intégrale de sa vie. Ils rivalisent pour obtenir l'élargissement de la poitrine, le développement des biceps, Téquilibre des muscles par les mille jeux athlétiques.

Le plaisir de s'exercer, de se réunir, de s'assou-

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plir," de s'exhiber, de triompher, répond aux souhaits de toutes les jeunesses ; mais l'Américain perçoit qu'avant le plaisir, il faut, pour la lutte à outrance, une santé parfaite.

Cette habitude du sport, il ne la perdra plus. Il ne considère pas ridicule de jouer au ballon parce qu'on est grand'mère, ou au tennis parce qu'on est grand-père. Leurs garçonnets sont moins douillets, moins exigeants, moins nerveux, leurs fillettes moins poltronnes, moins minaudières.

C'est dans les sports, dans les clubs de Técole que l'enfant durcit son corps, tend sa volonté, se familiarise avec l'air, l'intempérie, la chaleur, par des exercices qu'on récompense sans cesse. Point d'école, point de société de bienfaisance, de centre de réunion élégant, sans la salle de gymnastique et à côté la salle de bains.

L'enfant profite, s'assimile tout ce qu'on prépare pour lui, jouit de tout ce qu'on lui offre, s'intéresse à toutes les récompenses qu'on lui donne, et qui sont des enseignements cachés, des conseils, des préceptes.

Il est libre d'agir, il agit donc; une fois de plus il s'afîîrme. On leur dit : « Ce que vous voulez faire j faites-le, vous en ferez V expérience. » Il va, vient, parle, tranche, voyage, s'amuse, s'instruit, avec une spontanéité heureuse, fécondante, sous la protection rigide des lois de bonnes mœurs et de morale, absolument draconiennes. Par-dessus les sévérités de la justice, protectrice de l'enfance, et que toutes les sociétés de religion surveillent jalousement, renchérissent celles de l'ancien idéal puritain. Théâtres, livres, journaux, gravures, chansons, tout doit être accessible à Tenfant. Il grandit à l'aise, sans obstacle ; aucune entrave, le mot n'est pas exagéré,

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car dans certains États, dès l'âge de douze ans, il peut disposer de son gain.

Il est défendu, sous peine d'amende, même aux parents directs, de frapper un enfant publiquement. Si, portes closes, vous abusez de votre force — et le fait est fréquent, la lecture des journaux l'atteste — la loi ne peut atteindre ce qui est caché, mais où l'abus est connu, vu, il est puni.

Il serait délicieux d'en conclure que le vice est inconnu en Amérique et n'y guette point les proies enfantines. Mais au moins le vice est traqué, poursuivi, caché ; son cynisme ne lui sert point d'enseigne alléchante. Pour sceller les bases morales et physiques de l'éducation américaine arrive enfin ce merveilleux exemple du travail, dont le joug et l'équilibre relient TAmérique dans une solidarité d'efforts. L'oisif est invariablement décrié; on lui attribuerait facilement une tare morale ou physique ; et les lois de succession qui permettent aux parents la libre disposition de leur fortune tuent dans leurs germesles plates servitudes delà paresse intéressée.

Se savoir libre, se sentir responsable, exercer moralement et matériellement sa volonté, développer son initiative, affirmer ses forces dans un corps sain, simple, endurant, résistant, voilà les premières sensations de l'enfant américain. A Técole il continuera sa vie dans un pareil air ambiant. Ni la famille ni l'écolier n'accepteraient, sous prétexte d'éducation, des antres de géhenne, des contraintes, des retenues, des heures d'immobilité et de sujétion, la défense de se mouvoir, d'ouvrir une porte, sous prétexte de discipline. La règle est celle de Tordre, du bon sens, en faisant appel — et en l'obtenant — à la dignité de l'enfant.

L'instruction est obligatoire; elle l'est encore plus

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par le respect avec lequel le peuple Taccueille et par le plaisir que l'enfant trouve dans ce lieu hospitalier où l'on cherche à satisfaire sa curiosité naturelle sans morgue et sans rigueur (1), sans le poids étouffant de traditions surannées.

Le nombre des illettrés est restreint. La famille considère l'éducation — et le répète à l'enfant — non comme une distinction intellectuelle, mais comme une nécessité sociale. Autant la famille que l'enfant y cherchent un levier pour la lutte future, un outil matériel en vertu de cet axiome qu'on leur offre à méditer : « Si vous allez à l'école, vous pourrez gagner davantage. » On verra plus loin que cet axiome a été agrandi encore.

Ce pratique axiome qui fait de l'éducation un appât et qui découle d'une interprétation trop rigide des théories de Bacon : « La science pour l'homme et non l'homme pour la science », plane sur les programmes d'enseignement et dirige leur exécution, car il n'existe pas de programme fédéral unique ; chaque État règle le budget de ses écoles, la teneur de ses programmes d'enseignement, modifie, diminue, étend ou transforme les cours à sa convenance.

Les États les plus pauvres, les plus reculés, les plus récents s'imposent de lourds sacrifices pour multiplier le nombre des écoles. Sur ce terrain comme sur tout ce qui dérive de la bienfaisance privée, la générosité américaine est sans bornes : dons, legs, cotisations affluent, on bâtit salles, bibliothèques, collèges avec une émulation admirable.

(1) Ce n'est qu'après trois absences de l'enfant que la famille est avertie, et il faut de bien renouvelées fautes pour que des devoirs supplémentaires soient imposés comme punitions.

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Un comité : Board of Trustées^ sorte de fidéicommiss aires, est chargé d'administrer les fonds et le budget de chaque école. Après décès — ou démission — les membre sont remplacés par un vote des membres restants.

Choisi parmi les personnalités les plus dignes, en dehors des rivalités politiques ou religieuses, ce board- poursuit son œuvre consciencieusement, payant de son temps et très souvent de son argent, se tenant au courant des modifications à introduire, mais sans oublier les nécessités locales fort différentes dans une nation si variée comme climat et comme races, ne négligeant rien pour améliorer l'instruction primaire et primaire supérieure, mais s'arrètantlà.

Ce JBoard, qui ouvrira une souscription et la couvrira coûte que coûte, n'institue jamais une bourse ou une demi-bourse afin de permettre à un élève — semblerait-il doué de qualités exceptionnelles — de continuer les études supérieures des sciences ou des lettres.

Il ne faut pas en déduire à la parcimonie, le sentiment est autre, dérivé de deux motifs. Si la largesse dont FAmérique fait preuve en matière d'éducation s'arrête systématiquement à l'instruction primaire supérieure, c'est la suite de conceptions ultra-démocratiques et très américaines, dans le but bien défini, d'abord d'un nivelage social, ensuite d'une sélection qu'ils espèrent obtenir par ces preuves de la persévérance : « La culture inten- « sive, disent-ils, nous est inutile, elle est dange- « reuse pour la plupart des nôtres; ce jeu d'esprit « produit en Europe des déclassés, des sybarites, « des stériles ; nous nous en défendons, nous ne (( voulons pas encombrer la mentalité de la masse

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« par des dissertations de rhéteurs, des problèmes « d'utopistes, des rêveries de poètes. )>

En offrant la gratuité d'un seul genre d'enseignement que tous suivent (réducation primaire privée, ou à domicile est rare), en arrêtant cette gratuité à l'âge où l'élève a seize ou dix-sept ans, dans un pays où nul ne compte sur Théritage paternel et rarement, sur les dons de famille, où les filles n'apportent guère de dot, où les garçons ont à honneur de justifier, parleurs gains, leurs goûts de liberté, il est à peu près probable qu'au moins deux tiers des élèves s'en borneront là ; excepté ceux destinés à des écoles spéciales et encore!... les limites d'âge n'existant pas, sauf pour les écoles de guerre ou de marine, beaucoup d'Américains commencent leurs études universitaires quand ils sont mariés et pères de famille.

Ce bagage d'instruction leur semble suffisant pour se libérer de la faible tutelle familiale, tâter leurs forces, débuter au hasard. Le terme de vocation ne sonne point aux oreilles de cette jeunesse.

D'un élan chacun saute sur un tremplin qui le relancera sur un autre jusqu'à trouver celui qui aboutit au filon d'or.

L'enseignement primaire supérieur lui-même — les Highschool qui essayent de côtoyer-nos écoles professionnelles ou pratiques et qui retiennent les élèves jusqu'à seize ou dix-sept ans, — leur paraît déjà un raffinement superflu. Le bureau fédéral des éducations de Washington, surpris et contrarié du petit nombre d'élèves qui consentaient à poursuivre leurs études jusque-là, a dû dresser de minutieuses statistiques, afin que la force des chiffres — la plus convaincante pour ces races — prouve à l'enfant qu'il a intérêt s'armer au delà du seul apport de

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l'instruction primaire. Il a été établi par pourcentage qu'un élève ne possédant que l'instruction primaire élémentaire n'a qu'une chance pour cent de se placer, tandis que rélève ayant poussé ses classes jusqu'au ffigf/i-sc/iool aurait vingt-deux chances sur cent ; les rapports officiels sont publiés annuellement dans les journaux de la jeunesse.

Les programmes des écoles ressemblent infiniment aux nôtres et y ont été sans doute largement copiés. L'enseignement est divisé en école primaire {Prima.ry school) de cinq à dix ans; en école de grammaire (Grammary school) de dix à quatorze ans ; en primaire supérieure school {High-school) de quatorze à dix-huit ans. Viennent ensuite les écoles préparatoires, pour Tarmée, la marine, les universités, Colombia, Yale, Harward, Hopkins, Berkeley, Smith, Chataqua, renfermant des ^eachers-coUège (collèges de professeurs, instituteurs, institutrices), enfin de rares écoles tout à fait spéciales ou l'on enseigne le droit, la médecine, les sciences et les arts.

Ces écoles, sauf exceptions, ne sont jamais gratuites; les élèves paient leurs cours, se logent et se nourrissent à leurs frais. L'aide de la famille n'est pas la règle; l'élève se crée des ressources comme il l'entend, donne des répétitions, travaille au dehors — dans un hôtel, bureau ou usine, — sert ses camarades.

Le mot élevé entend homme ou femme, la gratuité n'existe pas plus pour l'un que pour l'autre. Cette nécessité de gagner le moyen de continuer ses études ne diminue point l'élève, mais l'exclut forcément de ces clubs que renferment chaque

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université et chaque école, où l'admission est de 50 ou 100 dollars, la cotisation mensuelle de 5 à 10 dollars. Déjà la barrière de l'or se dresse entre l'écolier pauvre et le fils du millionnaire... le poussant à la poursuite du million, lui soulignant que sur cette terre démocratique et réaliste, l'étude, le talent sont incompris sans le piédestal du dollar.

D'autre part il est certain que cette nécessité pour beaucoup de travailler matériellement, afin de continuer leurs études supérieures, opère une sélection naturelle ; les natures molles, changeantes, paresseuses, hésiteront ; les cerveaux trop rebelles au travail cérébral, trop désireux d'un gain immédiat s'orienteront différemment au lieu d'encombrer de leurs songes creux ou de leur mécontentement des carrières suivies par vanité, par routine, ou par déférence au désir de la famille. « Si l'étudiant n'aime pas ce qu'il apprend il ne gagnera pas ce qu'il faut pour rapprendre », disent là-bas les ennemis du système de la gratuité universitaire. Leur grand soin est de ne pas polir inutilement des êtres qui, ensuite raffinés, au moins en surface, mais sans valeur réelle, se croiraient déclassés d'accepter le travail pratique comme trop rude ou trop humble.

L'enfant américain montre fort jeune qu'il a le don de s'absorber dans ce qu'il fait ; agissant spontanément, il est convaincu. Il ignore à l'école les terreurs de cette perpétuelle surveillance qui paralyse l'initiative, atrophie le ressort et éteint l'audace.

Les écoles sont vastes, claires ; mais fussentelles pauvres et humbles, fussent-elles à leurs débuts, point de clôtures ni extérieures ni intérieures :

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l'école appartient à l'enfant ; en classe il est libre d'entrer ou sortir sans en demander la permission; il peut aller à la bibliothèque consulter un livre ; il peut aller à Fantichambre où il attache son sac et ses vêtements, prendre un mouchoir ou un bonbon; il peut aller chez le directeur, dont le bureau est grsind ouvert, demander une explication, ou formuler une plainte. Malgré cette liberté ou à cause de cette liberté, les écoles ne sont ni bruyantes, ni désordonnées. J'en ai visité partout dans les grandes villes ou dans les bourgades, les classes étaient paisibles. Quoique mixtes, les filles et les garçons se divisent et se groupent séparément.

Si les enfants circulent c'est sans bruit, et pour des raisons motivées. Dans beaucoup de salles point de pupitres, mais au bas de la chaise une tablette qui se lève ou se rabat à volonté, et où l'on peut appuyer la main droite, prendre des notes; on y emploie presque toujours le crayon parce que c'est beaucoup plus propre, et que le papier à cet usage est beaucoup meilleur marché. Sur mon passage on ne tournait pas la tête, les écoliers travaillaient sans flânerie, j'étais un étranger qui inspectait... Chacun son affaire! « Own business, »

Les écoliers entrent en classe à neuf heures. Ils ont déjeuné à l'américaine, substantiellement, pour réparer le jeûne de la nuit: œuf, viande, farineux, fruit, lait ou café, ou chocolat. A midi ils montent au réfectoire. La cuisine est faite par la maîtresse du cours de cuisine, souvent par les élèves du cours d'hygiène. A l'entrée du réfectoire, une élève à tour de rôle tient la caisse, on achète des

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jetons variant de 5 à dix centimes (un cent vaut cinq centimes), mais on ne peut en acheter au delà de vingt (1 franc). Avec ces jetons l'élève choisit son menu. Tout est bon et sain, libre à lui de consulter sa faim, son goût ou sa bourse. Potages, œufs, salades, fruits, gâteaux, lait, thé, chocolat, etc.. Le réfectoire est gaîment décoré de drapeaux, de lampions, de guirlandes en papier, les petites tables sont couvertes de napperons multicolores, les minuscules serviettes japonaises en papier de soie toujours fraîches et nettes. Le repas est vite pris : dix, douze minutes ; c'est presque un goûter. A midi et demi les enfants reprennent leurs études sans être alourdis par une fatigante digestion. Les réfectoires ne sont pas mixtes. Sur ma demande une jeune fille me répondit, avec une moue dédaigneuse, que les « boys » étaient trop bruyants. A deux heures et demie les classes sont terminées, Tenfant rentre dans sa famille (1).

Si les programmes ont une réelle ressemblance avec les nôtres, les résultats, paraît-il, sont différents au point vue de l'instruction et des bases acquises.

Tandis que moralement et patrie tiquement l'école est triomphatrice, puisque de ces petits enfants de races et religions si diverses elle obtient des Américains grâce à des procédés de surchauffement très curieux, il se produit par contre (et ceci d'après les confidences des plus hauts fonçai) Oii verra plus loin qu'il existe dans les quartiers pauvres des œuvres ayant de grandes salles de réunion. De 3 à 10 heures les enfants vont lire, chanter, feuilleter des images, faire de la gynnastique, prendre des bains, coudre ou cuisiner.

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tionnaires de l'enseignement qui envisagent la question sous sa portée philosophique) que les enfants quittent les écoles avec des données inférieures aux programmes.

On attribue (toujours entre initiés) cette dissemblance de résultats aux professeurs d'abord, ensuite au génie même de la race. Malgré le zèle des professeurs, malgré leurs excellentes intentions, leurs études, leur entraînement est trop rapide, trop hâtif ; il manque d'homogénéité. Le professeur ne possède pas cet acquis dont la logique puisse s'imposer par l'exemple ; lui-même est d'une hardiesse si indépendante, si personnelle qu'il lui est impossible de vouloir qu'on l'imite, il sent qu'il tâtonne, il sent qu'il lui est difficile de guider. Pour grande que soit leur faculté d'assimilation, pour vivace que soit — disent-ils — leur faculté de compréhension, la promptitude de leur esprit et l'ardeur d'une sève vierge — suivant eux — de surmenage, encore faut-il, avant de planter une graine, que celle-ci, préalablement, ait germé, grandi, mûri, fructifié afin d'offrir la semence féconde. Pour compléter cette esquisse légère des sentiments pédagogiques du maître, il faut ajouter ce respect, peut-être exagéré, de la personnalité enfantine. Le maître se fait un scrupule d'entraver, de redresser ou d'atténuer l'initiative de ses élèves. Au cours d'une visite dans un Hzg/i-sc/iooi, j'assistai à une leçon d'aquarelle; la maîtresse, délicate et fine sudiste, avait indiqué aux élèves de peindre, d'imagination, un paysage mélancolique (textuel). J'eus l'occasion de revoir les aquarelles qui furent exécutées en 1 heure par des enfants de treize à quinze ans. Il y avait surtout des clairs de lune, des couchers de soleil, un cimetière, uneinon-

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dation, un orage ; le côté d'art, même vague; était absent et des légendes explicatives n'eussent pas été à dédaigner devant l'énigmatique des composi-tiens. Quelques élèves ne firent rien du tout, déclarant qu'elles ne savaient pas ce que c'était que de la mélancolie. Le désir de la maîtresse avait été justement de savoir si les enfants entendaient ce terme et ce sentiment.

A l'école d'un autre État j'ai parcouru des compositions développées sur cette donnée : Si vous arriviez dans une ville^ seul, sans y connaître per^ sonne et n'ayant qu'un dollar, que feriez vous ? En général, malgré la naïveté, les réponses émanaient d'esprits sensés. Dans un village on avait posé cette question comme thème d'une composition : « Savez-vous pourquoi Dauid dansa devant Varche aux sons d'une harpe? Comment pensez-vous qu'ail dansa? Comment vous imaginez^vous une harpe? Le perpétuel souci de pousser Fenfant à se suffire, sans l'aide d'autrui, perce sans cesse; les pionniers veulent former des pionniers.

On ne peut étudier l'éducation américaine sans parler d'un facteur qu'ils appliquent et louent infiniment, celui de la réunion dans leurs écoles de filles et garçons, non seulement dans l'enseignement primaire, mais par certaines annexes féminines des grandes universités telles que Radcliffe (annexe de Harward), Barnard (annexe de Colombia) etc.. qui font pénétrer la jeune fille au cœur de milieux, jadis, seuls fréquentés par les étudiants masculins.

Suivant l'avis des pédagogues américains, jeunes gens et jeunes filles s'améliorent à ce commerce

permanent dès Fenfance. L'habitude de se voir, de travailler, de jouer, éloignerait le danger des curiosités, de galanteries et provoquerait un pur sentiment fraternel. Les garçons s'habitueraient àtraiter et à respecter ces fillettes qui suivent les mêmes classes, souvent les égalent ou les dépassent ; les fillettes observées, raillées, perdraient leur timidité minaudière ou coquette en face de leurs rudes compagnons. Il est évident que les rougeurs, les balbutiements, les crédulités des ingénues d'antan y sont inconnus; en échange, leurs garçonnets seraient moins hardis, moins fats. Beaucoup de mariages, affirment-ils, datent de l'école et beaucoup de jeunes gens, préservés par le contact de ces chastes filles innocentes, se maintiennent vierges jusqu'au mariage qui a lieu de bonne heure.

On paraît aussi croire que les passionnettes enfantines très naïves, mais très sincères, auraient le côté utile d'enlever à la jeunesse le charme romanesque d'un inconnu inédit si funeste parfois à des cœurs trop sensibles ou trop illusionnistes.

Ce n'est pas l'avis de tous les médecins, de tous les pasteurs et de tous les prêtres (1).

Parmi les plus curieux aspects du génie américain, notez celui qui octroie à l'enfant la liberté de participer à la vie sociale et d'y occuper une place. Cette place, l'enfant s'en est emparé avec un tel désir d'imposer le respect par sa compréhension du devoir et de la responsabilité, qu'il y parvient.

(i) En 1907, l'État de Chicago a émis le vœu d'écoles entièrement séparées pour chaque sexe.

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Quand l'étranger, stupéfait, étudie cet enfant spécial et demande à sa propre observation de lui en expliquer le mécanisme, il n'obtient pas une réponse bien nette. Cet enfant contredit toutes nos idées européennes à son sujet. Alors l'étranger questionne, interroge autour de lui, et il est surpris qu'on soit surpris de ses questions :

— (( Pourquoi, lui réplique-t-on, Tenfant n'au- « rait-il pas des devoirs ? des responsabilités ? « Pourquoi reculez-vous ses sentiments jusqu'à la « quinzième ou seizième année. Vous parlez d'in- « souciance, de paresse, d'espièglerie, de naïveté... (c Bon pour vos enfants d'Europe... Les nôtres <c sont différents. Rappelez-vous comment sur cette « terre d'Amérique les premiers pionniers durent « imposer à leurs enfants l'effort personnel. Nul (c ne pouvait soustraire son concours. Femmes « délicates, enfants inexpérimentés furent obligés (( pour vivre de s'astreindre sous l'ordre du père « — et comme lui — aux plus durs labeurs, con- <f traires à leur tempérament, à leur fragilité. « Isolés, perdus à travers défrichements et migra- « lions, il fallut créer, inventer, imaginer... Aux (( heures de bataille contre les Indiens, retranchés « derrière de pauvres chariots, les femmes et les « enfants rechargeaient les fusils. »

— Mais, répliquent les observateurs, est-il convenable que des nécessités existantes au début d'un pays aient pu, par la force des choses, transformer la nature de l'enfance? et lui imprimer une si durable empreinte qu'aujourd'hui, quand la situation des États-Unis lui permet de rendre à l'enfant son bonheur d'insouciance, il reste encore le même?

En effet, l'aide offerte maintenant aux émigrants,

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la disparition des guerres de races, les douceurs de la vie civilisée, n'exigent plus de cet enfant le strugle for life. Néanmoins les traditions et les mœurs, l'atavisme et la loi, font qu'à leur insu ou sciemment — comme une méthode suprême d'initiés — l'éducation américaine veut encore obtenir, et obtient des petits pionniers.

L'enfant américain que les sports fortifient, que rinitiative rend libre, montre sa volonté très tôt et l'emploie non pas seulement pour le plaisir, mais pour réaliser une idée et gagner de l'argent dès qu'il le peut. Obéissance filiale, succès de classe, même amusements sont pour lui secondaires. Il se passionne dans sa persévérance et se trouve payé par le triomphe de son vœu. Sa famille, ses maîtres, ses amis, sa nation lui prêtent assistance, fomentent son libre-arbitre, — souvent jusqu'à ses risques et périls. — S'il échoue on dira simplement : c'est à recommencer!... S'il réussit on ne craindra pas de le griser par l'éloge.

Il ne juge pas nécessaire d'être grand ou majeur, ou simplement adulte, le fait d'être petit, d'être écolier ne l'arrêtera plus.

— Johnnie L... a sept ans; fils d'un banquier de Chicago, il a un dollar mensuel pour son argent de poche et il a aussi un rêve dont la réalisation dépasse ses moyens. Au lieu d'économiser, il décide d'acquérir et annonce à son père son intention d'aller vendre des crayons dans le quartier des affaires, à la porte de la Bourse. « Faites, mon garçon... je vous recommanderai à mes amis. » Ce que le père recommanda à ses amis, ce fut surtout de ne pas majorer les prix d'achat. Chaque jour,

174 iAmérique au xx' siècle

entre les classes et après les classes, Johnnie vendait ses crayons dans Teffroyable grouillement de Chicago pour gagner le dollar dont il avait tant besoin afin de réaliser son rêve, lequel consistait en une paire de cochons d'Inde.

-— Frank M... de Shulock (New-Jersey), à quinze ans, parcourut un article sur les automobiles des grèves de la Floride, expliquant que cet engin est comme un bateau à glace, ayant en guise de roues des patins et une voile. Frank M... décida de construire quelque chose dans ce genre, avec trois vieilles roues de bicyclette, deux à l'arrière et celle de devant munie de son guidon, quelques traverses de bois formant le cadre triangulaire et le siège ; un un drap de lit donné par madame M..., constitue la voile. Le nsivigomobile (saylomohile) fut construit en une semaine pour une somme insignifiante. Sur les routes, Frank M... d'une main tient la barre-guidon qui forme gouvernail, ses deux pieds étendus en avant sur des pédales dirigent la voile suivant la direction du vent, la vitesse est celle d'un homme au pas de course.

Le constructeur et son œuvre furent photographiés et reproduits par la presse entière. Frank a une physionomie rude, mâchoires carrées, bouche mince et énergique; il est assis dans son nampomohile en pantalon et chemise de travail, sans col ni cravate; une casquette sur les cheveux.

— Quand William Jones eut atteint dix ans sa mère déclara qu'il était trop vieux pour demander sans cesse de l'argent dans le but de manger des sucreries, s'il en avait le désir il n'avait qu'à s'en procurer lui-même ! ! 1 1

Dès ce jour, au lieu de diminuer son grignotage de bonbons, William Jones le redoubla sans que

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la respectable madame Jones devina d'où il tenait l'argent (ni songer à le demander,.. « own business » !) A quelques semaines de là madame Jones passant par le ground de la ville où les enfants vont jouer, aperçut un rassemblement. Au milieu son fils, juché sur un petit banc, portait à son cou une pancarte, où, moulée en belle écriture, elle put lire :

William Jones mangera :

1 petit ver gris pour 1 cent (5 centimes). 1 grand ver rouge pour 2 cents.

1 petit cent pieds pour 4 cents.

1 grand cent pieds pour 10 cents.

1 petite rainette verte pour 15 cents.

1 rainette plus grande pour 25 cents.

— A Willmette, dans Tlllinois, deux enfants réfléchissent au moyen de s'enrichir. Ils font imprimer et distribuent des cartes portant leur adresse, noms et numéros téléphoniques, s'offrant à faire, après les classes, toutes les besognes ennuyeuses, battre des tapis, nettoyer les cours, etc.. etc.. Au bout de quarante-huit heures ils ne pouvaient suffire aux appels des ménagères.

— J'ai vu ceci : une famille de la petite bourgeoisie, six enfants... Georges (treize ans) était boy, moitié huissier, moitié groom, moitié commis, chez un consul ; le dimanche lui rendant sa liberté, à quatre heures du matin, il allait chercher dans un petit chariot construit par lui-même, une vingtaine de ces fameuses gazettes dominicales de 86 pages ; lui et ses frères (onze et douze ans) accaparaient le croisement de deux rues et leurs cris assourdissants, dès cinq heures du matin, non seulement

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éveillaient le voisinage toujours friand de ces publications (1), mais empêchaient la concurrence d'autres gamins. L'aînée des filles, Suzy (quatorze ans), était la plus infatigable des servantes; du soir au matin elle frottait, balayait, récurait; le samedi, aidée de sa petite sœur Jessy, les deux fillettes, car la mère était aveugle et n'avait qu'une help (femme de journée venant le matin), enduisaient de bas en haut la maison, couloirs, tapis, portes avec du pétrole (pour prévenir les insectes), puis elles se baignaient et se frottaient Tune l'autre, avec du savon de sable. Le dimanche Suzy et Jessy, habillées de blanc des pieds à la tête, très gentiment mises, partaient s'amuser avec leurs camarades et rentraient à 11 heures du soir. Jessy (sept ans) jouait encore à la poupée, elle aimait la musique et sa mère lui payait des leçons de piano que Jessy prenait consciencieusement en appuyant fortement sur la pédale ses pieds nus, car il faisait trop chaud pour porter des souliers! (sic). Quant au plus jeune, Willy, c'était encore (six ans) presque un bébé gâté. Pourtant, il eut l'ambition de vendre de la limonade et à cet effet s'associa avec le fils du pharmacien, plus un autre camarade du même âge. La mère de Willy, obligeamment, prêta tables, serviettes, verres et brocs ; les associés achetèrent sucre, glace et citron ; une voisine complaisante permit qu'on s'abritât dans Tencoignure de sa maison afin d'obtenir une ombre appréciable par 40 degrés de chaleur, et les trois associés s'assirent à terre, autour de leur débit. D'autres voisins vinrent boire de la limonade pour achalander, des

(1) Les journaux du dimanche contiennent, outre les annonces, des suppléments de modes, d'art, de sciences, de sports et d'images enfantines.

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passants les imitèrent, un des associés assoiffé voulut en faire autant... il y eut protestation, bousculade, et pugilat. Willy revint avec une bosse sur le front et une seule manche de chemise. Sa mère le plaignit... de n'avoir rien gagné!

Souvent les enfants se battent à coups de poings avec leurs témoins à côté d'eux ; on respecte les règles de la boxe, on ne se frappe qu'aux endroits permis ; les passants s'arrêtent et jugent des coups, les dames regardent avec leurs faces-à-maiii ; un coup de pied est jugé une chose irrégulière : en ce cas les témoins du coupable s'éloignent, et Tabandonnent comme félon.

Les journaux sont bondés de demandes et d'offres d'emplois pour des enfants de dix à quatorze ans ; il n'y est jamais question de consentement ou avis de la famille.

La presse américaine ne perd jamais de vue l'enfant. Le puritanisme impose un tri sévère des termes et des sujets qui la rendent accessible à Fenfant. Les magazines, sauf ceux d'ordre très spécial, contiennent toujours, à côté d'articles graves, des historiettes et des dessins amusants ; mais par là même il n'y a pas de publications s'adressant exclusivement à ce petit public, pourtant celles qui existent font toucher du doigt à quel point ce que l'on dit, l'on entend et l'on constate sur Tenfant américain est fréquent, permis, reçu ou normal.

Ces publications destinées à des jeunes gens (de huit à seize ans), renferment plusieurs colonnes d'annonces où les termes sont à peu près identiques :

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— Vous pouvez gagner 1.000 dollsirs psiv an en nous écriva^nt, etc..»

— Nous donnons 80 dollBxs par mois à ceux qui nous enverront^ etc.. etc.

— Bon salaire h tout enfant actif qui (etc.. etc.)

— J'ai besoin de 1.000 enfants de onze a treize ans pour travailler en dehors des heures d^ école à un.,, etc.. etc.

— Une société de chemins de fer demande des chauffeurs auxquels Vexpérience n'est pas nécessaire (textuel), promet 10 dollars par mois au début et s'engage a en faire des mécaniciens-ingénieurs a 250 dollars mensuels. Occasion pour jeunes gens ambitieux : address : Raillway association. Chambre i , Monroë Street y 227. Brooklyn, New^York.

Nombreuses insertions de compagnies d'assurances scolaires expliquant minutieusement le moyen de s'assurer afin de pouvoir poursuivre ses études supérieures jusqu'à 21 ans {sic) ; le fonctionnement est détaillé dollar par dollar.

Réclames pour des appareils électriques, mandolines, cannes à pèche, patins, ballons, surtout pistolets et fusils à air, à eau, à flèches, à plomb, sabres de cavalerie (pour ce dernier, demander le catalogue Godfry and C° 4 Warren Street^ New-York,)

Innombrables enseignements par correspondance pour la musique, la danse, la législation, la coupe et les langues étrangères (celles-ci à Taide de rouleaux phonographiques). Enseignement aussi du « Journalisme » qui (c conduit à la gloire et à la puissance » ; enseignement, enfin, de Prestidigitation et de Ventriloquisme perfectionné par 0. A. Smith, Box A 20^i0 Knoxville Ave, Pevna (Illinois).

l'amÉRIQUE au XX' SIÈCLE 179

Plus qu'ailleurs les timbres-poste sont entre les mains enfantines un vrai commerce. Leurs journaux leur consacrent une page entière avec les cours de bourse en Amérique et à l'étranger, des articles sur les anciens et nouveaux timbres, le tout encadré dans des annonces de ventes, achats, offres, demandes et échanges. Même passion pour les monnaies. Le journal entretient une correspondance suivie avec ses abonnés, les réponses sont nombreuses, nettes et documentées.

Un autre genre d'affaires est constamment proposé.

« — Donnez-nous cent adresses de pères de

famille et vous aurez en échange etc.. etc.

(tel ou tel objet.,,) »

« — Nous allons vous envoyer vingt bagues, et quand vous les aurez vendues et que vous nous aurez expédié Vargent, vous aurez une montre (ou un fusil, ou un moteur, ou des patins). » La fréquence de ces annonces prouve que Tusage en est établi et autorisé. Si ce sont des filous, cela vous regarde. Business arc business.

Les plaisirs proposés varient entre la construction d'un bateau et d'une maisonnette en bois, sans oublier les chaises, tables, buffet, lit et presque tous les meubles d'un homme dont les dessins, plans, coupes et détails sont minutieuse- 1 ment expliqués.

I Quatre jeunes gens du Massachusetts, pendant ' leurs vacances, imaginèrent, avec six tonneaux vides ! et quelques planches, de construire un petit radeau- I ponton, avec cabines; ils y habitèrent seuls, péchè- ! rent, chassèrent, firent leur cuisine et revinrent en bonne humeur et bonne santé. « Rien n'est plus agréable pour l'été. » (Sic.)

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Concours de photographie entre les abonnés, concours de portraits de jeunes filles, concours d'animaux photographiés en liberté; ce dernier concours avait un an de délai. Il réunit nombre d'oiseaux, renards, écureuils, autruches, chevaux, buffles. Le prix, 50 dollars, fut gagné par un lecteur du Saint-Nicolas américain, Philip W. AUison, de Saint-Paul (Minnesota). Il était allé avec sa famille en pique-nique au Yellowstone Parc, quand on vit s'acheminer un ours. La famille s'en alla en hâte dans la voiture pour attendre le départ du nouveau convive, en ayant soin de ramasser les provisions, mais pas assez vite; le poulet rôti fut croqué par cet intrus. Philip W. Allison (douze ans) eut assez de sang-froid pour ne pas oublier le concours, saisir son appareil et prendre plusieurs instantanés.

Le texte de la presse « juvénile » est tout aussi instructif. A côté des inévitables récits d'aventures et de chasse, il y a des romans honnêtes, où Ton parle d'amour et de mariage, d'illusions ou de désenchantements entre écoliers et écolières, sans fadeur sentimentale, avec entrain, bon sens, humour.

Le patriotisme est traité à fond. La vie des grands hommes américains passés et présents, depuis leur généalogie, commentée, glorifiée, amplifiée à outrance.

Presque jamais, soit ignorante indifférence ou tactique spéciale, on n'y parle du reste de l'univers, à moins que ce ne soit pour engager la jeunesse à Taméliorer en l'américanisant.

Ce sont, avec les journaux enfantins anglais, les seuls offrant des charades ou anagrammes bibliques.

Il s'y rencontre également d'excellents conseils

aux jeunes « boys » sur la conduite à tenir vis-àvis de leur mère.

^ L'Americari Boy de Détroit (Michigan) ne s'adresse qu'à des garçonnets de huit à quinze ans :

— « Consultez votre mère. Prenez son avis sur ce que vous avez l'intention de faire, même quand vous êtes certain de votre carrière (« even though you hâve no doubt as to what your course it should be »)

— « Gardez-vous de la chagriner en riant de ses idées religieuses, si par hasard, elles sont différentes des vôtres ou paraissent étroites.

— « Parlez-lui de vos études, de vos amis, de vos amusements, de vos lectures, de vos voyages.

— « Faites de votre mieux pour qu'elle reste jeune d'apparence et d'esprit, prenez soin des moindres détails de sa toilette.

~ « Soyez respectueux et déférent en souvenir des sacrifices qu'elle a faits pour votre bonheur et confortable. »

Ou bien on engage les jeunes abonnés à coller sur la glace de leur chambre ces préceptes dont la pancarte imprimée se trouve répandue à profusion dans un grand établissement commercial de Chicagc :

— Soyez courtois.

— Soyez exemplaire.

— Rejetez les erreurs.

— Saisissez les moindres occasions.

— Rendez-vous maître des circonstances.

— Anticipez les objections.

— Ne cédez à aucune difficulté.

— Travaillez par amour du travail.

— Examinez les questions sur les deux faces.

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— Agissez d'après la raison et non pas d'après la règle.

— Faites mieux que celui qui précéda.

— Faites une bonne chose, au bon moment et dans le bon chemin.

Les chroniques des sports sont minutieuses, détaillées, et permettent de suivre les matchs à travers tous les Etats.

Les conseils pour les sports abondent. Sur ce terrain, loin d'exciter, on tâche de ralentir, de prêcher le bon sens afin d'enrayer la fièvre folle, passionnée, hystérique, de l'enfant américain pour les exercices du corps. Les uns, afin de mieux s'endurcir, rejettent leurs lits, et roulés dans une couverture, dorment sur le plancher de leur chambre. Les autres se bourrent de viandes et de poivre, se privent de sucre et de végétaux.

Dans une école, la devise du club athlétique : « vaincre ou mourir », exalta les enfants à tel point qu'après nombreux accidents il fallut la changer. Les journaux de médecine et ceux des Humane's societies publient annuellement la liste effroyable des maladies et blessures dues à l'excès des sports.

Le docteur Redfield estime que le football est un jeu aussi meurtrier qu'une guerre. Le docteur Elliot affirme que sur cinq joueurs de football, un reste éclopé sa vie durant. A la seule université d'Harward il y a eu 145 accidents graves pendant l'année 1905, laissant derrière eux des borgnes, des sourds, des aveugles, des manchots, des boiteux, des idiots, des fous. Le docteur Coughlin a relevé 128 cas mortels en treize mois. Quant aux maladies de cœur, elles sont si fréquentes qu'elles rendent de plus en plus difficile le recrutement de l'armée et de la marine.

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— Georges Kash (quinze ans) se prépare en vue d'un concours démarche ; il imagine un beau matin, outre l'entraînement du dehors, de consacrer une demi-heure pour arpenter à un pas accentué et pesant le cottage familial, du grenier àla vérandah, histoire d'assouplir quelques muscles de la cheville. Au déjeuner la mère et les sœurs protestent contre ce bruit infernal sans émouvoir Georges.

Le soir après dîner, Tathlète recommence sa méthode... M. Kash père, surpris, ouvre sa porte, demandant des explications qui lui sont fournies par le coureur.

— Ail right mais avant de continuer, il faut

me déposer un cautionnement de 100 dollars pour le renouvellement des tapis,... ou sinon allez vous coucher.

L'orgueil soucieux que l'Amérique apporte à l'éducation de sa race future s'étend jusqu'aux plus humbles classes. D'innombrables œuvres de bienfaisance privée, religieuses ou laïques, impulsées parles plus nobles sentiments de solidarité sociale, offrent à l'enfance pauvre asiles, hôpitaux, sanatoriums et surtout Club's boys, où l'on trouve table de réunion, gymnastique, bains, bibliothèque et cours professionnels.

Comme types de ces œuvres, il faut citer celle que la famille Peixotto avait créée à San Francisco et qui a repris après la catastrophe avec un égal essor.

Le Colombia Parkas boys Club a pour local une modeste maison de bois dans un faubourg.

L'idée fondamentale est de multiplier ces clubs et non de les centraliser dans une seule construction ; les membres du club âgés de neuf à seize ans

184 l'amérique au xx' siècle

étant nombreux, ils se subdivisent en fractions de clubs : Acmé Club Excelsor Club, Go ahead Club (en avant), 'Golden star club, Vigilant club, Equality Club, Lincoln Club, Washington Club, afin de jouir àtour de rôle des classes et du local. Tous font partie du Drill corps (corps des volontaires). Il y a en outre le Drum fiand fe corps (corps des fifres et des tambours), le Librarian Corps, le Music band et VAtlétic,

Le club est ouvert de 3 heures à 5 heures, de 8 heures à 1 0 ; le théâtre fonctionne de 5 heures à 5 h. 30... ou de 9 heures à 10 heures.

Tous les jours, à 3 h. 45, et à 7 h. 45, il peut y avoir, si le nombre en est suffisant, réunions parlementaires (c'est-à-dire les comités d'enseignement et de direction).

Voici le programme d'une semaine :

Lundi, après-midi : Réunion du club-classe d'aquarelles (style japonais), classe de couture pour tailleurs. Classe de brosserie. Gymnastique. (Travaux d'isolés) (1).

Lundi soir : Réunion du club-classe d'aquarelles, pour afîiches. Classe de couture. Cours de jouets en bois. Cours de correspondance commerciale. Gymnastique.

Mardi après-midi : Réunion du club-classe d'aquarelles style japonais. Classes de couture. Travaux de filets. Classes de brosserie. Gymnastique. Travaux d'isolés.

Mardi soir : Réunion du club-classe de tambours et clairons, répétition du corps de musique. Gymnastique et escrime.

(1) Les écoles publiques américaines termiuant à 2 heures, les enfants peuvent ensuite se diriger vers les centres ou sociétés qui les intéressent et par là continuer leurs études dans un autre genre.

l'amérique au xx** siècle 185

Mercredi après-midi : Réunion du club-classe d'aquarelles style japonais. — Travaux de fer genre vénitien — (lamelles de fer préparé puis tordu à la pince pour former des vases, des lustres, des lanternes). Cours de brosserie. Petite classe de musique — Gymnastique.

Mercredi soir : Réunion du club-classe d'enluminures, classe de vannerie indienne. — Classe de coiffeurs. Cours de correspondance. Gymnastique.

Jeudi après-midi : Gymnastique, répétitions des chœurs.

Jeudi soir : Réunion du club. Classe d'enluminures, classe de correspondance — travaux de fer, genre vénitien. Dessin à la plume d'après nature. Gymnastique supérieure. Répétition du corps de musique supérieure.

Vendredi après-midi : Exercices de plein air pour le corps des volontaires.

Vendredi soir : Réunion du club. Cours d'enluminures. Cours de correspondance. Cours de modelage sur cire. Cours de danse. Répétition pour la petite classe de musique.

Samedi matin : à 10 heures, réunion du club. Classe de dessin. — Cours de modelage sur cire. — Cours de brosserie — Classe de couture. Répétition pour petite classe d'instruments à vent.

Samedi après-midi : Jeu de base-bail, à 1 h. 30 et à 3 h. 30, en plein air.

Samedi soir : Réunion du club-classe de caricature, classe d'enluminure. Discussions. Réunions du corps d'hospitaliers à huit heures.

Dimanche après-midi (1) : Jeu de base-bail à 1 heure et à 3 h. 30, en plein air.

(1) Les pièces sont écrites, inspirées et jouées par les membres du club seuls.

Dimanche soir : Représentations théâtrales. Conférences et concerts à 8 heures.

Le Colomhisi Park boy's club a un journal, le Club News, qui est imprimé sur ses propres presses par ses propres typographes ; les hrochures qui en émanent pourraient, par leur aspect coquet et élégant, faire rougir bien des établissements commerciaux de ce genre!...

Le but de l'œuvre n'est pas uniquement de doter les enfants d'un développement musculaire ou d'un métier manuel. Il faut en détacher quelques lignes pour admirer le sentiment de pédagogie idéale, d'humanité attendrie qui s'en dégage, surtout si Ton se souvient qu'il ne s'agit pas ici de ces théoriciens diserts, hâbleurs et poétiques, charlatans absolument indemnes de tentatives pratiques. M. Sydney Peixotto — et avec lui, et comme lui, des centaines d'Américains, dans toute l'Union — a réalisé noblement une idée féconde. (Il va de soi que le Colombia Par/c Boy's club ne demande aucune cotisation à ses jeunes membres, que professeurs, maîtresses, contremaîtres, appartenant au meilleur monde ou aux plus assises réputations, offrent leur aide gracieusement.)

« Extraits d'une petite brochure résumant (1) les principes et procédés du Colombia Park, Boy's club,., les membres des clubs doivent se recruter dans le voisinage du local choisi, ce qui permet une constante présence des enfants....

« Les Boy's clubs préfèrent multiplier leurs locaux dans différents quartiers et non pas les centraliser

(1) A pamphet about Colombia Pack boy's club of Emmanuel Listerhood. A simple statement of the principles and Meanning of a neighborhood organisation a mongYouug boys. San Francisco 1904.

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■ en une seule construction. Ce sont des propagations de bonne semence... »

« L'âge d'admission va de 9 à 14 ans ; il y a toujours une longue liste de candidats, excellente mesure, base de notre travail, afin d'obtenir le maximum moral. Cette attente des candidats leur fait connaître la discipline, les œuvres du club et ijrévient toutes résistances... Le membre admis ioit venir au moins une fois par semaine. Il est enrôlé dans un club sous les ordres des officiers et des maîtres. Chaque club en se réunissant consacrera une demi-heure à débattre ses affaires. Durant cette demi-heure, le journal Cluh News sera lu, contenant les rapports des autres clubs, puis les membres se disperseront dans les chambres servant d'ateliers ou de classes sous la conduite de leur maître. »

Les maîtres, maîtresses, contremaîtres sont des personnalités choisies; mais dans Tadministration intérieure des clubs seuls les enfants décident, élisent leur bureau, secrétaire et président; si les maîtres assistent c'est comme simples spectateurs.

«... Après une heure de travail le club se groupe à nouveau, on cause, on joue, puis vient un quart d'heure de musique et on se sépare (1)... Dès son plus jeune âge Tenfant fait donc partie d'un groupement dont la loyauté est la base... Les clubs se forment d'après les listes des candidats, les enfants qui appartiennent à toutes les nationalités et à toutes les religions sont ceux qui grouillent au coin des rues populaires... grâce aux avantages que nous leur offrons, il est facile de comprendre leur atta-

(1) Les pièces, charadesou divertissements du théâtre du Boy's club sont composés et joués par les enfants.

188 l'amérique au xx* siècle

cliement au club, comment celui-ci devient le plus grand intérêt de leur vie et pourquoi leurs directeurs, leurs maîtres, leurs maîtresses sont pour eux le meilleur exemple d'un idéal... Au sujet du travail il a été observé que l'émulation et l'intérêt sont mieux soutenus quand le membre d'un club n'y demeure qu'un an. L'automne venu, les anciens membres sont versés dans d'autres clubs; leurs anciens antagonistes deviennent alors leurs collègues... de la sorte ils prennent contact à peu près avec tous les maîtres, expérimentent les effets d'une réorganisation, adoptent un autre esprit de corps. Les membres ne sont pas consultés sur ces changements ; il est posé en principe que la direction doit émaner de la meilleure pensée des chefs du club... Avec cette méthode le but de l'horizon n'est borné que par l'intelligence des hommes et femmes qui guident les destinées des clubs. »

«... De neuf à douze ans l'enfant est placé dans un club de l'après midi, ensuite il est enrôlé dans les clubs du soir jusqu'à î 6 ans ; de là nous tâchons de le diriger vers des groupements de leur âge. Plus tard, il revient vers nous, il assiste aux réunions plénières, il dit le bénéfice qu'il a tiré de ses années de club. Nous n'avons pas le désir de créer des vraies écoles professionnelles, mais seulement de glorifier la beauté du travail dans son plus haut sens en insistant sur les qualités de la patience, du soin. Nous ne croyons pas que cet enseignement puisse donner une profession ; nous voulons seulement offrir à l'enfant l'occasion de montrer ses aptitudes d'adresse. Pourtant nous avons des spécimens parfaits des matières, des métiers ou des arts enseignés, constamment placés sous les yeux de l'enfant... nous essayons, par l'encouragement, de

l'âMÉRIQUE au XX' SIÈCLE 189

lui faire franchir les aridités du début et d'avoir au moins obtenu cet avantage, quand plus tard il attaquera les vraies difficultés... Delà manière dont nous enseignons dans nos petites chambres propices aux relations intimes entre le maître et les cinq ou six enfants groupés autour d'une table... cette seule heure suffit à être féconde. »

« Dans une charmante intimité , le petit groupe c( peut explorer tout le terrain de la morale et de la « politique ». {The wohole fields ofcluh happening ofethics and politics.).. . Si le résultat de travail obtenu est certainement considérable eu égard au peu de temps consacré, cependant au delà de l'éducation de l'œil et de la main, nous apprécions encore plus les résultats qui doivent découler des possibilités offertes aux maîtres et maîtresses. . . Nous ne croyons pas que chaque enfant devienne ce qu'il devait devenir... Nous savons que des lois sociales existent et que notre pouvoir s'arrêtera devant certaines barrières, mais nous avons maintenant l'expérience que l'œuvre des Club Boy's créera des groupes d'enfants virils, et cela dans des milieux où les conditions ne le faisaient pas prévoir. »

« Stimulés par la belle fraternité du club, ces jeunes gens auront une puissante influence sur le moral et le futur politique de leurs milieux... Dans beaucoup de hoines nous formons des forces vitales. En étudiant et en surhaussant ces enfants, en faisant d'eux d'excellents gagneurs de pain (better breadwinners), nous donnons à chaque foyer la seule chose qui soit une aide féconde (1). »

Si Ton descend d'un échelon, si de l'enfance

(1) En été M.Peixotto emmène le club prendre des vacances dans les vallées désertes. On s'installe en camp sous la tente, les enfants seuls cuisinent, lavent, chassent et pèchent.

pauvre et inculte on passe à l'enfance tarée, les mêmes principes président encore. Sur cette terre d'Amérique on essaie sans crainte l'application de théories inédites. On a obtenu de bons résultats par le seul fait d'isoler l'enfant du milieu qui l'enlisait. Les Children's aid society placent leurs protégés, un à un, dans des villages, surtout dans des fermes, le plus loin possible des villes, au sein de familles irréprochables qui savent le passé honteux de l'enfant, qui l'admettent comme pensionnaire au milieu des leurs et le font vivre sous les mêmes lois morales et religieuses. Les pasteurs, les curés, les instituteurs ou institutrices sont les correspondants de la Children's aid society dont un agent passe annuellement l'inspection jusqu'à ce que l'enfant devenu adulte soit en état de se suffire.

Plus bas encore, dans les derniers cercles de l'abjection, les enfants abandonnés, faméliques, vagabonds, les stigmatisés du titre de vauriens émurent la pitié de William B. Georges, un jeune business ma-n. Il pensa qu'en soustrayant les vicieux innocents aux maisons de correction, noviciats du régime cellulaire, il remplissait une œuvre ; que le seul fait de les rendre libres, heureux, mais agissants, réveillerait les bons instincts de la nature que la boue sociale recouvre. Il choisit une élite de petits gredins, de ceux destinés aux geôles, acheta un terrain à Tempkins prés de New-York, et offrit à ces petits gredins les facilités sommaires que Ton met à la dispositon des émigrants ni plus ni moins, en leur disant: « Maintenant vous êtes chez vous(l),

(1) Plus d'un journal illustré a reproduit en Europe, par des photographies, l'aspect de cette si curieuse Colonie; ces maisonnettes, ces hôtels et ces monuments en bois, battis pour les enfants, son corps

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à Freeville, vous êtes les citoyens du Georges Junior Republic (à" Libreville, république des jeunes de Georges); agissez, vous n'êtes plus ni poursuivis, ni traqués, vous êtes libres... vivez comme vous Fentendrez. »

Le meilleur éloge qu'on puisse faire de Tœuvre est celui-ci : fondée il y a douze ans, elle est imitée maintenant dans le Connecticut, le Maryland et la Pensylvanie où l'on fonde des Georges Junior Repuhlic, Congrès du progrès social. Madame Esther B. Georges a pu écrire les glorieuses lignes qui suivent, où seule sa modestie égale le mérite de l'œuvre :

« La République a pour but d'inculquer des habitudes d'obéissance à la loi, des sentiments de fraternité, d'empire sur soi, de cuisine et de religion à des enfants (filles et garçons) (1) de quatorze à vingt-et-un ans dont les tendances et les milieux les auraient entraînés au vice... Quoique l'idée et le système de William B. Georges lût regardé comme exceptionnel par sa complète divergence avec les coutumières méthodes de répression employées alors pour l'enfance, il a cependant obtenu des résultats merveilleux... au fond la République n'est ni plus ni moins que les autres petits villages

de gardiens, surveillant les détenus au travail en vertu du tribunal disciplinaire, sa salle de vote, son drapeau... pour rudimentaire et naïf que soit Freeville, il est impossible d'en rire (sous peine d'être soi même inférieur à ces enfants) ! et l'émotion gagne le plus sceptique devant la beauté morale de cette tentative de régénération.Freeville est d'un libre accès à tous les visiteurs, l'idée du fondateur; n'a pas été de créer une ville exceptionnelle mais de faire ■vivre dans la vie saine ceux qui allaient en sortir.

(1) Les filles ont droit de vote; l'ayant demandé, elles se le virent refuser et elles répliquèrent en s'abstenant de faire la cuisine, coudre, laver, repasser le linge jusqu'à obtention de leurs droits égalitaires; cette protestation sans violence dura quarante-huit heures.

192 l'amérique au xx* siècle

de New-York. Les jeunes gens achètent et vendent, possèdent plus où moins suivant leurs gains, vivent dans des maisons ou des hôtels, sous les lois de rÉtat de New-York, augmentées de quelques règlements spéciaux votés par eux ; ils ont des tribunaux civils et criminels, une prison, un corps de police, une banque, une école, un journal, une église exactement comme dans les autres villages; le seul point est que les citoyens votent dès l'âge de quatorze ans. » « La République est une étendue de 300 ares, renferme trente bâtiments et cent soixante citoyens. On augmente le nombre des admissions à mesure que le Board of trustées (Comité des Fidéi-commissaires) en voit la facilité. Les premiers frais sont couverts par des souscriptions volontaires ou par des personnes charitables qui paient pour leurs protégés dans certains cas et au début, ainsi que par la vente du chocolat, des gaufres et des objets pour missions fabriqués par les citoyens. A peu près trois cents enfants ont quitté la République et maintenant ont conquis leurs diplômes et font leur chemin dans le monde ; d'autres sont entrés dans des collèges : et comparablement aux origines, très peu nous ont causé des désillusions. »

Ce que sera, dans deux ou trois siècles, une nation dant les enfants sont aujourd'hui ce qu'ils sont, nul ne peut le prévoir ; est-ce la marche vers un aspect factice et anti-naturel de l'enfance ou l'acheminement à la perfection de l'atavisme? La haute pédagogie américaine pense retrouver, dans une race purifiée, l'enfant perfectionné qui formera rhomme parfait. En est-elle sûre ?

Le féminisme américain.

Une personnalité sur laquelle tout a été écrit, éloges, enthousiasmes, dénigrements, mensonges, c'est la femme américaine. Par ses audaces, ses excès, elle semble vouloir, aux yeux de Tobservateur hâtif — abritée du titre d'américaine — tenir à tout justifier dans le bien comme dans le mal.

Les Européens qui jugent la femme d'après celles qui ont traversé l'Atlantique en savent fort peu, car ce sont là des « Exportations cfindividus » ; ces Américaines sorties de leur orbite, étrangères aux pays qu elles traversent, ou visitent, se trouvent dans l'impossibilité de donner leur réelle mesure ; et, sympathiques ou décevantes, offrent une idée bien incomplète du tronc superbe dont elles sont détachées. C'est sur son propre sol, sous ses propres lois, en face de Thomme de son espèce, au milieu de son ambiance qu'il faut la considérer, puis s'enquérir si cette femme, si différente des nôtres — et qui s'en targue très haut — est réellement l'embryon d'un idéal de féminité supérieure.

Ne comparez pas l'une à l'autre; pour étudier la

194 , l'amérique au xx' siècle

femme d'Amérique, acceptez d'abord sa royauté; voyez-en ensuite le pourquoi.

Ces puritains amenés par la Msty-Flower, sur ces plages désertes, accordaient aux femmes qui leur semblaient plus innocentes, plus immaculées, un respect sans limites ; cette différence ne fit que grandir par le petit nombre des femmes, l'émigration présentant toujours un surplus d'hommes ; enfin et par-dessus tout la place que la femme du colon et du pionnier occupait forcément constitue l'origine de cette royauté de la femme.

Encore maintenant, dans les États en formation, dans les campagnes reculées, l'homme seul vit malaisément et s'enrichit avec plus de peine que rhomme marié. La femme du colon joue un rôle énorme par le seul fait que la servante ou le serviteur n'existe pas ; faire la cuisine, laver le linge, soigner un malade, créer un vague intérieur, lui donne, en complétant la vie de l'homme, un rang. Jadis elle tirait le fusil contre l'Indien, force lui est de se défendre contre le maraudeur qui vient voler le bétail.

Dans ces solitudes, elle n'était pas — elle n'est pas — un être passif ou superflu; ni supérieure, ni inférieure, elle est d'égal niveau et n'a pas besoin d'exiger cette place, la force des choses le lui concède (1).

Plus tard, plus loin, quand ce rude colon, cet infatigable pionnier, est devenu riche, il reste, comme tout homme dont la vie a été très virile, de nature chevaleresque. Il aura, pour cette femme, la patiente bonté, le désintéressement généreux

H) Vers 1852, on fit le premier recensement de la Californie; on trouva un peu près huit cents femmes pour cent mille hommes.

l'aMÉRIQUE au XX' SIÈCLE 195

des réellement forts, car Tefféminé de la décadence, le sybarite de l'oisiveté, dont les prétendues délicatesses cachent des égoïsmes félins, n'existent pas au pays des « self-Tnade man », heureusement pour les filles d'Amérique.

Que cette reine, un peu grisée par sa suprématie, en use et en abuse, qu'elle devienne parfois une poupée luxueusement vénale, c'est possible. L'évolution d'une société ne se fait pas sans chocs et heurts. Que cette reine, à l'occasion, oublie le charme de sa robe pour souhaiter s'affubler d'un uniforme masculin, c'est encore possible, ces verrues, ces végétations ces difformités n'entament pas l'admirable sentiment du féminisme américain ; ces femmes pensent avec une idéalité pratique et sérieuse, agissent avec une persévérance enthousiaste et tenace et réalisent, en dépit des futiles, des extravagantes et des insensibles, une œuvre de beauté sociale qui leur donne vraiment droit à cette royauté.

L'enfance de la petite Américaine est à peu près identique à celle des garçons ; sauf les jeux de force, football, criket, baseball, elle s'exerce aux divers sports ; gymnastique, marche, pêche, rame, patinage, escrime, tir à l'arc, équitation (1); on a inventé pour elle le has/cet bM, qui exige une extrême justesse de main tout en constituant un développement physique.

(1) Dans les centres élégants, les femmes montent à cheval à l'anglaise, assises sur le côté, mais dans les campagnes, vêtues de larges jupes fendues en deux, elles cavalcadent à califourchon très gracieusement.

196 l'âmerique au xx' siècle

L'Américaine met un point d'honneur à l'élargissement de son thorax, à la souplesse de ses membres, à l'aplomb de sa démarche (1) : la femme grêle, étriquée n'y est pas encore à la mode. Elle est dressée dès l'enfance à vivre en plein air, à s'y entraîner ; dès qu'il pleut, on voit à la campagne ou dans les villes, quand les maisons sont entourées de pelouses, les enfants riches ou pauvres se déchausser, et dans l'herbe mouillée, encouragés par leurs parents, marcher pieds nus, plaisir de barboter en s'endurcissant contre les rhumes.

Jusqu'à seize ou dix-sept ans, elles suivent dans les écoles mixtes des études semblables à celles des garçons. Ce contact les préserve de la minauderie et les stimule; à la moindre bévue, les sourires ironiques s'échangent de banc à banc, beaucoup de garçons travaillent côte à côte avec leurs sœurs, forcément une camaraderie s'échange, fraternelle, naïve, les reliant les uns aux autres.

De leur propre aveu, vers douze ou treize ans, d'innocents flirts s'ébauchent, de puériles passionnettes se dessinent qui — suivant les moralistes américains — sont excellents parce qu'ils enseignent à l'enfance la réduction du cœur humain, la nécessité de savoir se conduire ; et de la sorte, un sexe n'apparaîl plus à l'autre un attrait défendu, dangereux, les enfants font à leur insu de la psychologie lilliputienne (2).

Si les programmes d'études sont identiques pour filles et garçons, on a cependant dans les High

(1) Plus d'une école féminine mesure ses élèves à leur arrivée et une gymnastique médicale leur est imposée quatre heures par semaine. Tous les trois mois on affiche les résultats obtenus.

(2) En date d'octobre 1906, l'Université de Chicago à décidé d'abolir dans ses écoles l'enseignement mixte.

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School (qui rappellent nos écoles pratiques et professionnelles) créé pour les filles des cours de cuisine, ménage et couture. Les summums de leurs travaux de coupe, assemblage (robes et lingerie), furent présentés à la colossale réunion des écoles de tous les États que je fus chargé d'examiner (exposition de Saint-Louis en 1904). L'insuffisance et la médiocrité de tous travaux à l'aiguille est due à l'introduction de plus en plus grandissante de la machine : machine à coudre, machine à broder, répandant les vêtements confectionnés à très bas prix, machine à laver et à repasser, abîmant le linge sans possibilité de le réparer, ont détruit chez la femme américaine le goût des arts de Taiguille que ne ramèneront point les habitudes de vivre à l'hôtel, et de voyager sans cesse, sans attaches, ni intérieur.

Pour la couture, l'Américaine se borne au côté utile, indispensable ; jusqu'aux campagnes les plus perdues pénètrent les journaux de modes (bien rudimentaires !) avec leurs patrons fournis par des manufactures de modèles en papier, qui permettent à la rigueur d'improviser les vêtements. Dans les villes quelques femmes déjà raffinées, ne pouvant payer les prix des moindres couturières, préparent elles-mêmes la besogne pour l'ouvrière (qui revient de 2 à 3 dollars par jour). Ce sont les exceptions.

L'Américaine n'est pas casanière, pour qui le serait-elle? actuellement l'homme toujours absent ne pourrait lui en savoir gré. Trop fruste lui-même, étranger aux séductions de l'élégance, jamais l'idée ne lui viendra de lancer un compliment sur une parure, ce qu'il veut c'est une femme bon garçon, bon camarade, s'il a le goût du luxe — par

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vanité — il en néglige les raffinements, — par ignorance

Pas plus à l'égard de la femme que de l'homme, il n'existe un type de beauté américaine ; le peuple où fusionnent des grandes coulées de Germains, d'Irlandais, de Suédois d'Italiens d'Anglais, d'Espagnols, etc., etc.. offre tantôt des exemplaires d'atavisme précis, tantôt des médailles indistinctes; en revanche il a surgi un type de « beauté hygié" nique » par l'habitude des sports, l'aisance des actes, la liberté d'allures, et l'intention à peu près générale, chez les femmes, de ne pas être serrées, sanglées. Elle est donc débarrassée vis à vis de son partenaire du très grand souci de Tapparence ; le mobile de sa toilette, son désir de plaire ne sera apprécié qu'entre femmes, par conséquent diminué de moitié ; porter une robe répétée par milliers de modèles semblables, un chapeau garni presque à. la machine avec des ornements primitifs si on les compare aux élégances de nos modistes, ne leur répugne point; du moins sera-t-elle libre d*aller et venir sans frein. Où prendrait-elle les heures d'immabilité qu'exigent les jolis arts de l'aiguille, aux minuties patientes ? Quant au raccommodage des ménagères, c'est corvée ignorée ou peu s'en faut ; la vie fiévreuse pour la lutte quotidienne, cette seconde existence du dehors où les clubs, les sociétés, les parties^ les comités, les interminables shoppings prennent le restant des heures, les gains élevés qu'imposent les T rade-Unions, le désir violent d'une apparence d'égalitaire vanité, le débordement d'industries où la surproduction et la concurrence abaissent de plus en plus les prix, rien ne peut encourager l'économie familiale sous aucune forme ; quant ils épargnent, c'est mo-

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mentanément, avec un but précis : affaires, plaisir, devoir ; avec l'intention bien arrêtée vis à vis d'un capital d'en jouir ou de le tripler. C'est de l'épargne spéculative.

La couture est pour la femme américaine une corvée — ou un gagne-pain. — Si elle y prenait plaisir, l'art saurait en naître ; on essaye de remonter cette pente, de rendre aux doigts féminins leur coutumière adresse ; il a été créé des ateliers de dentelles au fuseau afin de concurrencer les nôtres. lia été introduit, dans presque tous les programmes d'écoles, ces délicieuses vanneries indiennes, seul art autochtone, aux dessins symboliques d'une archéologie si reculée et qu'il était grand temps de conserver avant la dispersion totale des tribus (1).

On ressuscite aussi les jolis « Rugs » de la primitive colonisation (2), mais l'excessive chute du travail à la main, l'absence de goût des masses ne favorisent pas son renouveau ; la tradition familiale se recommence malaisément dans un pays oii le manque de service sape sans répit les arts et la vie du foyer.

Il y a environ vingt ans, l'Américaine s'avisa que

(1) Devant l'admiration des ethnographes, la mode et-t venue de collectionner ces vanneries, atteignant souvent un prix élevé. Lire à ce sujet le très intéressant volume de Georges Wharton James : indian Basketry. Pasadena, California, 1903.

(2) Les « Rugs » et leur fabrication étaient une charmante industrie. Vers l'automne des femmes apportaient leurs métiers à tisser dans les maisons privées ; les enfants de la famille et souvent les jeunes amies étaient utilisées pour découper en minces bandelettes (Icent.) toutes les étoffes de laine hors d'usage, draps, \elours, qui remplaçaient pour le tissage des écheveaux de laine; j'ai vu des anciens spécimens très curieux dans le pavillon du Connecticut. Le coloris est doux, neutre, très imprévu par ces mélanges; au phalanstère d'East-Aurora on a également repris, en employant des matériaux neufs, la fabrication des Rugs.

le fait, pour les hommes, de savoir des bribes de grec, de latin, de mathématiques, ou de posséder un diplôme leur constituait une vague suprématie, et elle décida soudain de l'acquérir.

Des universités purement fénimines, telles Wassar, Smith, Wellesley, Bryn-Mayr, etc., etc.. furent fondées, entraînant la création d'annexés féminines dans les universités réservées aux seuls garçons, Barnard's-GoUège, rattaché à Colombia, de New-York ; Radcliffe Collège, rattaché à Harward.

Une contagion vertigineuse de faire ses humanités gagna, d'un bout à l'autre, toutes les cervelles féminines. Aujourd'hui, chez beaucoup de familles aisées, riches, à seize ans, les fils se bornent à l'instruction primaire, entrent dans les business, tandis que les filles complètent leurs études et gagnent leurs grades.

Pour les filles sans fortune, c'est actuellement le grand débouché ; tantôt, elles travaillent d'avance afin d'amasser le prix de leurs quatre années (il va de soi que ces Universités sont payantes), tantôt elles s'engagent parallèlement, donnant la moitié de leurs journées à l'étude, l'autre au travail matériel; volontiers elles se placent comme servantes pour la demi-journée ou pendant les vacances dans les hôtels de luxe, trop heureux de bien rémunérer un service poli et attentif.

Lentement l'Amérique se peuple de doctoresses, bachelières, licenciées, diplômées; l'encombrement n'est pas à redouter pour un territoire de 3.623.000 milles anglais, et une population de 76.000.000 d'habitants.

Jamais l'Etat n'a aidé d'aucune manière ces universités féminines. Fondées par des souscriptions, des dons spontanés, en souvenir d'êtres chers

disparus, elles constituent la preuve écrasante de la générosité américaine, rachat moral des trusts.

Situés aux environs des villes ou en pleine campagne, sortes d'écoles-modèles, moitié palais, moitié collèges, les premières règles sont la verdure, l'espace, la liberté ; des maisons d'habitation familiales voisinent avec les somptueux bâtiments de travail, et un sage équilibre règne entre les études et les sports qui ne sont pas enseignés et considérés comme des jeux ou des plaisirs, mais comme une nécessité pour la santé et pour la lutte de la vie. Certains collèges sont purement des externats, comme Smilh; d'autres, par exemple Bryn-Mayr, logent les étudiantes dans des petits cottagessous la très légère, ou plutôt l'imperceptible autorité d'une des maîtresses ; mais les étudiante^ sont libres de recevoir chez elles leurs amies, leurs frères, leurs fiancés, de décorer leurs chambres à leur guise ; les unes collectionnent les photographies des primitifs, d'autres les Professionnel Beciuties, les célébrités du sport, du théâtre, de la politique.

Ces universités sont laïques. Non seulement la plus grande tolérance existe, mais la question des croyances n'est même pas soulevée ; pourtant, parfois, le fondateur a stipulé que tous les matins, les élèves feraient une station de dix minutes à la Chapelle. C'est une vaste salle; on joue, à l'orgue, un cantique que les jeunes voix entonnent, puis on fait une méditation de trois ou quatre minutes, c'est un appel à l'au-delà, à la conscience, à la gravité intime, plutôt qu'un culte ; le fondateur a supposé que les libres penseurs, les athées admettent le recueillement moral ; dans d'autres universités, on lit un passage de la Bible ou l'on dit une prière.

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Une direction d'études officielles n'existant point, chaque université se dirige à sa guise ; en général, les programmes sont chargés — beaucoup trop — insinuent timidement quelques directeurs ou directrices, c'est un empêchement à une réelle assimilation aux matières enseignées. — A Wellesley Collège, les jeunes élèves sont tenus (comme jadis à TAbbaye-aux-Bois où l'on élevait les aristocratiques enfants de la plus vieille noblesse de France) de donner une heure par jour aux besognes ménagères de l'école : cuisine, infirmerie, lingerie, lavages, etc., afin de rappeler aux jeunes latinistes, ou mathématiciennes, que la tenue pratique d'une maison n'est ni dégradante ni inutile.

Les esprits prudents, timorés (bien rares en Amérique) craignent de voir la femme américaine déjà trop éloignée de son foyer acquérir une instruction qui pourrait la dégoûter des devoirs de la famille, lui faire penser qu'un diplôme confère le génie; mais les penseurs estiment ce péril tout au plus un mal transitoire. Un égal niveau d'études, obtenu par toutes les femmes, diminuerait les titres aux petites vanités. « En somme, disent-ils, si les « femmes sont futiles, routinières, factices, c'est (( justement à cause de la demi-instruction qu'on « leur octroie ; rien n'est plus malfaisant, ni plus <( prétentieux que l'ignorante; nous avons besoin « de mères, elles ne deviendront mères qu'en con- « naissant l'hygiène morale et matérielle, l'ana- « tomie, la biologie, la vérité basée sur la science et u les lettres réellement étudiées et non soupçonnées, « travesties. » Réussiront-ils? tout est possible là où tout est essayé?

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De Técole au mariage la jeune Américaine flirte et s'amuse, ordonne et dépense; un époux, — au flirt près — n'impose pas une grande modification à son existence. Le pays s'accroît par Témigration, les naissances sont restreintes dans les unions entre Américains (voir page 57).

La jeune mariée, même fidèle et honnête, garde l'habitude, surtout dans les villes, de vivre au dehors, d'habiter à l'hôtel meublé, d'être perpétuellement à flâner chez des amies, à Shopping dans les magasins, à faire des sports, à participer à des comités, des clubs, des sociétés ; si elle est à la campagne c'est le constant déplacement de deux ou trois jours chez des voisines, des parents, ou la continuelle visite chez elle, des amies de la famille, les petits voyages à la ville voisine. Tout recueillement est impossible, inconnu dans ce hachis des années. Si cette femme, étant fille, avait une occupation, ordinairement dès le mariage elle la quitte, le don de sa personne lui semble une suffisante compensation.

L'Américaine se marie tard, elle entend jouir de son g 00 dtime. Avoir du good iime c'est Texcitation, la coquetterie, l'amusement, les voyages pour le plaisir de se remuer, de causer, de se dépenser, de ne pas sentir les heures couler, d'ignorer la présence de la vie. Les girls mènent une existence voltigeante, dont la seule vue, pour un penseur européen, est une fatigue et un ahurissement ; cela semble constituer leur réel élément. Tout leur est permis, un dernier reflet de tradition puritaine retient peut-être la jeune femme, ou un mot sévère l'arrête, mais la jeune fille, par le fait de relever d'elle-même, d'être courtisée, sans doute, en vue du mariage, semble avoir le droit de vivre dans

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cette atmosphère de soins, de compliments, de distractions, de good tivfie^ adulée, choyée, privilégiée, en échange de sa seule présence, de ses œillades, de ses caprices et de ses sourires; car elle rit souvent, elle rit à propos de tout et de rien, elle rit sans cesse, elle est entraînée à l'éternelle gaieté! De la fillette à l'aïeule, on rencontre, huit fois sur dix, ces lèvres toujours décloses par la bonne humeur.

L'Américain, compagnon humoristique, désintéressé, complaisant, respectueux et, — en dehors des business — naïf, constitue un adorateur charmant ; mais il l'est après les business, quand il s'est libéré du bureau, du club, du sport, des comités, des devoirs civiques, imposés ou voulus, qu'on ne néglige jamais. Le petit oisif de nos classes moyennes, épris d'école buissonnière, le paresseux de nos classes pauvres, heureux de voler à son patron une journée de flâne, y est aussi inconnu que le désœu vré riche de nos sociétés aristocratiques, courtisan né de nos élégantes.

Là-bas, le terme « mondaine » n'a pas de mas culin; l'homme, cette machine à faire le dollar travaille, ou prend des vacances, pour retourner travailler; s'il flirte, c'est quand il adroit, lui aussi au fameux good tinte; dans ce cas, il a un but mariage ordinairement, ou détente; il accorde à cette affaire du flirt le temps normal et ne lui donne pas sa vie.

Les femmes ont été forcées — si la nécessité du gagne-pain ne les absorbe pas, ou si leurs goûts les laissent libre — de s'arranger pour sortir seules, voyager seules, s'amuser seules. Certaines réunions de l'après-midi, mariages, thés, expositions, montrent un homme pour dix femmes, ordinairement

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un étranger, un voyageur, un militaire, un marin, un Américain en déplacement ; le fait d'être entre elles n'enlève rien à leur exubérante gaieté. Elles se sentent abritées, défendues par Timmense respect de l'bomme. Le témoignage d'une femme accusant un homme de lui avoir manqué de respect suffît à le faire condamner; en public tous les hommes prendront fait et cause pour la femme qui déclare sa pudeur outragée; l'homme n'oublie jamais qu'il a une mère, ou une sœur, ou une fille pouvant subir le même cas. Dans une université une jeune fille flirtait avec le professeur d'espagnol, ils sortaient ensemble pour des promenades lointaines; on pressentait un mariage. Un jour, en descendant l'escalier de l'Université, le jeune professeur aperçut son élève au palier d'en haut, et du bout des doigts, lui envoya un baiser... La jeune fille se crut outragée, insultée, demanda réparation, et une amende de dix dollars fut infligée au professeur. On se garderait de suivre dans les rues une femme, et de l'importuner par des fadeurs; en wagon, en tramway, on ne dévisage qu'à la dérobée, et bien discrètement, une jolie figure. Les hommes restent sur la réserve, attendant presque la nette provocation ; les aventures les plus audacieuses ou outrées se vernissent de morale et se cachent sous triple rideau.

L'observateur veut-il se documenter sur la lamentable femme déchue ? Il se heurte à une soi-disant ignorance systématique, à un parti-pris dénégation puérile, ou à un dégoût réel de ces souillures. Si on obtient difîicilement de causer à des Américains acceptant le sujet en philosophes, à des médecins, à des sociologues ou à des étrangers impartiaux, si même on veut descendre dans les cercles de l'enfer,

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on n'est pas mieux renseigné, on ne peut guère renseigner autrui. L'impénétrable croûte d'apparente respectabilité édifiée par les atavismes anglosaxons et germaniques depuis cent ans aux États- Unis, n'a pas encore été ébranlée par la rude franchise des éléments latins des vingt dernières années. Un des aspects de la question nous a été cependant révélé grâce aux chiffres terrifiants et aux rapports du Comity ofFiften de New-York (Comité des Quinze). On y a fortement blâmé la loi Raiwvnes qui, obligeant les Sailoons (cabarets, bars) à être en même temps hôtels meublés, devait forcément centupler les bouges des tristes filles de joie, abruties par l'alcool, bien avant l'épanouisseinent de la jeunesse; et c'est avec peine que les comités moralisateurs féminins de Chicago ont obtenu que l'âge de protection pour les femmes fût élevé de douze ans, qu'il indiquait, à seize ans. La conclusion qui s'impose est celle-ci : en Amérique, le vice toléré, encensé, adulé, affiché, n'existe pas; on le force à descendre au ruisseau, à se déguiser sous le manteau de la bonne tenue, ou de l'apparence de la famille; on espère par là éviter la contagion, diminuer le scandale, endiguer la vénalité, mais la plaie est aussi béante d'un côté de l'Océan que de l'autre.

Les mariages américains s'ébauchent presque toujours par affection, « toujours », vous afTirmerat-on là-bas; en ce cas il faut ajouter : du côté des hommes, lesquels, avec un grand désintéressement, ne recherchent pasl'héritière dotée. Lorsqu'ils sont fortunés eux-mêmes, ils prennent une fille pauvre si elle leur plaît. L'homme ne fait pas une

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spéculation du mariage ; un capital acquis de cette sorte est un sujet de moquerie dédaigneuse. Parfois la famille aide au début; d'ordinaire Thomme se débrouille pour suffire seul aux frais du ménage; chose curieuse et fréquente, si lajeune fille avait une position lucrative avant son mariage, elle ne la continue plus après.

S'ils sont jeunes, solides, si un invincible amour les entraîne malgré la pauvreté ou les familles mécontentes, ils partent à la recherche de la fortune, s'enfoncent au Texas, au Wyorning, à l'Alaska, en Californie, au Montana; là, sa compagne redevient, avec un courage superbe, la descendante des puritains. Quand l'Américaine veut faire appel à son énergie, elle la rencontre toujours ; là, elle oublie la civilisation des villes ou des campagnes habitées, elle subit tout, elle lutte contre tout, elle campe dans le chariot, sous la tente, dans les baraquements en bois des villages en formation; perdue, isolée, sans aides, sans servantes, elle subit et surmonte, indomptable, l'horreur des débuts, les affres de la lutte, déceptions, ruines, déplacements.

La théorie qui présente l'Américaine en créature intéressée, attendant, jusqu'aux derniers confins du célibat, le mari riche, est inexacte. Si, en effet, elle choisit tard (quand un coup de passion ne la marie pas à quinze ans avec un fiancé de dix-neuf! . . .) il y a d'autres raisons ; plus affinée que l'homme, elle redoute souvent la mésalliance intellectuelle, la solitude de l'esprit avec le business-man. Frottée d'art, d'élégance, de raffinement, elle désire un fiancé analogue ; c'est Torigine inconsciente de la moitié du succès des princes, ducs, comtes, qu'elle cherche en Europe ; ces mondains oisifs, plus ou

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moins enjôleurs, qui, ici la suivent, l'écoutent, l'adulent, lui paraissent momentanément d'un niveau supérieur aux frustes Américains.

L'étranger, le voyageur, ne connaît de la femme américaine que le beau recto ; ces vaillantes épouses de colons, de pionniers, de prospecteurs, ces délicieuses filles cédant au coup de foudre passionnel qui les mène en quarante-huit heures au mariage ; ces millionnaires naïves rêvant d'un grand seigneur amoureux; ces puritaines idéalistes qui préféreraient plutôt la mort que de boire une cuillerée d'alcool, ou de jouer le piano un dimanche ; enfin cette nuée de nobles femmes, jeunes ou vieilles, riches ou pauvres, pieuses ou incrédules, absolument adonnées au bien avec l'énergie patiente de leur race et l'ardeur enthousiaste de leur foi. Mais quand l'observateur exprime hautement son admiration, on lui réplique bien souvent qu'il est un côté intime, domestique qu'il peut difficilement approfondir malgré sa perspicacité, ulcère social, fréquent partout, terrible en Amérique, parce qu'il vient d'atavismes ancestraux, et s'ancre sur la vie à outrance de cette terre nouvelle oii se double la vertu comme le^l^ice.

Le nombre des femmes, plus restreint que le nombre d'hommes, le désintéressement de ceux-ci, leur nature bienveillante, traitant leurs femmes, leurs filles, en enfants gâtées, choyées, développent chez celles-ci justement les défauts des enfants trop encensés.

A part l'élite, l'épouse américaine est rarement, très rarement, l'alliée de son mari. Elle se désintéresse de ce foyer trop souvent solitaire ; le mari accaparé par les business, les enfants maîtres absolus de leur liberté, la domesticité arrogante,

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coûteuse et maladroite, l'appel incessant des clubs, des sociétés, des comités lui font déserter totalement son intérieur. La voix prévoyante et sage de Roosevelt ne se fait pas défaut de prophétiser làdessus, et de rappeler aux femmes, avec sa concision âpre et suivie : « que sur la question d'amour « et d'intimité entre les parents et les enfants (( repose tout le système social, non seulement <c repose, mais existe. Notre vie future s'élèvera ou (( s'effondrera dans l'avenir, suivant que l'idée (( familiale grandira ou diminuera (message prôei- (( dentiel de 1904)... Le premier devoir de l'homme « est d'être le gagneur de pain (breadwinner) ; le « premier devoir de la femme d'être la mère et la « ménagère. (Roosevelt, message de 1905).

A la rescousse arrivent les moralistes, les romanciers, les satiriques ; la question du foyer — qui pour nous, Européens, semble tranchée depuis le gynécée des Grecs — paraît, au contraire, en Amérique, une actualité brûlante, urgente ; elle soulève des polémiques de part et d'autre, et il ne se passe pas une semaine que livres et revues ne la retournent sous tous ses aspects. Ayant parlé plusieurs fois de cette thèse, ayant tâché de les considérer avec impartialité, les uns et les autres se crurent obligés de m'adresser volumes sur volumes, la plupart consciencieux. J'en détache quatre, d'autant moins suspects que leurs auteurs sont des femmes, qui à cette époque J(l 905) étaient fortement discutés :

(( Confession of a Club-Woman (confession d'une femme de clui)), par Agnès Surbridge. A la suite de l'héroïne, la femme d'un petit commerçant, pauvre d'abord, puis enrichi, nous voyons défiler les mille et un clubs féminins qui accaparent

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l'Américaine, depuis le Biblic Club jusqu'au club du Parfait Gouvernement, féminin aussi, sans oublier le Notâ-Bene Club, le Tribunal Club, le Meguntic club, le Gentlmen's Night Club (encore féminin), tous honorables, salutaires mais dissolvant à qui mieux mieux le bonheur d'un foyer sous leurs continuelles séances, réunions, comités, rapports, travaux ; absorbant la vie de la femme, l'éloignant de son ménage, de son intérieur, de ses enfants, lui donnant, par son contact avec les riches fondateurs des clubs, des goûts de dépense, provoquant querelles sur querelles avec le mari. Le livre peut avoir plus ou moins d'importance littéraire ; sa réelle valeur est de montrer le délaissement du home en faveur d'une existence publique souvent niaise, creuse, et l'abandon des vrais devoirs pour des charges imaginaires ou superflues.

« The singular Miss Smith (l'étrange mademoiselle Smith), par Florence Moorse Kingsley, touche la vie intime des femmes sous un autre aspect, le service domestique. L'héroïne, une femm© distinguée, se place comme servante (quoique sans nécessité de gagner son pain) pour étudier ce grave problème. L'auteur nous fait défiler dans une série de ménages américains, et dépeint la variété des maîtresses de maison ; parmi celles-ci la gaspilleuse est la plus fréquente, puis la désordonnée, l'exigeante, la femme toujours au club, la femme adonnée au spiritisme, la femme réellement étrangère chez elle, n*y dînant que le jour où elle invite ses amis. Devant la netteté des détails, le public s'est demandé si Florence Moorse Kingsley n'avait pas réellement documenté son volume par une expérimentation personnelle.

Pans : « When a girl marries (quand une fille

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se marie), par Lawinia Hart, la lumière se projette encore sur le même problème américain, Teffroyable dépense occasionnée par le manque d'ordre, d'économie, la difficulté d'établir un budget, et par conséquent de maintenir l'harmonie entre un mari, considéré comme un commanditaire, et une femme ignorant la valeur de l'argent.

L'Américaine — d'après ses compatriotes — serait une dépensière éperdue. Ils oublient que tout l'y pousse, ses atavismes d'Anglaise et de Germaine, races vivant plantureusement, à cause de leurs âpres climats; dépensière aussi, parce que, six fois sur dix, cette femme a été pauvre émigrante ou fille d'émigrant, misérable, puis subitement enrichie ; enfin, parce que dans un pays sans castes sociales, l'or est la seule différence, d'où besoin de l'étaler, peu ou prou, mille ou cent mille dollars. Cette femme de petit employé ou de riche spéculateur, éblouie, grisée, entend jouir d'un gain qu'elle pense sans limites. Lawinia Hart appuie sur ce qu'elle appelle : the domestic evil (le mal de la famille). « Le family fund » (le bien fonds de la famille), déclare l'auteur, c'est la plaie du ménage ; NEUF FOIS SUR DIX, Ics brouillcs en résultent directement. L'auteur insiste auprès des parents pour que la jeune fille ait, avant le mariage, une pension qui lui enseigne l'art d'équilibrer un budget. « Il y a trois façons de regarder un dollar: « la première est de le dépenser en supputant ce (( qu'on peut obtenir en échange ; la seconde est de « le gagner en examinant ce qu'il en coûte ; la « troisième est de le garder en songeant à la mul- (( titude de choses qui le réclameraient impérieusece ment — soi-disant — quand on est assez faible « pour le gaspiller »

Le féminisme américain, avec ses enjambées géantes, ferait donc souvent des pas de clerc. Malgré la tolérance des mœurs, le bienveillant et généreux respect des hommes, l'abandon du foyer gangrène la société de telle sorte que tous les gens de cœur et de bon sens, y compris nombre de femmes et de féministes, essayent d'y porter le fer rouge. Qu'on en déduise quelles peuvent être les apostrophes des auteurs masculins ; l'un d'eux, Cieveland Moffet, reproche durement à ses compatriotes de se désintéresser, avec un égoïsme outré, des business de leurs maris, si ce n'est pour ce qui touche les « dollars gagnés »... « La femme « est en ce point plus terrible que le plus terrible « maître, vis-à-vis d'un créancier. Quant au reste, (( elle ne veut rien savoir; cela ne la touche pas. »

Dans un pays où la femme est reine, reine aimée et obéie, Cieveland Moffet, sans soulever une protestation, a pu imprimer qu'elles étaient des joueuses, des buveuses, qu'elles pariaient, qu'elles fumaient et qu'elles traitaient leurs maris comme un butin de guerre, conquis à la bataille de la vie, et comme l'écrivain ne peut guère, ni dépasser, ni égaler la vérité, en même temps que Cieveland Moffet faisait paraître ces virulentes apostrophes, coïncidence ou défi, une femme honnête et honorable, Mistres Ada EvonsDean, membre du Grafton Club, propriétaire d'une écurie de courses, apprenant soudain qu'une de ses pouliches, Moorish Dance, ne pouvait courir, parce que le jockey, Mac Menus, était malade, troqua sa jupe contre la casaque et la culotte de peau du jockey, se présenta sur le turf, montant elle-même son favori, le conduisit à merveille et gagna la victoire.

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Nos admirables femmes latines, associées, collaboratrices, collègues, secrétaires, copistes de leurs pères, de leurs maris, de leurs fils, donnant sans compter leur temps, leur intelligence, travaillant pour eux avec le détachement le plus caché et le plus fécond, confidentes des essais, des luttes, des efi'orts, consolatrices des heures de défaillance ou parfois bien humbles ménagères, pauvresses vaillantes, actives rapiéceuses apportant, dans leur parcimonie de chaque minute, Faide énorme d'équilibrer un maigre budget, ces femmes sur lesquelles s'arc-boutent l'effort de nos masses sont aussi rares là-bas, que le sont ici ces non moins admirables Américaines, adonnées au bien et slu beau pour tous, menant une vie extérieure publique, civique,

— si ces termes se peuvent appliquer à une femme

— et là sachant être aussi bonnes, aussi tendres, aussi dévouées, aussi travailleuses, aussi « économes », mais Tétant sur une facette autre, socialement.

Le cercle de la famille, tout au plus le domaine de la charité centésimale, auquel se limitent la plupart de nos femmes, semble-t-il à l'Américaine trop modeste, trop étroit pour utiliser son énergie ? Pense-t-elle contribuer davantage au progrès futur en traitant la cause et non l'effet ? Fille d'un peuple utilisant le levier du groupement, a-t-elle plutôt les qualités du communisme que celles de l'individualisation? Par l'effet de ces motifs multiples, il en résulte que le nombre d'Américaines de tout âge, de tout rang, de toute religion, qui se consacrent totalement à la philanthropie, auxhumbles, aux malheureux, aux ignorants, aux déchus, aux coupables, aux criminels, est illimité, constituant un groupement de beauté grandiose.

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De cette œuvre que nous englobons sous le titre de charité privée nous soupçonnons à peine la force politique ; pure sélection morale, soutenue par la pitié et guidée par la sagesse, visant le perfectionnement de la race — l'obtenant en partie — elle concourt à l'ascension de l'Amérique par des forces tout aussi puissantes sinon plus, que celles de ses cuirassés.

Consacrées au bien, ces femmes gardent de TAméricaine ses plus belles qualités natives, la persévérance hardie, l'enthousiasme intrépide, l'organisation des affaires, avec cette psychologie spéciale, cette vue du bon sens pratique d'une intention ferme de parvenir qui leur fait, tendues vers le but, briser obstacles, préjugés... no matter l

Les dirigeantes de cette philanthropie entraînent dans leur sillage les futiles, les dépensières, les extravagantes, les égoïstes, les niaises qui les suivent pour jouer à la femme sérieuse, « représentative-wornen », qui les imitent par vanité de clocher, par pudeur de solidarité ; mais l'élan vient de la tête, de la direction de femmes d'une supériorité simple, affable, humaine, si haute que nul éloge n'est excessif.

Le besoin d'idéal, le penchant à la douceur, le sens de la protection si inhérents au cœur féminin, l'esprit d'équité, de justice, d'égalité si ancrés dans l'âme américaine a formé là-bas une main sociale, une éhte constituant un Etat dans l'Etat.

Le tricotage des brassières de laine, la distribution de soupe, Tasile où. l'on parvient péniblement, après quarante ans de travail, ont semblé aux Américains des remèdes puérils, risibles, en face de la misère grandissante et d'une richesse accapareuse ; soulager la pauvreté, soit; la combattre surtout.

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Proud'hon, auquel on insinuait que les mouches ne se prennent pas avec du vinaigre, répondait : « Il <( ne s'agit pas de les prendre, mais de les tuer. » Les Américaines ne veulent pas seulement atténuer la misère, mais la détruire.

• Dans ce but elles combattent actuellement l'alcoolisme et l'ignorance, agents funestes dont elles font dériver la misère, la prostitution et la maladie.

Il est littéralement impossible d'énumérer ici les œuvres que la philanthropie féministe fonde, poursuit, entretient, leurs innombrables ramifications, revues, sociétés de propagande, protection du premier âge, asiles, crèches, écoles maternelles, œuvres d'adoption, protection de l'enfance délaissée, indigente, orpheline, malade, coupable ; colonies de vacances, hôpitaux publics, privés, i-payants, gratuits; asiles pour incurables, alcooliques, idiots^ aveugles, aliénés ; écoles professionnelles techniques, cours d'apprentissage ; œuvres de préservation, patronages, habitations économiques, caisses d'épargne ; asiles de nuit, asiles de jour ; logements et chambres à prix infimes ; asiles 'de chômage, asiles d'émigrants ; placements de toutes sortes ; assistance par le travail ; œuvres des prisons, œuvres des libérés, œuvres de convalescence ; il n'est pas un seul aspect du malheur moralj physique ou matériel qui ne soit observé . et secouru par la charité privée avec indulgence, i générosité^ et, pour anormale que semble ici l'épithète : a^ec gaieté.

L'Américaine apporte dans la charité sa bonne

j^. humeur inaltérable. Chaque œuvre se préoccupe

f — autant que faire se peut — du côté distrayant,

on rejette comme inefficace la philanthropie sèche,

216 l'amérique au xx' siècle

morose ; on estime le seul apaisement de la faim insuffisant à relever Têtre déchu ; la détente amène la confiance, presque Funion, le rire efface la détresse, l'homme sort plus vaillant d'une heure de gaieté, Tenjouement stimule le repentir. L'Américaine apporte aussi son respect de la liberté individuelle ; les règlements de toutes ces institutions philanthropiques sont larges, tolérants ; les pauvres, enfants, malades, adultes, entrent, sortent, agissent, reviennent, sans le poids d'une surveillance tatillonne ; on pense, on espère que l'honnêteté existe ou va revenir; en effet, souvent ces preuves suffisent à la provoquer, quand la misère ou la défiance Pavait étouffée.

La question des recettes monétaires est pour nos œuvres philanthropiques la plus difficile ; nos souscriptions traînent avant de grossir, on en capitalise le montant dans un rendement sûr et minuscule ; là-bas cette question est la moins ardue ; le cœur de ceux qui iront vers les pauvres savent qu'en Amérique, les dollars viendront toujours ; la philanthropie américaine ne thésaurise pas ; son capital est la générosité de tous. La part du malheur, de l'effort moral, de la solidarité patriotique est prélevée spontanément dans la bourse de chacun. Certes, les milliardaires, les millionnaires, les fortunés donnent ; ils dotent et fondent musées, asiles, écoles ; rarement, dans le testament d'une personne aisée — eût-elle nombre d'enfants — la part de la bienfaisance est omise ; mais à côté de ces largeurs, il y a l'appoint immense des petites cotisations.

Les sociétés qui renferment 20.000, 80.000 membres sont fréquentes. Que la cotisation annuelle soit simplement d'un demi-dollar (2 fr. 50), voilà,

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de suite, 50,000 francs ou 125.000 utilisés chaque année pour une belle et bonne idée.

Devant l'effort de la charité, et en pensant aux sommes énormes dont elle dispose, le bon sens pratique a prétendu atteindre le summum d'une administration, et instituer l'éducation classique de l'aumône. On fait ses études pour devenir bienfaiteur, ou pour s'y créer une carrière [sic).

En 1882, il se fonda à New-York (sur l'exemple donné à Londres en 1869) une société d'orgeLnisation de /a charité ^ dont aujourd'hui deux cents groupements analogues existent aux États-Unis et au Canada. Les principaux statuts sont : d'installer, coordonner et allier les bonnes œuvres, d'examiner les meilleures répartitions des fonds, de procurer des employés capables pour la bienfaisance, directeurs, trésoriers, inspecteurs, visiteurs — de procéder à des enquêtes, à des rapports, à des statistiques au sujet du paupérisme sur le désir d'œuvres existantes ou à créer, d'avoir une bibliothèque consultative de sociologie, — d'offrir aux pauvres conseils et assistance par le travail. Vers 1890, la société ouvrait, grâce à la libéralité de quelques membres, sous la direction du docteur Philip W... Ayres, un Summer school (école d'été pendant les vacances). Le résultat sembla excellent; à cet essai succéda en 1893 une école sous les auspices de miss Anna Garlin; le programme d'études renfermait quarante et un cours en l'espace de six mois; cent cinquante-six étudiants s'inscrivirent, cinquante-deux complétèrent leurs études et obtinrent des diplômes; les professeurs exerçaient à titre gracieux, et les élèves, ne s'étant pas encore exclusivement consacrés à ces écoles, travaillaient à côté de leurs occupations antérieures.

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De nouvelles libéralités permirent de fonder en 1904 une réelle École du Travail philanthropique; vingt-quatre étudiantes et étudiants se présentèrent, payant chacun 36 dollars pour Tannée d'études. Peu après 250.000 dollars offerts par Mr. John Kennedy, président de VŒuvre des Cha.rites Unies, permettaient un nouvel agrandissement.

A côté de cette philanthropie qui gagne ses humanités, il y a toutes celles qui justement ont provoqué ce summum; philanthropies plus rudimentaires, plus illettrées, mais ni maladroites, ni néfastes, observant toujours la régie d'aider, de faire trsivSiillGr, non de donner; voulant relever le nécessiteux, l'encourageant par un petit salaire, pour lui enlever la timidité paralysante de la mendicité ; le secours est momentané, en cas de maladie, chômage ; l'aide totale, gratuite, n'est proposée qu'au vieillard, à l'infirme, à l'enfant.

Les plus ardents efforts de la philanthropie américaine visent l'alcoolisme et l'éducation. Il est juste de décerner aux femmes américaines le triomphe qui leur échoit dans leur lutte contre l'ivrognerie. Leur admirable courage a surmonté la routine, bravé le ridicule, dissipé les obstacles ; elles ont senti, compris que l'alcool pourrissait la race, compromettait l'avenir, elles n'ont rien voulu voir d'autre. La consommation de l'alcool a diminué et diminue en Amérique ; c'est à elles seules, à leur étonnante croisade qu'en revient l'honneur.

The NditiondX Woman christicin tempérance Union (Union des femmes chrétiennes), fondée en 1874 par miss Frances E... Wiliard, est la plus

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vaste société existant au monde, uniquement composée et dirigée par des femmes; elle compte 560.000 membres, possède deux revues hebdomadaires; vingt-deux journaux lui sont entièrement dévoués. — Présidente actuelle Mrs. William M.-R. Stevens Evanston (Illinois).

La société, en dehors de ses ramifications, bureaux, sous-conciles répartis dans les États-Unis, entretient un bureau et une superintendante à Washington, pendant le congrès, pour surveiller les propositions de lois moralisatrices et hygiéniques ; en activer les Bill, obtenir des amendements, surtout contre l'alcoolisme et la prostitution.

Parles efforts de la Société, la fabrication, la vente de l'alcool sous toutes ses formes, liqueurs, vin, tonique, boissons fermentées, apéritifs, etc., etc., a été considérablement amoindrie (voir page 43), les cabarets ont été restreints, réglementés, soumis à des lois sévères; dans beaucoup de communes des référendums locaux, où hommes et femmes votaient, optaient pour la prohibition totale ou la restriction partielle ; renseignement de l'antialcoolisme inscrit dans toutes les écoles, des sanatoriums pour alcooliques multipliés, aucun moyen n'a été négligé; conférences, congrès, livres, brochures, journaux, prêches, meetings, comédies, drames.

Contre l'affreuse prostitution même soin, même zèle, mêmes succès. La Société a fait relever dans tous les États (sauf deux) l'âge de protection légale pour la femme à la seizième année (1); c'est à la Société qu'on doit l'introduction des « ma,trones »

(1) Entre cent autres œuvres dignes d'éloges contre la prostitution, il faut citer les Florence Crittenton, portant le nom de la défunte fille du fondateur, et la Salvation Army,

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dans les postes de police, fonctionnaires féminins, chargées, avec l'aide des agents delà Loi, d'assister à tous les actes qui peuvent exiger la présence et l'action d'une femme pour sauvegarder la décence et la pudeur d'une femme coupable, fût-elle descendue aux plus bas échelons, ou pour rassurer, soigner, protéger un enfant. Le respect unanime et Tinfluence du National Woman Christian Tempérance Union est tel qu'une élection patronnée et appuyée sur son crédit réunit d'énormes chances de succès.

Dans le même ordre arrivent le King's Daugther, \qs> Daugtersofthe King,\Q. Catholic Total-Abstinence Union of America (894.460 membres) Vindépendant Or cler of GoodTemplars {b^O. 000 membres).

Le Légal Aid Society (Société pour l'aide légale) donnant des consultations légales aux pauvres pour la somme de dix cents (cinquante centimes) suivant les procès des malheureux, et les déchargeant des frais et formalités; en cas de réussite, 10 pour 100 de l'argent restitué est retenu si la to- | talité dépasse cinq dollars (25 francs).

L'œuvre des « Little Mothers » (l'œuvre des petites mamans) instituée en faveur des fillettes chargées, en l'absence des mères employées au dehors, des petits frères et petites sœurs ; on les attire pendant lajournée avec leur menu troupeau de marmaille, on apprend à ces «petites mamans » à emmailloter un bébé, aie laver, à coudre le linge, le repasser, à faire la cuisine, à lire, à écrire.

Après l'alcoolisme, la protection de l'enfance est le plus important terrain de la philanthropie américaine; par leur foi aveugle dans la beauté du rôle politique des États-Unis, par le désir d'amë-

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ricaniser le raonde^ le futur, l'enfant, c'est-à-dire l'homme encore pur, malléable, son éducation morale, physique, sont envisagés comme une question de haute gravité. Quand il s'agit des classes pauvres où l'on redoute toutes les erreurs de l'ignorance, le devoir de s'y intéresser, de s'y adonner paraît encore plus imprescriptible à ce peuple.

Des hommes riches, érudits, des femmes distinguées, raffinées, se dévouent aux enfants des classes misérables, consentent à installer leurs homes dans les quartiers les plus populeux, les plus mal famés (voir page 94 : Settlements), pour se mêler aux familles, aux enfants ; ces œuvres ouvrent des cours, installent des bibliothèques, des gymnastiques, des conférences avec projections, des cours du soir. On y attire les petits vagabonds, les fillettes errantes par des dîners ou des déjeuners chauds, servis autour d'une table; l'enfant s'asseoit, demeure, cause, s'amuse; on veut qu'il revienne volontairement, on excite sa vanité, son adresse technique ; la tâche y semble plus difficile qu'avec nos petits Français. L'enfant américain des classes pauvres, déraciné s'il en fut, jouit d'une liberté que ne refrènent ni son milieu fruste, ni les mœurs ambiantes ; il en acquiert une audace rare, un aplomb chatouilleux, une volonté ingouvernable ; ils ont un amour effréné de l'indépendance ; pour un oui, pour un non, ils quittent leurs familles ; les journaux foisonnent d'annonces rappelant des enfants, leur pardonnant d'avance; la facilité des déplacements, le droit pour l'enfant de s'engager et travailler sans le consentement des parents, la fréquence des divorces, le perpétuel déplacement des familles qui vont tenter les hasards, et

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laissent momentanément les enfants en garde, tout contribue dans les grandes villes à grossir le lamentable troupeau des petits vagabonds pillards ; la contrainte imposée les exaspère. Se Timposent-ils eux-mêmes, ils l'acceptent, se font un point d'honneur de la tenir.

Le Childrens Siid Society (Société d'assistance enfantine), fondé en 1853 par Charles Brace, s'est consacré au sauvetage de l'enfance avec une entente merveilleuse de la nature enfantine ; écoles, cours, réunions (dans le seul New-York, six énormes bâtiments d'hospitalité de nuit enfantine), repas, jeux, musique, rien n'est omis pour attirer l'enfant. « Si l'enfant suit un an les cours de Técole, il est presque toujours sauvé )), disait le secrétaire, Mr. C... Loring Brace; la Société va chercher et ramène à domicile les enfants infirmes, estropiés, afin de les instruire et leur enseigner un métier.

Pour Tenfance coupable les sociétés féminines ont obtenu, depuis 1889, des Juvénile Courts (Tribunaux enfantins). Le but a été de soustraire les enfants à la promiscuité des criminels adultes, et de leur appliquer, non un code civil ou criminel, mais des mesures de prévention, de réforme, avec douceur et pitié. Des enquêteurs s'informent, établissent les circonstances atténuantes de l'enfant, son milieu, ses hérédités, son éducation, la façon dont il a été logé, nourri, entraîné. Souvent, l'enfant, rendu aux siens, reste en surveillance sous la tutelle des délégués de la justice ; c'est une défense, un appui, un conseil, cela suffit pour empêcher, en bien des cas, le retour au vol, à la mendicité; souvent au contraire le milieu est dépravé, ou l'enfant est abandonné, ou la famille a disparu, morte.

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dispersée ; le Children's Aid Society s'offre ; les enfants anormaux sont mis dans des asiles-écoles particuliers, ceux qui sont bien portants envoyés dans rOuest, le plus loin possible des villes, chez des fermiers qui les accueillent et les mêlent à leurs propres enfants.,.

C'est la meilleure, et presque Tunique réelle loi de correction. Il est rare, très rare, que Tenfant placé dans un milieu sain, moral, laborieux, ne revienne pas à de bons sentiments ; la Société délègue un inspecteur par cinquante enfants. Une fois l'an, il doit les visiter, les examiner, les interroger, voir s'ils sont proprement tenus, convenablement instruits (voir page 190). Détail curieux, s'il s'agit d'enfants spécialement indomptables, tarés, que les parents eux-mêmes rejettent, Mr. Ch. Loring-Brace déclare avoir obtenu d'excellents résultats en leur confiant un petit animal à soigner : veau, poulain; l'actuel gouverneur de l'Alaska, l'honorable John G. Brady, fat un des protégés et pupilles de la Children Aid Society. Depuis sa fondation en 1853, 23.527 enfants ont été répartis dans des fermes; la plupart prirent goût à la vie des champs et y restèrent, 2-). 509 autres furent placés comme employés divers ; 5.857 enfants qui étaient perdus remis à leurs familles. En somme, 87 pour 100 sont redevenus honnêtes, 8 pour 100 sont retournés au mal, 2 pour 100 sont morts, 1 1/4 pour 100 furent des criminels, 2 3/4 pour 100 sont disparus ; et le dernier rapport de la Children Aid Society montre glorieusement les destinées de quelques-uns de ces protégés.

Gouverneur d'État 1

Gouverneur de territoire. ... 1

224 l'amérîque au xx' siècle

Membres du Congrès 2

Shériffs 2

Procureurs généraux 2

Procureurs communaux. ... 1

Légistes 34

Médecins 25

Directeurs des Postes .... 8

Chefs de gare 3

Employés de chemins de fer . . 30

Employés du fisc 10

Députés 4

Commissaires de comités ... 3

Juges 2

Banquiers 27

Marchands 22

Employés 460

Armée et marine 1.000

Journalistes 15

Professeurs 82

Directeurs d'écoles supérieures. . 4

Surintendant d'École 1

Ingénieur 1

Facteurs . 21

Est-ce tout? la femme américaine se sent-elle suffisamment libre pour la vertu comme pour l'extravagance? Est-il un coin de l'Union où elle n'ait moralement et physiquement planté son drapeau? Il semble inutile de rappeler que la femme amériricaine remplit toutes les carrières américaines auxquelles un diplôme ou des études analogues à celles des hommes lui ouvrent des droits ; elle est avocate, journaliste, médecin, architecte, constructeur naval, ingénieur, banquier. La plupart des prisons pour femmes, des universités fémi-

l'amérique au xx* siècle 225

nines, des hôpitaux d*enfants, des refuges pour repenties, pour alcooliques femmes, leur sont également confiés. Elles font partie de la plupart des comités scolaires, philanthropiques, où elles ont voix délibérative et droit de vote, mais il est encore un échelon auquel l'Américaine aspire, sinon avec autant de sang-froid que la Finlandaise, du moins sans la fièvre de la suffragette anglosaxonne, celui d'être électeur, et peut-être éligible. L'égalité des droits de vote lui est déjà concédée au Wyoming en 1869, au Colorado en 1893, dans rutahen 1865, dansl'Idahoen 1896, et cette victoire qui aurait pu enivrer l'Américaine, et dans la griserie la pousser non au premier rang, mais peutêtre à la dégringolade, ne semble pas la passionner autant que d'autres causes où elle s'accroche et s'acharne. Au Massachusetts, où, dit-on, grâce à Boston, le féminisme à outrance aurait le plus d'adeptes. En 1895 le gouverneur provoqua un plébiscite ; toutes les femmes de l'État, plus de 550.000, furent appelées à déclarer si elles souhaitaient, oui oa non, le droit de vote ; seulement 22.000 répondirent affirmativement. En dehors des quatre États (Wyoming, Colorado, Utah et Idaho) où elles ont droit de vote pour toutes élections, au Kansas elles votent pour les élections municipales.

— Dans 29 États (Michigan, Minnesota, New- Hampshire, Orégon, Wisconsin, Massachusetts, New-York, Vermont, Nevada, Washington, Arizona, Montana, New-Jersey, North-Dacota, South-Dacota, Illinois, Connecticut, Ohio, Oklahoma, Kansas), elles votent pour les élections scolaires.

— Dans deux États, Montana, lowa, elles votent pour le budget municipal.

— Enfin, dans l'État de Louisiana, toutes les femmes payant taxes municipales ont droit de vote pour les dépenses et budgets municipaux.

Leur finesse psychologique, en dépit de leurs bravades, et leurs outrances, les ont laissées assez féminines pour ne pas désirer escalader les échelons qui les séparent de ce droit, mais qui sont aussi justement des remparts d'autant plus sacrés qu'ils semblent plus fragiles. L'immense respect que l'homme américain porte à la femme, son attitude de chevaleresque bonté, d'indulgence délicate vis-à-vis d'elle provient — tradition, croyance ou orgueil — de l'idée très hautOi très pure qu'il s'en fait; il la croit en dehors du mal; la morale puritaine (ce qu'il en subsiste du moins) n'admet pas qu'elle puisse connaître le mal.

Il est accepté qu'elle lutte pour la vie, pour le pain, qu'elle en subisse les deux lois, il n'est pas accepté qu'elle puisse déchoir. La femme se sent sur un piédestal. Quand elle assiste à la lutte cynique qui s'établit d'homme à homme dans les partis poHtiques, les places, les votes, les élections, les bills, elle craint, entrant dans cette mêlée, d'y perdre ce sentiment d'immatérialité dont on la protège. Elles sentent que l'empire incontesté du bien, le royaume du moral où elles ont conquis leurs grades et leurs droits, par leurs vertus, leur philanthropie, par leur énergie déployée contre le vice sont autrement inexpugnables (1).

(1) Dans différents Étals, les femmes ont été, par vote, appelées à des fonctions municipales analogues à celles de nos maires de communes. Les résultats ont été excellents, et au point de vue de l'intégrité administrative, et au point de vue du progrès moral. Par

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En somme il n'est pas une bonne œuvre où la femme américaine ne puisse revendiquer des titres de gloire; ses sentiments de poésie, de pudeur, d'idéalité, de morale, de justice, se dressent en travers de Teffréné et impitoyable strugle for life ximéricain. L'Américaine, malgré sa dissemblance d'avec notre propre idéal de féminisme européen, malgré les silhouettes anormales de celles que la vie a entraînées, le vertige de la libre allure, l'ivresse du dollar, les heurts sociaux d'une civilisation à soubresauts disparates et détraquée, est une femme de cœur et d'esprit. Si un impossible alliage moral mêlait ces deux entités si distinctes, l'Américaine et l'Européenne, il en sortirait peutêtre l'Eve nouvelle souhaitée par les penseurs sans la trouver, ni ici, ni là-bas.

L'Américaine, par son bon sens, son énergie, son courage moral, son enthousiasme pratique et sa philanthropie si large et si tenace, a droit à sa royauté.

des revisions minutieuses elles ont fait rendre gorge à d'anciens concussionnaires ; de plus, anli-alcooliques intrépides, la plupart des cabarets furent sévèrement réglementés, surveillés, traqués à la moindre faute, et fermés sans rémission ; le même zèle fut déployé contre la débauche, la traite des fillettes, la prostitution et le vagabondage des enfants.

Un phalanstère.

Pas plus pour la grande ville américaine que pour rhumble bourgade, on ne trouve, si on veut les définir et les retracer au lecteur européen, ni terme, ni image analogues qui les rattachent à nos conceptions.

C*est en vain que le plus cosmopolite d'entre nous cherche dans ses souvenirs des similitudes. Rien n'y est semblable au déjà va de nos yeux ni au déjà connu de nos mœurs. Le village du nord (danois, hanovrien, beige, anglais), village net, propre, coquet ou monotone, diffère autant du village américain que le village du midi (italien, espagnol ou provençal), village bizarre, morne ou grouillant. Une pensée, un regard vers nos villages d'Europe ramènent des visions diverses, laides ou gracieuses, et par surcroit, la pittoresque empreinte du passé; une ruine, une église, une fontaine, un château, un vieux pont, un moulin branlant, une chaumière croulante, parfois des costumes, ou des traces de costumes locaux, des réminiscences de patois, vestiges qu'on recherche et qu'on caresse

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parce qu'ils ont une saveur qui nous rattache à ce qui a subsisté, mais ici ou là, sous l'aspect calme et agreste de ceux du nord, sous la physionomie colorée et brûlante de ceux du midi, on retrouve les parentés abstraites de la pauvreté plus ou moins latente : le travail âpre, dur; l'économie continue, sordide, et ce relent de fausse humilité, de petitesses grossières, de défiances poursuivies, de traditions surannées, d'usages vénérables, de préjugés de religion ou de races ; enfin de règles, de vertus, de vices et de lois d'une féodalité à peine disparue et souvent déjà remplacée.

Le village américain est autre ; il est imprévu, il est inédit, il est surtout factice.

Voici East-Aurora, un bourg de deux mille âmes, situé au fond de l'État de New-York, c'est-à-dire faisant partie de la New-England,un des plus vieux et des plus policés États, dont le total de la population est à peu près celui de la France. East-Aurora n'est même pas sur la ligne des grands rapides de New-York à Chicago ; une petite voie d'intérêt local le rattache à Buffalo, ville presque secondaire — pour l'Union s'entend ! — ville de deux cent mille âmes et qui n'existait pas il y a cinquante ans.

A l'instar de tous les villages américains, East- Aurora est tracé en échiquier par d'énormes avenues rectilignes plantées d'arbres épais. Des chemins de planches qui permettent de circuler à pied sec, malgré la boue, servent de trottoirs sur des pentes gazonnées reliés aux pelouses dont chaque maison grande ou petite est entourée.

Les cottages à un, à deux ou à trois étages sont en bois, depuis le cottage riche derrière lequel on voit le garage de l'automobile jusqu'au cottage pauvre qui touche à la cabane ; ils ont des formes

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hardies, mouvementées, amusantes, non sans grâce; ils sont presque tous fraîchement repeints, en hlanc, en gris, en ocre, en vert, en paille, avec des rehauts noirs, bruns, cuivre, grenat, orange. Aucune barrière — ni haie, ni même un fil de laiton — ne les protège du passant ou du voisin ; le seul mur qu'on voit à East-Aurora est celui du vaste cimetière où les frondaisons s'étendent à l'infini (là non plus on n'entend être guère serré, et les morts ne sont point forcés, comme chez nous, de jouer du tibia pour faire place au nouveau venu). Autour des cottages beaucoup de fleurs, d'arbustes, se dressent au milieu d'une herbe verte, grasse, serrée, tondue et retondue sans cesse, ni répit, afin d'en faire un velours doux et frais que l'on foule sans crainte de Tabimer.

Chaque cottage a une vérandah, et dans celle-ci des tables, des rocking-chairs, des hamacs, les plantes grimpantes festonnent les colonnettes et retombent en tentures diaprées entre lesquelles, chaque été, les oiseaux-mouches, venus du Sud, voltigent et bourdonnent.

Trois hôtels, non des sales auberges campagnardes, mais des petits hôtels décents, corrects, deux magasins de nouveautés, six épiceries, un confiseur, un sellier, un charron, deux coiffeurs, trois pharmaciens, et naturellement outre tout ce que renferme la pharmacie-bazar d'Amérique il y a ici abonnement de lecture, abonnement de musique, dont le fond est renouvelé semestriellement, accessoires de dessin, livres de classe, parfumerie riche au détail. Les inévitables bars, discrètement cachés dans les avenues transversales ; le bureau de poste exhibe une vingtaine de boites à clef, en cristal, pour ceux qui préfèrent venir chercher leurs

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lettres, et l'inévitable cadre où chaque matin, par télégramme, on affiche le pronostic (presque toujours exact) de la température, ainsi que dans toute rUnion, de Washington au plus misérable placer. Un théâtre pour six cents spectateurs, où troupes et forains se succèdent (1 fr. 25 les premières places). Un magasin de journaux, représentant d'une grande blanchisserie de Buffalo, d'où l'on rend les cols et manchettes glacés à neuf, car le villageois américain entend avoir une mise aussi officielle, aussi irréprochable que le millionnaire de Boston. Un grand dépôt de charbon. Un grand dépôt de glace. De plus, chaque matin, Buffalo expédie, en vi^agon réfrigérant, de l'ice-cream. Six églises appartenant à des confessions différentes, depuis la catholique jusqu'au Christ Scientist fort à la mode, presbytériens, méthodistes, unionistes, humanitari3tes,etc., etc. Une de ces églises est ouverte par hasard en semaine ; si vous entrez vous verrez une vaste nef en bois vernissé et peint, larges banc commodes, à terre bandes de tapis, fenêtres à guillotine pour laisser passer l'air, jolis vitraux, chaire sculptée, orgue flamboyant, lustres dorés ; sur le côté petite salle de conférence, puis la sacristie, le bureau du pasteur, tout est confortable, aussi, presque élégant : il y a l'électricité. . . il y a le téléphone. Chaque église bâtie, payée et entretenue y compris un desservant par ses seuls fidèles, à Taide de cotisations, de quêtes, de fêtes de charité, vivant toutes les six en bons rapports, et pavoisant à qui mieux mieux pour les fêtes nationales, dont les six chefs se connaissent, se causent et s'entendent pour des intérêts matériels ou moraux du pays — y compris les potins ; l'un des pasteurs est très petitement payé par ses ouailles des plus restreintes ; comme il prêche bien,

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on est déjà venu lui offrir d'une église d*analogue culte de plus forts appointements, car l'éloquence se met aux enchères. Il a refusé, tenant à sa petite cure, mais pour vivre il s'est fait... avocat consultant ! alliant l'esprit de l'évangile aux détours de la chicane).

Une école mixte sans nuance, ni propagande religieuse, dirigée et administrée par un comité communal dépositaire des fonds et régulateur du programme d'enseignement. — Y a-t-il des usines dans ce village? — Non! — Des grandes cultures? — Non ! La terre est plutôt pauvre, ne rend que 5 pour 100, et les fermiers luttent à grand peine contre la gigantesque agriculture de l'Ouest et son rendement de 15 à 20 pour 100. — Ces cottages sont-ils aussi habités par des rentiers de BufFalo? — Quelquesuns, fortpeu, viennent pour l'été; malheureusement, c'est le petit nombre, ce pays est pauvre. C'est là leur appréciation, ce pays n'est pas riche, et c'est en vain qu'on cherche même les apparences de l'économie. Les fillettes qui vont en classe sont habillées de nuances claires, elles ont des tabliers blancs, tous les rubans de leurs cheveux sont neufs; les garçonnets sont bien mis, sans ravaudages ni raccommodages.

Dans un petit bois séculaire on a installé une vaste salle rustique, à hautes baies ouvertes, dans le fond petite estrade, en haut une tribune pour l'orchestre, tout autour des bancs, à terre un excellent plancher. Cela est pour les conférences de plein air, les élections, les fêtes de charité, les expositions de bébés, et une fois par semaine, l'été, le soir, il y a bal champêtre aux sons d'une assez passable fanfare. Outre le village on vient des environs, si l'on en juge par l'interminable file de petites voi-

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tures attachées tout autour aux troncs des arbres. Pour 25 cents (1 fr. 25) on a droit à un jeton de cinq danses. Il y a foule. Les femmes presque bien mises, en blanc surtout, très coquettement coiffées; — sauf les gants plutôt rares, on se croirait dans un salon, les chaussures sont fines, les dessous mousseux; les hommes en veston, et aussi en manches de chemise d'une blancheur éblouissante ; mais ici comme dans toute l'Amérique, on les sent d'un kaolin plus rude que les femmes, moins de culture, moins d'apparence. Elles sont dames ; eux restés colons. Néanmoins le public n'a ni l'air vulgaire, ni l'air canaille : simple, gai et convenable ; pas de gestes grossiers, pas de cris, pas de danses trop vives, on valse et on bostonne sur un rythme lent ; comme les hommes sont en petit nombre, les femmes dansent entre elles et s'amusent franchement. Le buffet ne vend pas de spiritueux; des bananes, des oranges, de l'ice-cream ; cà et là les girls et leurs sweet-hedH vont se promener entre les arbres ou s'asseoir sur les vieux troncs écroulés; du reste on vient en famille, on amène aussi les petits enfants, jusqu'au nourrisson... car il n'y a pas de bonnes à qui les confier, et, y en eût-il, les bonnes elles aussi viendraient au bal.

Plus loin la pelouse et l'estrade du base-bail, sorte de jeu de ballon dangereux et brutal, réservé à chaque samedi dans l'après-midi, et qui partage très loyalement le village entier en deux parties, ayant chacun ses favoris et ses couleurs.

L'estrade, protégée par un treillis de fils de fer contre les balles en bois du base-bail (souvent mortel), regorge surtout de femmes (1 fr. 25 la place), sœurs, mères, épouses, fiancées des équipiers ; elles ne sont pas les moins enthousiastes

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pour acclamer les bons coups par des cris de triomphe.

Dans une des avenues d'East-Aurora le phalanstère des R... Rien ne le sépare ni ne le distingue du petit village, sauf des constructions en pierre de taille, luxe très coûteux au pays de l'architecture en planches. Des arbres entretenus et soignés avec amour. A perte de vue, une extrême abondance de fleurs : capucines, hélianthes, tournesols, dahlias, ourlent les allées et les sentiers de leurs nuances exclusivement jaunes, car c'est ici la couleur... royale! la couleur favorite d'Elbert H..., roi de ce phalanstère unique au monde, où il est lui-même une bouture impossible à pousser ailleurs que dans la flore américaine.

Avant de parler de l'œuvre, parlons de l'homme. Grand, sec, brun, contrairement à la plupart des Américains, les cheveux sont rares et longs. Le front surmonte des yeux vifs, audacieux, fulgurants, dont le regard s'écarte dans le vide, ou s'abaisse à ] terre, quand vous lui parlez ; à moins qu'il ne vous scrute avec une pénétration de vrille. La bouche fine, sèche, sourit toujours d'un sourire voulu qu'il décrète dans ses maximes. L'expression est difiBcile à fixer entre ce sourire débonnaire et ce regard terrible. Dans la journée, il porte souvent ce pantalon américain destiné aux travailleurs, en toile bleue, montant très haut, presque sous les bras, soutenu par des bandes bretelles qui se croisent sur les épaules; le soir il est habillé de drap bleu, il n'emploie de chapeau qu'à la ville. Actif, remuant, son attention s'étend à tout. Sa seule distraction est, vers cinq heures du soir, une promenade sur un

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de ces beaux pur sang qu'il enfourche, avec ce même pantalon de toile bleue ; le front est ceint d'une bandelette blanche, à la mode indienne, pour fixer les cheveux ; un autre plaisir favori, c'est d'entendre de la musique. Il ne fume pas, il ne prend jamais de vin. Sa chambre à coucher est une vérandah qu'abritent un treillis de fils de fer et des stores de toile ; notez que nous touchons au Canada ; il y a six mois de neige. C'est, disent ses intimes, un homme-amphibie, profitant deux ou trois fois par jour des moindres minutes de liberté pour prendre un bain.

« Quelque jour, dit-il, j'écrirai mes mémoires, « comme saint Augustin ou J.-J. Rousseau, mais « pour le moment je veux seulement dire que je <c suis né dans l'Ulinois, il y a cinquante ans. Mon « père était un médecin de campagne dont le revenu « annuel n'a jamais dépassé cinq cents dollars. J'ai (( laissé Técole à l'âge de quinze ans, mais ma « technique était bonne, je connaissais tous les « arbres de la forêt et tous ses animaux sauvages, (( toutes sortes de poissons, grenouilles ou oiseaujj-, « tout ce qui mange, vole ou nage; je connais (( toutes les plantes et toutes les graines, et je con- « naissais toutes les espèces de bétail, chevaux, « moutons ou porcs; je savais traire une vache, <( seller un cheval, je savais semer et moissonner, « faire des salaisons, des conserves; j'étais un « jeune campagnard solide, actif, aidant son père « et sa mère; je n'étais pas d'une ignorance trop « dense... Ne plaignez pas les jeunes campagnards, « Dieu est de leur côté; à seize ans, je débute (( comme fermier, je faisais l'ouvrage d'un homme « et j'étais payé comme un enfant. Je le trouvais « et ne pouvais m'empêcher de le dire à mon

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« patron qui me répondit : Vous savez ce que vous « faites! Je répliquai: Oui, etje m'en allai. Là-dessus « je devins cow-boy, puis je m'en lassai et partis « pour Chicago, où je m'embauchai comme impric( meur ; ensuite, je vendis du savon en qualité de « colporteur, ou je déchargeai du bois sur les « quais. Je lisais tout ce que je trouvais de livres, « j'adressais des articles à tous les journaux, et je « fis un peu de reportage et devins quelque « temps commis-voyageur; après je fus maître « d'école dans un village ; je lisais alors Emerson, « Carlyle et Maccaulay. J'entrai dans une fabrique « de savon, je lisais Shakespeare et Hamlet; je « devins gérant de la fabrique, j'eus des idées c( commerciales, dans cette industrie, qui devaient « rapporter des millions. — Je savais fort bien que (( cela faisait des millions, mais je n'en avais pas « besoin ; je vendis ma part d'associé pour soixante- (( cinq mille dollars et j'entrai à l'Université d'Haru vard pendant deux ans ; je partis pour l'Europe, « je joignis William Morris, je revins en Amérique (( et suivis les cours du Chautaqua. J'appris le grec « et le latin avec un pasteur de village; j'élevai des « chevaux et j 'écrivis mes premiers livres. C'est ainsi « que j'ai poursuivi mon éducation, et suis devenu « ce que je suis. Je n'ai jamais été malade un seul « jour, je n'ai jamais manqué d'appétit à un repas, (( je n'ai jamais consulté un docteur, ni fumé un « cigare, ni pris un verre de vin ; le goût des che- (c vaux est mon seul caprice. Chaque jour je monte « à cheval (un cheval que j'ai dressé moi-même, « qui n'a jamais été sellé par un autre que moi, et qui « n'a jamais été attelé). Je suis devenu imprimeur, « parce que nul ne voulait éditer mes ouvrages. Le garçon de ferme, colporteur de savon, déchar-

geur de bois, est devenu un des écrivains les plus écoutés de rAmérique, un des conférenciers les plus en vogue. Sa petite revue-pamphlet : The Philistine se tire à cent mille exemplaires, se répandant aux quatre coins du monde.

Le Phalanstère des R... qu'il a fondé peu à peu et porté à un exceptionnel degré de prospérité, a pour devise : JFJead, Hearty Handj les trois H comme ils disent ; Head, la tète pour penser ; Ilearty le cœur pour aimer; Hand, la main pour travailler. Au Phalanstère la force motrice intervient seulement dans les cas où la main ne serait plus qu'un outil dénué d'intelligence et alors assimilé aune machine.

Le Phalanstère renferme une imprimerie de livres de luxe, enluminés à la main ; une fabrique dh meubles, une fabrique de tapis dans Tancien style colonial, une forge pour la ferronnerie d'art, un atelier de reliure; un atelier de cartonnage. Durant les mois de vacances, il y a un Summer School (Ecole d'été), ou Ton enseigne deux mois durant, outre les travaux habituels du Phalanstère, les langues vivantes, la musique, la gymnastique, le dessin, l'escrime; enfin un School of life (école de la vie) encore à son début.

A dessein, ou par hasard, rien n'indique chez les R... qu'il faille subir une foi, une loi. L'aspect : « communauté » est totalement caché. Le Phalanstère se présente comme un groupement de familles aisées et amies, heureuses de s'associer les unes aux autres.

Une grande salle d'assemblée nommée « chapel», dû par ce secret sentiment de religiosité qui fermente toujours au cœur intime des races anglosaxonnes, et aussi afin d'indiquer combien le culte de Tart et de l'esprit sont également des prières ;

mais chez les R... on ne rend de culte public qu'à l'intellect.

Enormes réfectoires, avec de massives tables rondes auxquelles le bouquet de fleurs, les fins napperons de dentelle, Targenterie et la cristallerie éblouissante donnent Fair d'un intérieur patriarcal et cossu. Bureaux immenses, salles de vente élégantes, salons confortables, sophas profonds, fauteuils moelleux, partout des albums, des fleurs (jaunes, naturellement !), tables pour écrire coquettement disposées, papiers, enveloppes (toujours jaunes). Bibliothèques bourrées de livres de morale, de philosophie, d'histoire; collections de revues, magazines sur toutes les sciences, sur tous les arts, sur toutes les questions sociales, humanitaires, techniques. Nul meuble n'est fermé, nul registre n'est tenu, des pancartes disent en gros caractères : Usez, jouissez, utilisez tout ce que le phalanstère renferme. Détail typique : point de journaux quotidiens, personne n'avait l'air de s'en servir et cela, dans un pays où chacun se croit tenu d'en lire deux ou trois par jour. Il est vrai que chez les R... on n'est pas tout à fait américain. Les chambres sont des sortes de cellules : un lit, une chaise, une commode, aux murailles de jolies gravures, sur la table des fleurs, des livres. Point de lavabo, mais à chaque étage, une luxueuse salle de bain avec eau froide, eau chaude, pile de serviettes soyeuses. Si vous le préférez, on vous plantera une tente dans le jardin? Ne voulez-vous pas une tente? Une propreté, une netteté immaculées. A terre de jolis tapis. Dans les encoignures des moulages d'après l'antique, des lithographies d'hommes célèbres : Voltaire, Savonarole, Ruskin, Chopin, etc. Cinq à six pianos, plus un piano mécanique pour faire

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danser l'hiver; des étagères bourrées de poteries sioux, ou de ces charmantes vanneries des tribus californiennes. Un ensemble gai, doux, caressant. Partout des plantes, des fougères, des roseaux, des pois de senteur, des clématites. On trouve surla table des enlumineuses, sur la case des typographes, à l'atelier de reliure, d'ébénisterie, de fer forgé, dans les moindres réunions, dans les chambres, dans les couloirs... des fleurs! des fleurs! encore des fleurs ! Une jeune fille est chargée de ce soin; jusqu'à midi on la voit, chaque matin, distribuant sa brassée odorante et étincelante.

Sur les portes, çà et là dans les salons, on lit, peintes ou encadrées, des devises :

« Béni est l'homme qui a trouvé son travail.

« Soyez aimable et ayez une voix douce.

« L'art est l'expression de la joie de l'homme (( dans son travail. »

<c L'homme n'est grand qu'en raison de sa bonté. »

« Etranger I si en passant vous me trouvez et voulez me parler, pourquoi ne me parleriez-vous point? Et pourquoi ne vous parlerais-je pas? »

Rien n'est plus aisé que deparvenir àElbertH..., Tordre est donné de ne rebuter personne ; entre autres talents, il a celui de distinguer ceux qui peuvent l'aider et ceux qu'il peut aider. Avec la sagacité philosophique d'un homme d'État, il les accepte sans se soucier de l'abîme d'où parfois il les tire. Tel qui broyé par la roue implacable ne trou-^ verait peut-être point ailleurs ni un gîte, ni une parole, rencontre chez les R... un foyer et un sourire afin de refaire de lui un homme utile et sans doute recréer un honnête homme.

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Au Phalanstère on accueille toujours et, de suite, on vous met à même de gagner votre vie sans recourir à l'aumône. Il y a été admis en principe par Elbert H... que seule l'initiative fait un être supérieur, qu'il n'est pas nécessaire d'avoir été longuement montré à produire ceci ou cela, pour le tenter ; telle est la volonté de cet homme, sa puissance de persuasion, Tair ambiant de ce milieu, que chacun essaie de se réincarner dans les silhouettes qu'Elbert H... a données en modèles.

Au pays de la machine à outrance, il a décidé que, seul, le travail à la main est parfait, parce qu'il est spontané, personnel et humanitaire.

Dans le pays du dollar, il a aussi décidé que le temps n'a point de valeur, s'il est consacré à parachever une œuvre parfaite.

Sur rimplacable terre du chacun pour soi et du sens pratique, il a formé un groupement où — du moins en apparence et en principe — le charme de Tart, la noblesse des idées abstraites, la poésie de la simplicité, la grâce de la douceur, loin d'y paraître, comme dans le reste de TUnion, encombrantes, ridicules, sont glorifiées et suivies.

Telles sont les bases fondamentales du Phalanstère et de la société des R... ; car il va de soi que les R... sont une société mi-esthétique, mi-industrielle, par cotisation et actions. Répandus à travers toute rUnion, les membres de la société doivent une fois l'an, dans la seconde semaine d'août, autant que faire se peut, rejoindre East-Aurora, se revoir, se retremper.

J'ai pu, étant au Phalanstère, lors de cette assemblée nommée Convention, constater une fois de plus l'admirable, l'intense compréhension que l'Américaine possède de la force du groupement.

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Sans appel, sans circulaire, sans jetons de présence, plus de trois cents membres sont accourus, faisant, qui trente heures, qui quarante-huit heures et plus de pullman-car, pour le seul plaisir d'échanger leurs idées et d'affirmer leurs principes.

Cette Convention se composait d'une élite intellectuelle : hommes et femmes de sciences et d'arts, avocats, doctoresses, acteurs, médecins, professeurs, philanthropes, conférenciers, riches industriels, journalistes. Peu de puritains rigides, car Elbert H. . . est un free-thinker (libre-penseur), mais il y avait aussi des croyants qui déclaraient très haut leurs sentiments pieux. Nous fûmes saturés de discours, concerts, réunions contradictoires, soirées dramatiques. Le dimanche, Elbert H... annonça qu'il y aurait un « Office » ; tous se réunirent dans la chapelle et il parla admirablement sur la mort de Socrate. On jugera, par l'annonce et le choix du sujet, combien il est un manieur d'hommes. Sa voix est douce, basse, sans sonorité, sans timbre, souvent si mourante que la finale des mots lui échappe ; pas un geste, ses mains sont croisées derrière son dos. Pas une mimique, ses yeux semblent voilés, et pour émettre ses théories si subversives, si hardies, qui sapent et qui renversent, une attitude stoïquement calme... sauf que parfois sa bouche mince s'entr'ouvre et demeure quatre ou cinq secondes entr'ouverte, comme s'il était effrayé de ce qu'il va lancer.

Pour faire partie des R..., point de formules ni de contrat.

— Vous voulez vivre avec nous? Soit. Comment le voulez-vous?

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«Est-ce en nous donnant votre journée? En ce cas, elle est de huit heures, et vous aurez un salaire correspondant.

<c Est-ce en nous donnant simplement une demijournée de travail, quatre heures? Alors vous serez seulement nourri et logé. »

« Est-ce en visiteur ? Le prix est de dix francs par jour. »

Si vous faites partie du Phalanstère à titre effectif, vous devez, cela va de soi, en accepter l'esprit spécial qui décrète que nulle besogne n'est humiliante, rendue dans un but utilitaire, et à titre d'aide gracieuse; que soulever des malades, cueillir des pommes, tondre le gazon, porter les lettres à la poste, repeindre les bancs du jardin, mettre le couvert, balayer les vérandahs, « cicéronner » les visiteurs, vendre des livres, ficeler des paquets, ne sont pas au-dessous de vous parce que vous êtes un gent-r leman, une lady, un savant ou un conférencier, parce que vous connaissez le latin, ou que votre père est sénateur. Elbert H... paie d'exemple; décharge du foin, étend du linge ; ses fils transportent des malles, récoltent des pommes de terre, ou s'occupent pendant le déjeuner, une heure durant, du monte-plat de l'office ; sa femme sert à table les jours de la « Convention ». En réalité, il y a au Phalanstère très peu de vrais serviteurs chargés de soins uniquement domestiques. Ceux-là mèmejouissent des principes de la cordialité américaine ; la cuisinière avait une volière de serins qui lui appartenait en propre, et je me rappelle très bien d'une petite boulotte qui tenait le milieu entre la laveuse de vaisselle et la femme de chambre ; très éprise de musique, elle s'asseyait toujours auprès des chanteurs ou des pianistes qui travaillaient leur art, et, entou-

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rant leur taille, demandait sans vergogne ses airs favoris. On comprendra alors que le service est discret, exquis, unique, puisqu'il se recrute surtout dans les membres du Phalanstère; les uns, parce qu'ils n'ont pas de fortune et veulent économiser dans tel ou tel but, d'autres par gentille émulation. Ma table, dans le réfectoire, était servie par une grande brunette, jolie, délicate et aristocratique; c'était une future « professer », déjà bachelière èslettres et qui préparait sa thèse de licenciée tout en m'apportant du chocolat ou du jambon. Elle appuyait sa main sur mon épaule pour me demander ce que je voulais manger, elle avait le plus gracieux sourire, et quand elle posait devant moi mon «oatmeal bouillie », je prenais ses longs doigts fuselés et roses pour la remercier, avec mon meilleur compliment... certes. Don Quichotte qui était servi par des princesses, et Rossinante par des pucelles, dit Cervantes, n'ont jamais rencontré plus de prévenances que l'hôte des R. .. Tout marchait àl'avenant. Le professeur de violon s'occupait des carafes d'eau glacée ; un des meilleurs diseurs de poésies, un autre dont la belle voix nous charmait souvent dans les concerts du soir, étaient préposés à la crème et au café. Quelques-uns, pourtant, fraîchement débarqués de l'Europe et non échenillés de leurs préjugés, avaient stipulé qu'ils seraient en dehors de ces tâches spéciales... aussi ils n'étaient pas au fond tenus pour des vrais R... et leur noviciat se prolongeait outre mesure.

Naturellement vous participez à toute la vie intellectuelle du Phalanstère. Libre à vous, ouvrier relieur, cartonnier, typographe, ébéniste, enlumineur, à cinq heures, quand vous quittez l'atelier, de suivre le cours d'italien ou de chant, de jouer

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du piano, de feuilleter les albums, d'apprendre ce que vous ignorez ou d'enseigner ce que vous savez ; libre à vous d'utiliser la bibliothèque pour piocher la leçon de littérature, de philosophie, d'histoire, de morale, que deux fois par semaine Elbert H.., fait à tous venants ; la bibliothèque est riche, prenez les livres que le soir, au moment de la leçon, on vous distribue en outre des brochures sur la leçon elle-même, et vous allez y prendre part en réalité, car y assiste qui veut, depuis l'enfant de dix ans jusqu'aux célébrités de passage. Elbert H... est sur Testrade, s'y promenant à pas lents, ou appuyé, debout, contre un pupitre. J'y ai entendu critiquer et paraphraser Michel-Ange, Corot, Burke, Socrate, Gladstone, Madame Guyon, Voltaire. Ce soir-là, le portrait de Voltaire, entouré de guirlandes de clématites, était en place d'honneur, et il y eut aussi le (c soir » de Chopin.

Il ne faut pas s'imaginer qu'à l'instar de nos professeurs du Collège de France, Elbert H... parle et qu'on l'écoute. Chaque auditeur lit un passage de l'œuvre analogue, et le maître développe, expose, questionne. « Savez'Vousceci?.. y^ Je pense cela.,, » Qui peut répondre Ik-dessus ?, . . De suite la discussion à haute voix s'entame. Chacun à tour de rôle, sans quitter saplace, commente, renseigne ou interroge; l'auditoire, sous les yeux de Elbert H... se transforme en clavier, il interpelle un peintre sur une question d'art, une doctoresse sur un détail médical, un étudiant en théologie sur une question sacrée.

On proposa un référendum : Si tous les livres de la terre, sauf un, devaient disparaître, lequel garderiez- vous?

Cela provoqua une vraie agitation dans le Phalanstère. La Bible etingersoll, l'athéiste, réunirent

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un grand nombre de voix. Un missionnaire enchanta rauditoire par l'apologie du Nouveau Testament. Un jeune New-Yorkais, sémite, âgé de dixhuit ans, petit, maladif, imberbe et qui se posait en Pic de la Mirandole, déclara que toute la Bible entière était apocryphe, de plus grotesque et immorale ; comme il ne manquait pas de verve, il débita des citations en style macaronique ; les uns se roulaient de rire, les autres crièrent : « Tollé I » Un gentleman entraîna sa fille comme on entamait l'histoire de Loth ; le propre père d'Elbert H... attaqua son fils avec aigreur, mais la liberté de la parole fat maintenue, et chacun put donner son avis, jusqu'au jardinier, socialiste ardent, et occultiste à ses heures. L'affaire eut de la répercussion dans le village. Le lendemain les clients qui allaient à la pharmacie déguster un « lemon-squsish » s'abordaient avechorripilation :

— Avez-vous entendu ce qu'a dit V « infidèle ? » Le grand souhait d'Elbert H... est de toujours compléter le travail manuel par l'effort de l'esprit, même d'une façon élémentaire, de contrebalancer la sécheresse du métier par le charme de la culture. Il essaie de faire comprendre que le dollar gagné ne suffit pas à l'homme. Ce désir il s'efforce par tous les moyens de le provoquer, et souvent il l'obtient.

Son plaisir favori était de s'en aller au « camxp. » A quatorze kilomètres du Phalanstère, Elbert H... possédait un bois où on avait bâti une baraque en planches pouvant abriter quatre personnes. Le samedi, vers midi, ou les veilles de fêtes, ou après des séries de fatigues — en guise de vacances — on s'en allait au camp ! La cuisinière vous donnait un sac de pommes de terre, du lard, du sucre, du thé,

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quelques conserves, on prenait sa couverture et l'on partait ; parfois entre hommes, parfois hommes et femmes, parfois des femmes seules.

Là bas, dans la baraque, il y avait une casserole et peut-être deux fourchettes. Pendant vingt-quatre heures ou pendant trois jours on fait sa cuisine avec du bois vert, on dort tout habillé, on pèche, on chasse si on le peut, on boit tous au même verre, on s'entend ronfler les uns les autres, on se lave au ruisseau. C'est, parait-il, passionnant! Le premier atavisme américain est une réminiscence du sauvage et du pionnier.

Les concerts étaient lors de mon séjour excellents. Il y avait à cette époque (1904), chez les R..., un jeune Napolitain, petit-fils d'Autrichien, joignant à un récitaient de compositeur une grande maestria comme pianiste. En dehors des jours consacrés à la musique, parfois, quand il pleuvait, il nous réunissait chez lui, dans son salon. On ouvrait les portes et on s'installait au hasard sur les fauteuils ou à terre sur les tapis, il éteignait presque toujours la lumière électrique, et je n'oublierai jamais certain soir où il ne joua que du Chopin; puis, tout à coup prenant la parole, il parla sur la Marche funèbre; il expliqua, à la façon dont un grand musicien peut la saisir et la comprendre, la synthèse de la douleur et de la mort, l'amertume du regret, la désespérance du néant et la douceur du souvenir ; étant lui-même sous le coup d'un deuil filial, il fut éloquent et entraînant; il joua ensuite avec une intensité d'expression profonde ; l'auditoire resta silencieux, immobile, et au bout de quelques minutes se réveilla par des bravos

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frénétiques (toujours à tâtons) ; une fois de plus la vieille Europe enchantait les Barbares qui pliaient le genou devant sa puissance occulte; une telle scène ne pouvait se produire que dans un tel centre... qu'on juge de la puissance des impressions qu'elle produit, et du ferment qu'elle peut lever. — J'ai aussi assisté à une autre scène d'enthousiasme et à propos de ce qui semblait le moins devoir la provoquer. On avait organisé une « Soirée française » dont on me décerna la présidence d'honneur. Le programme imprimé admirablement, et en français, ne contenait que des œuvres françaises. On récita du La Fontaine, on chanta du Berlioz, du Massenet, du Godard. On joua du Legouvé, « La cigale chez les fourmis » (fort gentiment!) ; les acteurs parlaient notre vieille langue avec des accents fort divers, car le père noble était d'origine hongroise, la mère de race russe, lajeune première issue d'allemand ; seul l'amoureux, un réel américain, timide et raide à désespérer; enfin on termina la soirée par la Marseillaise écoutée debout ; mais le clou revint à une Française qui dit une chansonnette du xviii^ siècle (1) dont les paroles délicates et friponnes furent préalablement traduites en anglais à cette foule bigarrée et baroque; on lui expliqua que cette chanson se trouvait dans les albums de la malheureuse Marie-Antoinette dont les recueils sont actuellement conservés à la Bibliothèque nationale de Paris, et que la page où est cette chanson, page jaunie, usée, indique que c'était un air favori; cette musiquette vieillotte, ce texte naïf et pourtant malicieux, fredonné délicatement sans gestes autres

.(1) Colinette (recueil de La Borde),

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qu'un battement de paupières ou une intention de sourire, une vague coup d'œil effarouché, provoqua un délire ; on le redemanda, on le bissa, on le trissa. Enfin las d'applaudir, les spectateurs rugirent le cri de bienvenue des Sioux, sorte de hurlement strident et guttural I

Ici, chez les R..., même difficulté de la pénétration psychologique de cette race primitive encore et déjà factice, où les éléments les plus opposés grouillent sans parvenir à s'amalgamer.

Il faut voir, noter, constater ; inutile de demander l'explication ; au hasard quelques silhouettes :

— George W. I..., un Écossais resté jusqu'à dixsept ans un enfant maladif, presque condamné ; devenu pasteur il partit comme missionnaire pour convertir les Sioux et les Apaches. Au contact des Indiens l'Anglais s'est mué en Américain, puis l'AQiéricain en un indianisant célèbre, dont la parole fait autorité sur ces matières. — A vécu et vit encore de la vie des tribus réputées les plus sanguinaires et ne cesse de vanter leurs vertus familiales, leurs sentiments patriotiques, leur délicatesse, leur activité; enfin il réclame en faveur de ces races infortunées, dont le seul crime a été de posséder un sol convoité, le respect et la sympathie.

Endurci par la vie du grand air, George W. J... est un homme robuste, infatigable. A force de patience, de bonté et de souplesse aussi, il a pénétré dans les plus secrètes intimités des tribus, jusqu'aux rites religieux soigneusement dérobés aux Blancs.

Nature enthousiaste, débordante de fougue et de

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verve, George W. J..., avec une inlassable complaisance, trois semaines durant, nous fit le matin un cours de poésie anglaise, paraphrasant Byron ou Longfellow par des aperçus d'une extrême finesse de nuances littéraires ou philosophiques. Le cours avait lieu sur la vérandah ; ce professeur d'ordre spécial était vêtu de sa chemise de flanelle bleu-marine et de ce fameux pantalon de travail américain; autour de lui hommes et femmes se pressaient, s'entassaient; parfois à ses pieds, sur ses genoux pour mieux l'écouter. Le soir, c'était conférence, avec projections lumineuses, sur les Indiens. A cette même tribune où Fulbert H... venait de prononcer ses théories d'athéisme, George W. J . . . parlait en croyant, avec une foi débordante et panthéiste. Son humour nous a bien souvent fait rire, mais il savait aussi, quand il conspuait la férocité systématique avec laquelle on a spolié et massacré les Indiens, soulever le public et le faire vibrer, et quand il criait : « S/iame to us! shame! le public tonnait encore plus fort.

— Kilty était l'amical surnom d'une jeune personne d'une trentaine d'années, fille d'un consul d'Allemagne, et, disait-on, de vieille souche ; au demeurant, totalement sourde, myope, et à moitié aphone. D'un naturel combatif, elle s'était brouillée avec les siens, et un beau soir arriva au Phalanstère avec dix cents dans sa poche. La famille, informée de cette détresse, déclara que peut-être était-il bon qu'elle développât son initiative. Depuis deux ans donc, Kitty développait son initiative. Le matin, elle travaillait comme brocheuse ; l'après-midi, on l'avait chargée de l'ordre des salons et des vérandahs ; armée d'un balai, elle chassait les fleurs effeuillées, rangeait les rocking-chairs, alignait les

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pots de fleurs; dans les salons elle classait les revues, bourrait les coussins, fermait les pianos, relevait les stores, redressait les bouquets.

Ensuite elle étendait un hamac et s'y balançait avec délice, seule joie de cette pauvre fille du Nord à qui l'on parlait peu, toujours par écrit, et qui répondait en jappant des sons rauques. Parfois, munie d'un grand bâton ferré, et coiffée d'un chapeau bergère, elle s'en allait promener son éternelle solitude. On la traitait avec douceur; elle était proprement vêtue de rose, de bleu, de blanc, tout cela par son labeur journalier. Me sachant Français, elle me demanda si c'était vrai, que parfois en Europe, les hommes suivaient les femmes dans la rue ? Sur ma réponse affirmative, elle déclara, dans une sorte d'aboiement, que jamais elle ne s'exposerait à pareille insulte. Je dus la rassurer à cet égard, lui prédisant que sans doute elle ne quitterait jamais son grand protecteur, Elbert H..., chez qui elle tenait du chat familier et du gnome invisible d'antan, afin qu'elle continue à développer son initiative, suivant le désir de sa noble famille.

— M. M..., Irlandais préposé à la direction de la ferronnerie. Tout le jour il martèle, de ses mains noircies, cendriers, lustres, pelles ou pincettes ; à cinq heures redevient ce qu'il est, parfait gentleman d'ailleurs, et de tenue coquette. Derrière le forgeron et le gentleman il y a le penseur et un érudit qui enseigne l'espagnol et l'histoire de France qu'il possède dans ses moindres détails ; socialiste convaincu, a essayé de fonder lui-même jadis une communauté absolument égahtaire, démocratique, paternelle, au sens cordial du mot; au bout de dix minutes de causerie, m'apprend que sa famille

l'aMÉRIQUE au XX* SIÈCLE 251

date du quatorzième siècle et a donné à la France un maréchal illustre.

— George W... F... chargé du cours d'histoire naturelle et du transport des malles, fardeaux, meubles, madriers, paniers de pommes, presque rhomme de peine du Phalanstère, de très vieille famille américaine, un savant doublé d'un poète. Amoureux de la nature et de ses moindres manifestations, il annonçait d'habitude l'heure de son cours de géologie et botanique sur une feuille de papier piquée sur la portière du salon : « 0 vous tous « qui aimez à redire la prière profonde que le par- « fum des fleurs et le chant des oiseaux murmure « en un hymne universel, venez avec moi. Nous « nous coucherons sur la Terre, notre bonne nour- « rice, nous respirerons son haleine douce, et vous « reviendrez riches et heureux. » Doux, rêveur et désintéressé des questions de dollars, il passait pour... un peu faible d'esprit!

— A. F., était en train de se bâtir lui-même un cottage avec atelier sur la moitié d'un autre cottage qu'on avait scié en deux, et à l'aide d'un treuil, déplacé, histoire de le remettre à l'alignement. Elève de Jean-Paul Laurens et d'Harpignies, paysagiste de réelle valeur, A. F... était titulaire du cours de Croquis. Il faisait de consciencieux efforts pour se persuader qu'il était américain, et n'aboutissait qu'à fournir une très curieuse étude d'atavisme. Tout en lui était français (car il descendait d'un Normand établi depuis cinquante ans au Canada), son talent, son esprit, son raffinement d'art, sa façon de parler le français avec un pur accent de Normandie, et avec des tournures de phrases sentant le terroir, son absence totale d'aptitudes spéculatives, la docilité avec laquelle il se laissait

exploiter, bien caractéristique de l'artiste européen... Un exilé sans le savoir.

— Un autre peintre de valeur était Mac K... élève de Gérome. Venu chez les R... pour se remettre, à la suite de surmenage nerveux, s'était loué aux alentours pour parfaire les récoltes. A six heures il réapparaissait en monsieur bien mis, causant art, esthétique et psychologie. Entre autres talents, excellent cuisinier. Lors de son arrivée il s'installa au « Camp » et se chargea de la nourriture de tous. Sa réputation parvint jusqu'au propriétaire d'un des hôtels de East-Aurora, qui vint lui proposer de l'embaucher à raison de vingt dollars par mois.

— ...Non.

— Trente-cinq dollars ?

— Non.

— Quarante?

— Non, je suis peintre, pas cuisinier!

— Dommage!

— C'est aussi ce que je pense !

— L'enseignement du français et de l'escrime revenait à un jeune gentilhomme angoumois, émigré à la suite d'un amour malheureux (seule raison qui puisse en France décider un homme de vieille famille à s'expatrier). Le Don Juan du Phalanstère, courtisant la brune et la blonde, r^esté boulevardier et trouvant que l'Amérique manquait de froufrous soyeux.

— L'allemand était dévolu à un docteur gradé d'une université germanique, sachant, outre l'italien qu'il enseignait, l'hébreu, le grec et le latin. Philosophe, parce qu'il était très lointainement parent de Schopenhauer qu'il avait réincarné, conçu et découvert à nouveau. Jadis possesseur d'une

l'amérique au xx" siècle 253

grande fortune, était allé habiter la Syrie sur le pied d'un pacha et avait terminé son voyage par sa disparition. Lui non plus n'était guère américain'; fumeur de pipes invétéré, on l'avait niché en haut d'une tour, ou ses livres, ses rêveries et les fumées du tabac fortifiaient ses aptitudes allemandes.

— La doctoresse S. M..., spécialiste pour les maladies nerveuses; belle vieille femme coiffée à l'ancienne mode avec des bandeaux ondulés et des boucles de cheveux argentés, front large, regard lumineux, sourire accueillant, une indéniable allure de noblesse et de distinction. A douze ans, vers 1840, c'était l'humble ouvrière d'une filature. Absolument illettrée, s'instruisit toute seule, puis s'intéressa aux lectures scientifiques, coupant un à un les feuillets de ses livres, afin de pouvoir les fixer sur le métier de tisseuse, et les lire tout en surveillant ses bobines. A quinze ans se présenta à rhôpital pour servir comme infirmière. A cette époque le féminisme était ignoré des mœurs américaines ; bien au contraire, les puritains de la Nouvelle-Angleterre bornaient la femme à un rôle purement familial. La petite tisseuse surmonta les obstacles, et en servant comme infirmière pourvut à ses besoins d'étudiante et gagna ses diplômes de doctoresse. Pendant trente ans elle avait pratiqué à B... Maintenant, retirée à la campagne, elle menait encore une vie active, prenant la parole avec un bon sens humoristique dans les meetings et les conférences humanitaires ou sociales. Par sa bonté, sa douceur, elle était restée essentiellement femme. « Quand je pense, disait-elle, qu'avec ma vie prise au dehors, je n'ai jamais eu le temps de faire un entremets pour mon mari ! Cela m'aurait fait tant de plaisir I »

Faut-il en citer encore, plus curieux et plus incompréhensibles pour nous les uns que les autres? Le jardinier politicien et spirite; le caissier guitariste, chanteur et savetier ; le contremaître de la reliure, ex-professeur de mathématiques; le fondé de pouvoir qui s'imagina de créer Vassurance via.' gère-bihliogra-phique'p^v laquelle, moyennant une somme versée, on était assuré jusqu'à sa mort de recevoir un exemplaire de chaque livre imprimé dans les presses d'Elbert H. . . , combinaison qui avait rapporté un flot d'or !

La documentation psychologique serait interminable, car chaque Américain, de par ses antécédents, et à cause des mœurs du pays, est une personnalité ; la médaille humaine peut y être plus ou moins gracieuse, belle ou parachevée, mais elle offre toujours de l'intérêt, parce qu'elle a toujours un relief personnel.

La question noire,

^ Les actes sociaux, comme les actes particuliers des hommes, ont des répercussions stupéfiantes et inattendues ; aussi l'actuelle question noire est, entre les mains de l'Amérique, une énigme ; il faut en suivre la fermentation sans espérer que notre siècle en connaisse le résultat (1).

Pour l'étudier^ on tâche de se glisser entre le négrophile et lenégrophobe; de vivre avec le noir émancipé, de se souvenir de son passé, si lourd d'atavismes néfastes, d'en accepter le présent rudimentaire; on s'essaie à une stricte impartialité, ce n'est pas facile.

Nous autres. Français du xx® siècle, nous ignorons les hiérarchies de castes, nous élevons à nous les spécimens d'humanités les plus primitifs, sans craindre que notre conception de l'égalité nous descende jusqu'à eux ; quant aux autres Européens, sauf des préjugés rétrogrades s'efîaçant de plus en

(1) Les lignes qui suivent n'aspirent qu'à esquisser les principaux côtés de l'état présent de ce problème sans remonter aux responsabilités antérieures qui Font provoqué.

256 l'amérique au xx" siècle

plus, ils ignorent aussi ces implacables barrières de classe à classe ; celui qui voudra donc aujourd'hui retrouver dans une grande nation aryenne, des parias, n'a qu'à traverser TOcéan, et à examiner les neuf millions de Noirs que TAmérique présente. Une fois, à la campagne dans un État de l'extrême Nord, je fus invité à une réunion. C'était chez une doctoresse, femme d'âge, très cultivée, spirituelle, légèrement mystique; puritaine et protestante, elle s'intéressait beaucoup aux questions de Tau-delà ; les autres convives étaient plus ou moins dans la même teneur, gens doux, instruits, idéalistes, écrivains, poètes; il y avait aussi une New-Yorkaise, grande brune distinguée, que la doctoresse vénérait parce que, un peu médium, un peu mage, cette amie lui dictait pendant des heures entières, sous une impulsion occulte (absolument désintéressée), des paraphrases sur telle ou telle interprétation de l'Évangile. J'eus ce jour-là la primeur d'un discours écrit de la veille sur cette parole du Christ... J'eli encore d'autres brebis qui ne sont pas de ce troupeau,,. Ce discours des plus curieux évoquait un lieu surnaturel, impalpable, où erraient ces brebis dans les migrations de Tâme (ces détails sont pour indiquer Tair ambiant de ce milieu, raffiné, spiritualisé, aux vues très larges) ; enfin le pasteur et sa femme. Ce pasteur dirigeait une petite secte vaguement dissidente de l'église Épiscopale américaine ; les fidèles étaient restreints et payaient chichement leur pasteur ; sa réputation, son éloquence, la pureté de sa vie, son patriotisme exalté, étaient connus. Une autre secte avait tâché de l'attirer par de forts appointements, mais il tenait à son église de campagne ; ce désintéressement parut sublime au pays des bussiness-men.

Pour vivre il ajouta à ses devoirs théologiques Taide d'un cabinet de consultations légales ; il devint pasteur-avocat. Il semblait gai et ne manquait point d'humour, néanmoins il se laissa tomber dans la banale question : « Si je me plaisais en Amérique? », « si j'aimais les Américains. » Je répondis que je me plaisais partout, que j'affectionnais l'humanité entière.

— Même les nègres? riposta-t-il avec un regard narquois.

Je lui demandai s'il les considérait comme des hommes ?

— « Les nègres? » fit-il un peu ahuri.... Il eut une minute d'hésitation, et se reprenant ajouta : « Yès, oh yès. »

Mais la conversation tomba. Les fidèles avaient ri devant ce petit engagement d'épées ; le pasteur, contraint par esprit évangélique d'admettre ce thème, sans doute jamais élucidé dans son esprit, ne demanda pas une seconde tasse de thé, et partit; peut-être, elle-même, l'occultiste, n'a jamais classé parmi les « autres brebis » les âmes des colored people (1).

En dépit de quarante-six ans révolus depuis l'émancipation (1862), des efforts de plus d'un esprit équitable, de la protection avérée de Lincoln, Mac- Kinley et Roosevelt, qui a osé les inviter à sa table, enfin de la place sociale qu'ont occupée et qu'occupent aujourd'hui des nègres, la question reste stationnaire. Parfois les nègres marquent des points, et pour celui qui a vécu là-bas il faut avouer que ces points doivent être gagnés au double

(1) Peuple coloré, gens de couleur, nom et terme usuels pour désigner les nègres, mulâtres, quarterons et octorons.

et au triple, très loyalement et très ouvertement du reste, par ceux que l'opinion désigne ou que la renommée cote. Il n'y a pas de pour et de contre. Si un nègre s'impose il faut qu'il n'y ait pas une seule voix ennemie; tels, par exemple, l'honorable (1) Frédéric Douglas qui fut longtemps maire de Washington ; le docteur Crum, percepteur des Douanes; le docteur Blydiss, professeur de linguistique ; le richissime husiness-man Isia B. Montgommery, Paul Lawrence Dubar, poète connu ; Kelley Milter, etc., etc. L'actuel contrôleur du Trésor, dont le nom est gravé dans les billets de banque de l'État, est l'Honorable William Técumech Vernon, nègre, fils d'esclaves misérables. C'est le troisième nègre qui occupe ce poste des plus recherchés; ce fut THonorable B. H. Bruce; le second l'Honorable Judson W. Lyons ; — quant à Booker Washington, sa réputation de pédagogue est mondiale. Néanmoins le noir est considéré une race inférieure, bestiale, ignoble, il est chassé de partout, des théâtres, des hôtels, des églises, des pullman ; il est interdit, sous peine de prison, de l'épouser et le mariage est annulé de droit. C'est à grand'peine que leurs défenseurs blancs, les plus justes et les plus impartiaux, philosophes, ethnographes, les déclarent — pour les faire accepter et les rendre intéressants — des êtres en enfance, indéveloppés, auxquels il faut accorder le crédit des siècles futurs pour qu'ils atteignent leur évolution. Les nègres importés étant surtout natifs de ces côtes Ouest de l'Afrique (2), opposaient d'innom-

(1) Le mot Honorable est une marque de respect vis-à-vis de certains hauts fonctionnaires.

(2) Il semble inutile d'insister sur la différence existant entre les races de TEst, Abyssiniens, Ethiopiens, Nubiens, etc., et les races de l'Ouest, Guinée, Dahomey, Congo, etc., etc.

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brables difficultés à l'éducation et à la domestication ; leurs tares provenaient encore plus de dédéchéance que de primitivité. Pourtant au bout de deux générations, il y avait entre l'esclave récemment importé, et celui né aux États-Unis, autant de différence qu'il peut en exister entre le montagnard sordide d'une vallée misérable, et l'ouvrier instruit et aisé d une grande ville ; cela, à tel point, que le nègre américain raillait, méprisait le nègre nouvellement importé, l'appelait du sobriquet de « bosal », refusait de se croiser avec lui : Malgré ces nuances — teintes ironiques allant de la misère à l'abjection — pendant trois cents ans les nègres importés en Amérique ont été traités, non avec barbarie, mais sous une compréhension purement commerciale. Nourris, soignés, rarement battus au point de les rendre impropres au travail, le côté moral fut absolument négligé. On leur inculquait hâtivement, après baptême, de vagues préceptes religieux ; ils vivaient en animaux de trait, sans famille, sans foyer, sans instruction ; on favorisait la promiscuité pour augmenter les naissances. Certains États : Maryland, Virginia, où semble-t-il, la race noire s'embellissait, se créèrent la triste spécialité de production humaine revendable (1). Inconscience ou ironie, les mêmes maîtres qui entretenaient un pasteur, un culte, et forçaient leurs esclaves à aller à l'église le dimanche, les vendaient le lundi aux courtiers pourvoyeurs ! L'esclave mulâtre, quarteron, octoron, c'est-à-dire presque blanc, recherché pour la domesticité intérieure des maisons, coûtait le double ; ordinairement c'étaient les produits des maîtres blancs avec

(1) Gaulieur, Les races noires.

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leurs négresses favorites, car jamais la femme blanche, même de plus basse classe, ne s'est alliée volontairement au nègre.

Quand ils furent libérés en 1860, les noirs représentaient un groupe intermédiaire entre l'homme et la brute, une race disjointe, en friche, annihilée ; ni mœurs ni traditions, ni morale. Esclaves depuis des générations infinies, ils ne savaient ni se conduire, ni se maîtriser, ni même pourvoir à leur subsistance; ils avaient à remettre ou à développer en eux les premiers germes de la volonté. Le gouvernement fédéral les prit sous sa tutelle, et immédiatement s'en occupa. Il faut reconnaître qu'on a mis — et met encore — tous les soins possibles, afin de les éduquer (1).

Depuis 1880, il a été dépensé pour les écoles de noirs 105.507.930 dollars. Rien que dans l'année 1879-1880 212.485 dollars furent à nouveau employés; depuis 1900, plus de 6.035.550 s'y sont ajoutés, soit 568.019.825 francs depuis vingt-six ans.

En 1880, sur 100 nègres au-dessus de dix ans, 70 pour 100 étaient illettrés ; en 1890, ce chiffre n'est plus que de 44 pour 100.

Lors de sa libération le noir ignorait le sens du mot propriété, et le sentiment de posséder par le travail, lequel ne représentait à ses yeux qu'une géhenne (2). Ceux qui étaient libres de par la bonne

(1) Statistique publiée par le Révérend Benjamin Ed. Armette, Évêque de l'Église épiscopale africaine méthodiste :

Nègres importés de 1500 à 1800 10. 137.000.

— — de 1800 à 18cO 3.929.000.

Population nègre en iseo 4.435 709.

— — en 1900 8.84S.749.

(On remarquera qu'en quarante année.^, les noirs ont doublé.)

(2) La loi américaine de l'esclava-Jie ne permettait pas au noir, comme le faisait la loi espagnole, de se faire « taxer » et racheter, soit par son argent, soit par de l'argent prêté, et d'être émancipé.

volonté de leurs maîtres, soit pour reconnaître leurs services rendus, soit qu'à la naissance d'un négrillon, on voulut récompenser exceptionnellement le père ou la mère, ceux-là étaient presque plus misérables, ignorant comment on pourrait gagner sa vie autrement qu'esclaves. Sans personnalité, sans initiative, le nègre ne savait ni être responsable, ni être conscient. Quand on a établi cette silhouette de la mentalité du noir américain, il est curieux de connaître les résultats argués depuis quarante-huit ans.

(Nota : Les chiffres et statistiques qui suivent ont été fournis par Y International Department of Social Information ; Josiah Strong, président) :

a Lors de la libération de 1860, les nègres ne (( possédaient rien; déjà en 1890, 18 pour 100 des a maisons habitées par eux appartiennent à des « nègres chefs de famille ; de 1890 à 1900 le chiffre <( s'élève à 21 pour 100. En quarante ans 372.414 « propriétaires nègres ont surgi, et dans ceux- « ci 255.156 sont libres de toute redevance.

(( D'après le recensement de 1900, près de (( 4.000.000 de nègres au-dessus de dix ans ga- « gnent leur vie; 33,7 pour 100 ouvriers agricoles, « 19 pour 100 fermiers, cultivateurs fleuristes, lai- « tiers, etc., soit près de 52 pour 100 dédiés aux a travaux des champs. Un autre million est classé : « travailleurs.

« La valeur totale des propriétés actuellement « entre les mains des nègres est évaluée approxi- <( mativement à 230.000.000 de dollars, soit <( 1.150.000.000 de francs. »

SU est vrai que rien n'est plus utile à l'étude de l'humanité que des expériences accomplies par des centaines d'hommes pendant un certain laps de

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temps, et quand cette expérience peut être surveillée et examinée par la critique, tantôt sous une libre indépendance, tantôt sous un frein rigide, si cette thèse chère à nos philosophes est réelle, aucune nation actuellement ne présente un spectacle plus attrayant que Texpérimentation poursuivie par l'Amérique avec les huit millions de nègres qu'elle a, par une signature, sans entraînement préalable, transformés, d'esclaves à demi païens, à demi incultes, en hommes libres, civilisés, dans une atmosphère voulue de l'Évangile, et sous des lois nées des codes romains et germaniques. Genre d'acclimatation spéciale, unique; conquérir et assimiler huit millions d'êtres. Nulle nation ne paraît moins apte que l'Amérique, si fiévreuse, si bondissante, dont le progrès hâtif s'impatiente et s'indigne au moindre obstacle, pour présider à la plus lente, la plus invisible des évolutions, celle de la psychologie et de l'ethnologie.

Très sincèrement une partie des Nordistes — qui n'étaient pas dans les secrets des dieux — pensèrent, en libérant les nègres, les muer de suite dans la peau de citoyens américains, leur infuser les remarquables qualités de cette race vaillante et outrancière; et leur assimilation ne sembla pas — toujours pour les Nordistes — plus impossible que celle des milliers d'immigrants disparates qu'ils savent refondre en dix ans de séjour aux États-Unis ; mais on transforme des lois plus aisément que des préjugés chez des castes aussi fières, aussi aristocrates, aussi opposées de mœurs et de traditions, que Tétaient les Sudistes, et l'on transforme encore plus malaisément des atavismes comme ceux de

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la nature africaine dégénérée, en des puritains chastes, sobres, pratiques et patriotes. Sauf au point de vue constitutionnel, la libération est restée, sinon nulle, ou peu s'en faut, pour le Nord qui ne comprend pas le noir, pour le Sud qui l'exècre... et pour le noir lui-même dénué de pensée.

Il y a certainement des nègres de talent; aucun d'eux ne dépasse, parait-il, la mentalité moyenne d'un blanc, dont parfois, comme Booker Washington, ils sont issus. En face de ces exceptions, il y a la foule dont l'intelligence est à peine indiquée, dont la volonté est des plus rudimentaires, des plus informes, des plus puériles, d'autant plus lente à s'accuser qu'elle se déséquilibre par l'exemple des blancs. Après la libération de 1860, les noirs s'imaginèrent que le seul acte d'imiter maladroitement les blancs les mettait en leurs lieu et place. Ils se hâtèrent d'apprendre le latin, les mathématiques, de devenir pasteurs en se disant «inspirés »; il ne se passait pas un jour qu'un nègre ne se déclarât : « appelé par Dieu », et partit de là pour prêcher à tort et à travers; petit exemple d'actualité pour montrer la naïveté puérilement vaniteuse de leur compréhension; dans l'État de Washington, entre autres, on permet aux nègres, ainsi que dans la plupart des États du Nord et du Centre, de monter dans les tramways où il y a des blancs; mais quand le tramway suburbain passe de l'État de Washington à l'État voisin, l'ordre est de parquer les noirs dans un compartiment spécial. Journellement les noirs s'entassent dans ce compartiment qui est sale, ignoble, mais dès que la limite est passée, ils rentrent dans le compartiment des blancs, et enfantinement, avec une joie brutale, pour affirmer leur droit, ils se carrent entre deux

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blancs d'un air de triomphe. En été, les jeunes filles nègres un peu fortunées ne s'habillent qu'en blanc des pieds à la tête ; gants blancs, voilette blanche ; la guimpe de leur corsage transparent produit un effet — café au lait — des plus inattendus, mais elles sont, à leurs avis, identiques aux blanches ; du reste elles sont minces, souples, ondulantes, très bien faites. Votre domestique nègre endosse vos vêtements à votre insu et va se promener, parader ; le soir il vous les rapporte, disant avec un bon rire satisfait qu'il a la même taille que Monsieur; la conviction sincère de vanité aveugle, la physionomie parfaite de joie naïve désarment.

Ils ont les figures les plus douces, les plus aimables, les plus bénévoles qu'il soit: le maître d'hôtel noir qui, dans un bal, vous passe un plateau de sorbets, est désolé si vous refusez d'en accepter ; du doigt, en grossissant ses yeux, il vous indique par un geste expressif que cela est bon,... savoureux. Acceptez-vous? il est enchanté et s'en va joyeux. Leur simplicité ingénue est aussi démesurée que leur vanité dérisoire, car leur jugement n'est guidé par aucun critérium. Ils pensèrent qu'être libres, c'était surtout ne plus travailler manuellement; ils pensèrent aussi que leurs anciens maîtres n'avaient jamais rien dû faire. Il a fallu le temps, la force des choses, l'exemple et l'école pour ramener le nègre au labeur manuel; leurs premiers éducateurs, le général Armstrong, entre autres, s'attachèrent à renverser ce préjugé que Booker Washington combat aussi dans son Institut de Tuskegee (1).

(1) J'eus rocca?ion de m'enlreleoir avec Booker Washington dans un congrès que je devais suivre et où il représentait la pédagogie nôgre. Le faciès est celui d'un noir : cheveux laineux, nez écraséf

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Les deux livres qu'il a écrits, Up from Slsivery (sorti DE l'esclavage) et Woi^king with the hands (travaillant avec les mains) sont certainement, au point de vue psychologique, un des plus curieux mémoires de nouveau siècle, non au point de vue littéraire, mais au point de vue de riiérédité, sortis de la plume d'un esclave ; ce sont les œuvres d'un esprit américain, avec la volonté, l'audace et la persévérance américaines ; de plus, si on les considère sous l'angle éducationnel, ce sont les œuvres d'un penseur et d'un pédagogue, ayant la compréhension de la nature et de l'enfance.

Il faut lire dans le récit sobre, mesuré et digne de Boocker Washington ce qu'était l'abjection morale et matérielle de l'esclave. Ces pages si simples, si peu dramatisées, dégagent une tristesse bien plus poignante que tous les lyrismes gracieux de madame Beecher-Stowe, quand Booker raconte son enfance, que, lui même, petit nègre esclave, il accompagnait à l'école sa jeune maîtresse et qu'il pleurait sur l'impossibilité pour lui d'entrer dans cette école ; puis, devenu domestique, la satisfaction d'avoir accompli sa première tâche, ses efforts pour rester dans une maison où on lui promettait comme récompense de lui permettre d'apprendre à lire ; ensuite mineur, enfin étudiant-portier {à l'âge de quinze ans) à l'école noire du général Armstrong, où il parvint à moitié mort de faim, de froid et de privations. Aujourd'hui c'est le directeur de l'Institut nègre de Tuskegee dont les bâtiments représentent plus de deux millions de francs, dont le budget annuel est de six cent mille francs; et, dans

forte bouche; les yeux sont gris, l'expression d'une douceur sérieuse, la peau bronzée trahit l'alliage du blanc, la paume des mains est presque rose.

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ce livre, pas une parole d'aigreur ne s*élève contre ce qu'il appelle le « triste état de choses de ces temps .»

Le second volume Working with the hands a été écrit contre ce penchant invétéré du nègre à considérer le labeur manuel comme dégradant, comme un dernier vestige de leur ancienne oppression. Très écouté, très autorisé, Booker Washington explique la noblesse du travail qui élève, qui libère, puisqu'il rapproche des Blancs par la fortune acquise. Tout élève riche ou pauvre, à Tuskegee, est tenu de suivre un cours manuel à son choix dans une des classes d'agriculture : élevage, construction de bâtiments, briqueterie, vannerie, ferronnerie, mécanique, boulangerie, couture (tailleurs), cordonnerie, tapisserie, peinture en bâtiments, imprimerie, menuiserie, etc,. etc. ; en outre le classes des femmes renferment la cuisine, le blanchissage, le ménage et l'hygiène infantile. Les efforts ne sont pas moindres en faveur de la morale et de la correction; tâcher de faire naître dans les débris d'une race inculte, dégradée, des sentiments de franchise, de logique, de chasteté, de contrôle intime; des habitudes d'ordre, d'économie, de propreté, de tenue, représente des difficultés que seuls peuvent comprendre ceux qui ont essayé de défricher un être sauvage, pis encore, un être sauvage qui se juge cultivé. Ces pages, écrites de la main d'un ancien esclave, renferment une compréhension de l'enfance et de l'éducation, égale à celle des Pape-Carpentier ou des Pestallozzi : « ... Mon expérience de la vie au « grand air (chapitre des « Plaisirs et Profits du tra- « vail » 011 l'auteur parle en termes convaincus sur « la douceur de la vie aux champs) me fait espérer « qu'il arrivera bientôt un temps où une révolution

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« sera introduite dans les méthodes d'éducation — c( pour l'enfance surtout — pour l'enfant des petites (( villes et des campagnes. Je considère tout à fait « une faute de prendre des enfants ayant grandi à « la campagne et dont les parents gagnent l'exis- « tence par l'agriculture, et de les encager comme « des bêtes féroces, pendant cinq ou six heures par « jour, dans une salle où l'air est souvent impur. « J'ai connu des maîtres qui font peindre les vitres « de l'école, ou qui demandent à ce que les fenêtres « soient haut placées, ou qui mettent des rideaux, « de façon à ce que les enfants ne puissent rien « apercevoir du monde extérieur. Chaque jour de « leur vie pendant six heures, ces enfants vivent « d'une existence artificielle, du reste ils sont ins- « truits artificiellement d'une façon artificielle sur (( des choses non moins artificielles. Chuchoter à « voix basse sur la chanson d'un oiseau ou le gri- « gnotement d'un écureuil, examiner une graine « ou une fleur, causer sur une vache et un veau, ou « une jument et un poulain, sont des actes qui, en « classe, deviennent des fautes et méritent une « punition I J'ai vu des maîtres tenir des enfants « renfermés, et cela, par une belle journée de juin, « pour leur apprendre — ou plutôt pour essayer « de leur faire apprendre — une leçon sur des mon- « tagnes, des lacs, des îles, à l'aide d'une mappe- « monde, quand toute la campagne environnant c( l'école présentait les plus belles images de ces « choses. ))

Depuis la fondation de Tuslœgee, près de sept mille élèves en ont suivi les classes, et en 1906, Booker Washington a pu imprimer que jamais un seul de ses élèves diplômés n*a été traduit en justice, c'est tout au plus si quelques-uns ont commis

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des fautes légères. A côté du résultat moral, il y a le résultat matériel. Une foule d'écoles pour la race noire ont été fondées sur l'exemple de Booker WashingtOD, et ordinairement sous la direction de ses élèves diplômés. On lui demande sans cesse des jeunes gens pour gérer des fermes, des laiteries, des fromageries, des élevages, etc. En 1900, le gouvernement germanique sollicita trois élèves d'un professeur de Tuskegee pour la colonie allemande de Telgo, afin d'enseigner aux nègres natifs de l'Afrique la culture du coton; en 1901, trois élèves furent à nouveau envoyés. Quatre ans après la première expérience, cent balles de coton africain étaient expédiées à Berlin, et deux tricots tissés avec ce coton offerts à Booker Washington. Des compagnies anglaises et belges de l'Afrique ont également fait appel aux élèves de Tuskegee, qui se recrutent non seulement en Amérique, mais à Puerto-Rico, Mexico, Indes anglaises et plusieurs pays africains. Il serait curieux, d'ici une cinquantaine d'années, de suivre le degré d'influence et de perfectibilité que ces noirs instruits et relevés auront pu — peut-être — imprimer chez les noirs sauvages et incultes.

Ils sont bons musiciens, jouent des instruments avec goût, improvisent leurs chansons et leurs danses. Il est superflu et imprudent aux Etats-Unis d'insinuer que leurs nègres seront peut-être plus tard, par les atavismes perfectionnés et combinés de leur origine africaine ardente et passionnée, des artistes originaux et personnels. Leur race est généralement grande, saine ; comparée à notre vision esthétique leur visage, leur teint, leurs

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cheveux crépus nous semblent laids, malgré des yeux et des dents superbes ; mais toujours au même degré de vision esthétique, comparative, leur allure est belle. Le corps, les proportions, les attitudes sont admirables de pureté et donneraient les plus purs modèles à la statuaire ; quant aux négresses jeunes et déjà habituées par l'aisance ou la fortune aux soins de Télégance et aux recherches de la toilette, il est impossible, vues de dos, quand elles se promènent dans les villes de l'Ouest ou du Centre, de les différencier, pour la tenue, la mise et la correction, des femmes blanches ; leurs petits pieds, leur taille souple, camphrée, en font des silhouettes gracieusement attirantes. En général, les visages reflètent Texpression de la bonté réelle, douce, enfantine et gaie, mais on peut noter que cette gaieté disparaît à mesure que le nègre s'affirme et comprend le stigmate imposé par les préjugés (1).

Adroits, industrieux, dressés à tous les travaux des champs, ils y excellent : maraîchers, éleveurs, laitiers; agriculteurs, fleuristes, pépiniéristes, jardiniers ; ce sont encore de bien humbles commerçants, marchands de glace, marchands de charbon, marchands de fruits, commissionnaires, cireurs de souliers, vendeurs de journaux, cochers, bons serviteurs — malgré leur nonchalance — cuisiniers

(1) L'influence de Rooseveît avait fait admettre des élèves nègres à l'école militaire de West-Point, et il existait des régiments nègres d'infanterie, mais aux derniers troubles de Brovt^nsalle (Texas) 11 y eut des soulèvements dans les troupes nègres qui se révoltèrent, et attaquèrent les habitants: il fut impos>it)le à l'enquête d'aboutir à la vérité. Aussi par ordre du président Rooseveît les trois régiments furent dissous. ■— Pendant la guerre de Sécession, nombre de nègres s'enrôlèrent avec les Nordistes et combattirent héroïquement.

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recherchés ; les négresses ont pour les enfants blancs confiés à leurs soins une patience maternelle touchante. Ils sont rarement employés, à cause de la difficulté de les mélanger à des employés blancs, à moins qu'une administration ne les choisisse exclusivement, comme celle des Pulmann- Car. D'un bout à l'autre de l'Amérique ils circulent dans les Pulmann, toujours habillés de blanc, toujours égayés d'un bon rire, corrects, attentifs, soumis.

Ce n'est pas une esquisse, mais une longue étude qu*il faudrait pour rechercher quels résultats le christianisme des nègres américains a obtenus. Ici encore, il faut constater, signaler et attendre ; c'est ce dernier échelon d'observations que les détracteurs des nègres oublient, ne se souvenant plus combien de siècles ont été nécessaires aux masses aryennes, déjà policées par la culture grecque et romaine, avant de parvenir à l'état présent de sociabilité.

Les cultes des noirs américains sont nombreux (voir pages 77 et suivantes), leur clergé riche et zélé. L'influence biblique a fait surgir chez le nègre protestant un illuminisme inconnu au nègre catholique dont la religion se borne à une foi simple, docilement traditionnelle. La crédulité enthousiaste du nègre, sa vanité débordante, son désir d'égaler le blanc, le poussent, dans son protestantisme, à une exaltation maladive. Il se cvoii appelé , élu, prophète^ il surgit des réformateurs à la douzaine. Dans leurs églises, sous les sermons virulents et jérémiaques des pasteurs, la moindre cérémonie religieuse provoque dans l'auditoire des crises d'épilepsie, des

pleurs convulsifs, des confessions à cor et à cri qui leur semblent édifiantes au suprême degré. « Affaire de nerfs, répliquent les détracteurs, ce « christianisme est en surface, le fond est païen ; la « crise calmée, quand ils ont fini de s'éponger, ils « sont aussi nègres qu'auparavant, pis que païens, « de pures brutes retournées aux mœurs des temps « préhistoriques. Aucune retenue, aucune pudeur, « aucun contrôle sur soi-même ; ils ignorent le ma- <c riage, la fidélité ; s'ils se marient, ils n'ont aucun V respect ni même aucune compréhension du lien » conjugal; les hommes changent de femme avec « autant de facilité que les femmes changent de « mari. »

Les négrophobes les placent au rang de l'animal immonde. Dans ce pays qui se pique d'avoir la jeunesse la plus chaste et la plus respectueusement chevaleresque envers la femme, on s'exaspère jusqu'à la frénésie contre cette triste preuve de bestialité qui, à certaines heures, jette le nègre sur la blanche. Ces viols sont si affreux, si fréquents, qu'on les désigne sous un euphémisme consacré, usud,l crime (le crime habituel), terme adopté par la presse entière. Dans le Sud, on n'ose pas, à la campagne, laisser une femme blanche seule chez elle ; à la ville même, dans leurs maisons, elles tremblent d'ouvrir leurs portes à un fournisseur nègre ; ces malheureux savent qu'ils seront lynchés, pendus, brûlés, torturés... rien n'arrête leur instinct, leur impulsion, Texpérience en est tristement faite, et c'est à se demander si la cause de ces « usual crimes » sera jamais approfondie par les médecins ou les anthropologistes, avant de relever du domaine de la criminalité.

Nul ne peut penser ce qu'il adviendra de ces

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huit millions de nègres américains, sorte de colonisation à rebours, la plus inattendue et la plus déroutante, car leur accroissement par les naissances est plus rapide que leur assimilation par le contact. Le problème est malaisé pour une grande nation civilisée, trépidante d'aspirer au premier rang, et bien décidée à ne pas tolérer chez elle des vestiges de barbarie. Cent hypothèses diverses ont été discutées à ce sujet : relégation dans des territoires encore déserts de l'Union, transportation aux Philippines, création d'une Amérique africaine, etc. Ce problème semble insoluble devant huit millions d'êtres noirs, lesquels, de par les lois interdisant dans tous les Etats le mariage entre blancs et noirs, ne peuvent s'allier, se croiser, se fondre et s'améliorer, car les produits — bien rares — du blanc et de la négresse paraissent d'un ordre moral absolument inférieur.

Enserrés dans 76 millions d'êtres civilisés, les noirs américains échappent heureusement à ces retours vers la sauvagerie qui déshonorent Saint- Domingue, Haïti, Libéria; en revanche on ne peut rien présager pour le futur du nègre américain, et cela, malgré les progrès déjà obtenus par les efforts, et du gouvernement, et de quelques-uns d'entre eux auxquels il faut rendre justice.

Ces êtres primitifs, déchus, d'origine africaine, brusquement plies sous des lois moitié romaines, moitié anglo-saxonnes, resteront-ils, enfants déraisonnables, insoumis, vicieux, un élément néfaste, preuve des erreurs de l'homme conquérant, coupable de vouloir violenter la nature?... ou bien sau^ ront-ils s'assimiler le bienfait de leur déracinement et s'élever à un niveau moral qui fasse plus tard oublier le stigmate de leur race ?

L'épilogue rouge.

Nota : Les lignes suivantes, comme celles consacrées à la « Question noire », n'ont pas la prétention de présenter sur l'avenir des Nègres, sur la transformation des Indiens, une étude de tous les côtés complexes de ces questions. Dans cette étude-là, il ne suffirait pas d'avoir vu l'Indien avec le profond intérêt qu'il m'a inspiré ni même d'en indiquer les côtés saillants, ce n'est plus un chapitre, mais des chapitrés spéciaux que nécessiterait l'analyse de ces aspects ethnographiques, sociaux, politiques et psychologiques. Les États- Unis forment actuellement ces matériaux dont les historiens des siècles prochains auront à soupeser la valeur.

Ici suivent seulement des notes prises de bonne foi pour signaler que, dans l'examen de la nation américaine au xx° siècle, il y a, pour le voyageur et pour le penseur, deux problèmes que trop souvent l'Européen ignore ou dédaigne, croyant l'un tranché par l'abolition de l'esclavage, l'autre éteint par la conquête du sol, et que ces deux points sont particulièrement attachants.

Quelques tribus décimées, quelques légendes incomplètes, voilà ce qu'il demeure de nos belles races rouges, maîtresses du sol américain quand les « Visages Pâles » y atteignirent. Aujourd'hui, c'est

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derrière les palissades des «réservations » (1) où on les maintient, que le penseur les contemple avec une oppressante mélancolie. Il faut rendre hommage à ces débris de peuples survivant à la force des plus terribles circonstances.

Certaines causes ont beau être perdues au tribunal des fatalités, certaines défenses légitimes ont beau être inéluctables, c'est toujours — sensiblerie à part — un triste spectacle, celui des forces créées par la nature pour l'action, et condamnées à se débattre, à s'étioler, à disparaître, parce qu'une nouvelle force, différente, progressive, ne veut plus les admettre, vivre à côté, entrechoquant la caducité des unes contre l'inédit de l'autre.

Tels qu'ils sont, ces restants de Peaux-Rouges peuvent encore offrir des types intacts à Tétude. Epars, bâillonnés, dépouillés, ils se dressent immuables dans leurs idées, leurs goûts, leurs penchants, leurs arts.

Si parfois leurs vies diffèrent, s'ils ne sont plus ces fiers chasseurs, s'ils acceptent du gouvernement fédéral des dollars, des charrues, des vêtements, des rations, s'ils subissent la prison, l'amende, Texil, s'ils supportent l'école, l'église, le chemin de fer, le télégraphe, si même quelquesuns, médailles plus usées, ont cédé à des tentations de domestication, et d'errants insoumis sont devenus de riches agriculteurs, de paisibles citadins... ou des figurants de cirque !... la masse, les trois cent mille Rouges persistent, indomptables et admirables. Ni l'attrait d'une civilisation assez souple pour englober les émigrations les plus disparates, ni le contact de l'or et des richesses ren-

(1) Réservations^ voir page 282.

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fermées dans ce sol qu'on leur arrache, qui les faisait vivre jadis, et les fait disparaître aujourd'hui, rien n'a pu les déprendre de leur passé vague, inconcevable pour nous.

Ils sont restés d'une beauté primitive; fidélité traditionnelle, touchante, déplorable, qui est leur condamnation. Pour les comprendre, il faut — il faudrait — par un effort mental, nous souvenir que nous fumes aussi des nomades, des chasseurs, et nous reculer jusqu'à ce cataclysme diluvien qui engloutit l'Atlantide, auquel Solon, d'après les prêtres égyptiens, fixait à peu près six mille ans de date.

La race rouge am.éricaine succombera sans doute, se fondra peut-être, sous l'inaction, l'alcool, les querelles intestines, le dépaysement d'avoir conservé à cette époque la mentalité des siècles disparus, le crime d'avoir été les maîtres d'un sol riche, vierge, le crime aussi de l'avoir aimé en patriotes jusqu'à la mort, mais ils ne se transformeront pas; sans doute il est utile à l'ordre universel que certains moules demeurent indéformables.

A l'instar des ethnologues européens, et — cela va de soi — avec plus de ferveur et de facilités, les ethnologues américains s'évertuent à reconstituer l'histoire des Indiens. New-York, Washington, ont formé des sociétés de recherches sur tous les points encore obscurs ; ni le temps, ni la patience, ni l'argent ne sont ménagés pour ces travaux.

L'origine des tribus a soulevé des centaines d'écrits dans le désir de les rattacher à telle ou telle branche de la famille humaine, sans que.

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jusqu'à aujourd'hui, ni les colossales villes retrouvées au fur et à mesure des déboisements ou des explorations, ni l'étude des différents dialectes, des croyances, des mœurs, des vêtements, des tombeaux, etc., aient produit un résultat concluant. On se perd dans des vraisemblances, des conjectures, des probabilités, des lacunes, quand on recueille et classe les débris échappés aux successives conquêtes espagnole, hollandaise, anglaise. Le Canada, les États-Unis, le Mexique, l'Amérique Centrale sont fouillés par des missions de savants et d'artistes sous le crible de la critique et de l'archéologie. Différents membres de ces sociétés ont passé deux ou trois ans seuls, parmi les tribus, vivant de leur existence de nomades et d'Indiens. Adoptés par les Indiens, comblés de soins et d'attentions, ces Blancs durent renoncer à toutes leurs habitudes, vivre comme les Indiens, demi-nus par les plus rigoureux hivers, coucher sur le sol, « afin, disaient les Indiens, de ne plus être blancs. » Il fallut se soumettre pour obtenir leur confiance, leurs confidences, pénétrer leurs traditions. Les résultats, curieux au point de vue psychologique, n'ont enrichi réellement ni Tarchéologie, ni l'ethnographie.

Devant la perfection et la beauté architecturale des ruines gigantesques (dont quelques enceintes mesurent plus de 4 kilomètres), devant les inscriptions hiéroglyphiques des tombeaux, devant les sculptures, les poteries, les vanneries artistiques et symboliques, la poésie de leurs croyances pures de paganisme grossier, l'emploi du silex, du cuivre trouvés dans les ruines et les fouilles, etc., etc., devant la continuité des mœurs patriarcales, on suppose que des races se rattachant à TOrient,

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rÉgypte, rOcéanie, à cause de détails similaires (des monnaies phéniciennes découvertes à la Martinique ouvrent de nouvelles suppositions) ont demeuré là, séparées ensuite de l'Europe par un des déluges ou par l'engloutissement de l'Atlantide. A leur tour ces races cultivées auraient été détruites sous des cataclysmes, des guerres, des nécessités de migrations, et ont été remplacées par les tribus nomades qui peut-être les avaient envahies, ou encore ces tribus seraient les descendants des peuples primitifs, appauvris, rétrogrades dans la solitude, l'isolement;... en somme, à l'heure actuelle les mots de : qui S3.it? 'peut-être! sont les seules ponctuations sincères dans ces données-là.

Ce que Ton recueille de la bouche des Indiens est aussi vague, à part une ou deux légendes communes à toutes les tribus, et sur lesquelles il y a concordance c'est-à-dire un vague souvenir du déluge et une émigration à travers des pays glacés (Sibérie ? par Behring et l'Alaska?)

Depuis l'arrivée des Blancs les récits sont tristement cruels. Conquêtes, batailles, confiscations, luttes, rancunes, spoliations, injustices ! Le seul hommage que l'Américain entend rendre à ces peuples infortunés, hommage instinctif accordé — peut-être inconsciemment — par le sens pratique à la grandeur native, c'est de les juger dignes de s'allier aux Blancs. Tandis que le mariage avec le nègre est défendu, puni d'amende et de prison comme un délit infâme, — excluant même les superbes spécimens des quarterons et des mulâtresses, — le mariage avec la race rouge est permis, accepté. On retrouve souvent, chez des Blancs, les suites du croisement, le grand nez

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busqué, les joues plates, les lèvres minces de l'ancêtre rouge, la petitesse de ses pieds, et parfois cette belle allure d'une race grandie, libre et fîère, en dehors de nos mesquineries citadines.

L'Amérique du Nord fut uniquement pour les premiers colons qui y abordèrent un terrain à batailles, escarmouches et exploitations ; les Indiens, jugés des hordes gênantes, opposées de race, mœurs et religion.

On les décréta méprisables et hostiles. Il fut impossible à l'agriculteur qui défrichait, bâtissait^, plantait puis négociait, et par conséquent s'érigeait en maître du sol de s'accommoder avec des peuplades sans cesse errantes, à la recherche des gibiers de poil et de plume indispensables à leur nourriture, à leurs tentes, à leurs vêtements, et dont les migrations étaient fixées par la récolte du maïs — leur seule culture — ou le repeuplement des espèces, lois sacrées pour eux dont le Blanc ne tenait pas compte.

Espagnols, Hollandais, Anglais se bornèrent d'abord à les refouler; l'Indien lui-môme se hâta de rechercher d'autres solitudes. Peu à peu ces reculs, primitivement volontaires, devinrent forcés. Devant l'accroissement continu des blancs, les empiétements inévitables de la colonisation, l^s avidités fiévreuses des nouveaux débarqués, surtout devant la fécondité du sol, la richesse du sous-sol, on obligea les tribus à céder en achetant des terres à des gens qui ne voulaient pas les vendre.

Dès 1797 on peut énumérer à l'actif des États des centaines de contrants de vente; le lion se réservait

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la première part, en qualité de lion, la seconde part en vertu du droit de conquête, et la troisième on ne pouvait la lui arracher. Pourtant, Pen, le doux quaker, conclut avec eux des traités d'alliance pacifique, mais Washington espérait sèchement s'accommoder avec les Indiens « à cause des avantages énormes que les blancs ont sur eux. » Ces avantages étaient des balles contre des flèches en attendant la supériorité numérique.

En 1825, Monroë présenta un message présidentiel qui érigeait en principe définitif ces sortes de transactions antérieures, mais au moins eut-il la prévision de constituer une espèce de prison au grand air en demandant Tachât de trente millions d'hectares pour constituer ce qui est aujourd'hui l'Indicin Territory, et, dès cette époque, y parquer plus de 95.000 Indiens.

Il fallut plus de dix ans pour obtenir, moitié à l'aide des promesses, moitié par la crainte des guerres, Texode des Rouges, en partie Iroquois, qui ne pouvaient se décider à abandonner ces terres, où ils avaient, de père en fils, grandi libres, fiers, où étaient ensevelis leurs ancêtres, tradition sacrée ; où les moindres fibres du patriotisme commandaient la résistance jusqu'à la mort. Les annales de cet exode sont lamentables et dignes d'être décrites par les aides du bourreau, cruelles de part et d'autre. L'État de Géorgie, plus expéditif, décréta simplement, sans autre forme de procès, l'expulsion des Cherokès ; aussitôt, sur cet exemple, l'État de l'Alabama exila les Creeks et les Séminoles, avec une désinvolture fort pratique; souvent dans ces questions de police intérieure, où chaque État est seul maître, de par la Constitution, le gouvernement de Washington était forcé de

fermer les yeux, se bornant à la pression morale ; hlndian Territory (1) ne réunit que les grandes tribus de l'Est, da Centre et du Sud; les tribus du Far-West et les restes des tribus du Nord restèrent insoumises, dangereuses, traquées et poursuivies, en guerre permanente, ou contre les blancs, ou contre leurs propres frères.

Dès le début on visa l'Indien. Avant de lui ôter ses territoires, on trafiqua avec lui d'abord pour l'achat des fourrures, puis par la vente de Talcool, des armes, des verroteries, etc., etc. On devine les dessous de ces trafics entre des êtres naïfs, incultes, crédules mais loyaux, et des Indian-Tra-

(1) Depuis deux ans, VIndian Territory et VOklahoma demandent à Washington d'être réunis à la confédération dans un seul État, dont la population serait de 1.000.000 d'habitants.

VOklahoma n'est du reste qu'une petite enclave dans VIndian Territory qui a été ouverte en 1880. Le nouvel État est donc surtout Indien; il présenterait, ainsi que le font prévoir les lignes qui précèdent, l'essai de colonisation spécial et stupéfiant qui a pu être fait, en moins de cent ans, des descendants de races préhistoriques, incrustées soudain entre le cadre d^une civilisation qui les a dépassés de milliers et milliers d'années.

Dans VIndian Territory, près de 80.000 Indiens sont nropriétaires de la moitié du sol environ. Ils ont montré tardivement, mais de façon intense, leurs aptitudes comme fermiers et administrateurs; quant au développement intellectuel du futur État, on peut le jauger en sachant qu'il y paraît 487 journaux.

Il est probable que le retard apporté à accorder le stade hood ne provient que d'un détail qui ne manque pas d'importance : c'est que le futur État serait « démocrate ». On sait qu'aux Etats-Unis les élections sont présidentielles, ei par conséquent, l'influence qui 6n découle se fait sur les deux partis, nommés l'un « démocrate p, l'autre « républicain ». Il existe encore des nuances, mais elles ne sont pas très considérables. Un des desiderata des « démocrates » est de voir éciore un régime de tarifs douaniers moins dur et d'entr'ouvrir la porte au libre-échange, tandis que les « républicains » tiennent au régime protectionniste le plus rigoureux.

Le nouvel État, s'annonçant «démocrate», enverrait à Washington deux sénateurs libre-échangistes grossir le bloc du Solid South.

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ders (marchands pour Indiens), spéculateurs du dernier rang, avides, fourbes, sans justice ni bienveillance, des querelles surgirent; d'où vint le premier meurtre et le premier scalp, puis les représailles hideuses, l'incendie, le viol des Blanches, la torture des prisonniers? Il est impossible de le discerner dans ces déserts perdus, dans ces espaces illimités ; chacun s'érigea son juge et son défenseur. Les blancs se sentaient solidaires, et le gouvernement, coûte que coûte, en dernière extrémité, maintenait la suprématie de race en envoyant un corps d'araiée qui entamait une campagne de guérillas ; on brûlait les misérables villages ou camps indiens, la tribu s'enfuyait emmenant ses enfants, ses vieillards, et parfois les os de ses morts cousus dans des outres de peau. — Avec un courage d'endurance héroïque, la tribu, par une poignée d'hommes, tenait en haleine des régiments entiers, comme cette mémorable épopée du chef Sitting- Bull; avec un millier d'Indiens à moitié nus, et à moitié morts de faim, il tint tète deux ans (1878-1880) à un corps d'armée fédéral et ne se rendit que traqué par la famine ; on admire la célèbre retraite des Nez-Percés (1876-1877), sous la conduite du chef indien Jos. Le général Steward a raconté dans une brochure ce que fut cette lutte dans des pays incultes, hérissés de montagnes, coupés de torrents, défendus par des ravins étroits. Tandis que l'armée fédérale munie de tous les perfectionnements modernes, ravitaillée largement, protégée par les forts, surveillée à l'aide du télégraphe, avait toutes les difficultés à poursuivre et rejoindre l'ennemi, les Indiens, emmenant avec eux les bouches inutiles, femmes, enfants, vieillards, vivaient de leur seule chasse, et comme une

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trombe de feu, brûlaient, tuaient et dévastaient tout sur leur passage. C'est de la sorte qu'ils firent, en soixante-quinze jours, deux mille cinq cents kilomètres, en bravant des soldats aguerris, largement ravitaillés (1), car l'Indien ne s'est jamais rendu ni au raisonnement, ni à la trahison, il ne traite qu'à la dernière extrémité avec Washington. Alors on les dénombre, et on les emmène, pour les parquer, le plus loin possible de leurs pays d antan, de leurs alliés naturels, dans une reservEition, près d'une ville ou d'un fort. Ce gouvernement fédéral nomme un agent qui devient quelque chose comme le roi de la tribu prisonnière, tranche, taille, décide. Si cet agent n'est pas doublé d'un justicier et d'un diplomate, il cause la moitié des révoltes et des ruptures de paix. On donne à la tribu prisonnière du bétail, des vêtements; aux moindres velléités de culture des instruments aratoires; en cas de mauvaise récolte, le gouvernement fédéral y pourvoit. Il est défendu aux Indiens de quitter la i^eservation sans un permis, également défendu aux marchands d*y pénétrer sans avoir soumis leurs pacotilles et leurs tarifs à la sanction de l'agent fédéral. On crée des écoles, on permet aux missions de s'établir à côté (sans du reste obtenir aucune conversion au christianisme); les médecins-majors des troupes que gardent les tribus donnent volontiers leurs soins à ces malheureux.

Un Français, le docteur L.-N. Depeyre, devenu médecin dans l'armée fédérale, me conta qu'il fut, dès le lendemain de son arrivée à un fort du Far- West, averti qu'un tout jeune enfant de la tribu,

(1) Gaulieir; La race rouge.

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malade d'un abcès à la nuque, était soumis au traitement des sorciers de la tribu. Cela consistait en deux groupes de gaillards qui se relayaient pour chanter nuit et jour, auprès du petit papoose (l), une mélopée assourdissante durant sept jours et sept nuits, après lesquels Tenfant était guéri, ou mort dans les règles.

Comme^ au bout du délai, le pauvre enfant souffrait de plus en plus, sa mère, la squd.Wj le prit et l'emmena au fort.

« C'était, raconte le docteur, un cas des plus « simples, et tellement anodin, que moi qui sifflo- « tais par hasard en ce moment la Marseillaise, je « ne cessai pas mon sifflotement pour donner le « petit, coup de bistouri nécessaire, car j'avais dis- « simulé l'instrument dans ma main. L'abcès ouvert « et pansé, l'enfant fut presque immédiatement « soulagé, et la squaw repartit heureuse de le voir « calme et endormi ; peu de jours après je fus appelé « à la réservation, au sujet d'une fièvre puerpérale « qui eut aussi un bon résultat. Da coup je passai « sorcier, j'obtins l'attachement de la tribu entière. « Plus tard je me heurtai à un de ces cas de tuber- « culose, qui déciment les Indiens ; lajeune femme, « absolument poitrinaire, était à toute extrémité; « le mari, désolé, se jeta âmes genoux. II n'y avait « aucun espoir, tout au plus quelques adoucis- « sements, mais le mari me suppliait de chanter : « Sing.,. sing ! » disait-il sans relâche, avec une « persistance incompréhensible, au milieu des râles (( de la mourante. Quelques jours après, comme je « passais à cheval, une balle m*effleure, c'était un « envoi du veuf inconsolable. Saisi, traduit en jus-

(1) Nom des bébés indiens.

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<( tice, il déclara que j'avais guéri le psipoose en « chantant, et que j'avais laissé mourir sa femme « par mon refus de siffler... IdiMarseillsiisel »

Grâce aux instances du docteur, l'Indien ne fut condamné qu'à être privé de distribution de viande pendant trois mois.

Si les missionnaires gagnent peu de résultats civilisateurs, fort peu même, il faut l'attribuer, outre rattachement de l'Indien à son passé, ses mœurs, ses légendes, à leur très compréhensible antipathie pour la religion de Toppresseur ; aussi à l'impossibilité pour eux de s'assimiler d'aussi subtiles compréhensions de métaphysique. Leur nature est encore trop simpliste pour s'apparier à la nôtre ; et ce qui prouve qu'il est plus aisé pour l'homme de retourner à son passé que de précéder le futur, c'est que, très rarement, l'Indien se transforme dans les goûts, les habitudes et les façons du blanc, tandis que, très fréquemment, les blancs se rejettent sur la vie primitive, adoptent les goûts, les habitudes et les façons de l'Indien ; tellement est lente la transition normale des races que seuls les polissages séculaires peuvent mener à bien, et que l'on ne peut obtenir par des tentatives brusques.

Ils ont le sentiment poétique et Tamour de la nature autrement développés que nos avides paysans ; loin de chercher la ville, ils la fuient. En général, ils croient à l'autre vie, et à l'existence d'un centre du néant ; du reste, ils comptent par six points cardinaux : nord, sud, est, ouest, plus ciel et terre (en haut et en bas). De ce centre, de ce néant, les âmes viennent, s'échappent de terre par les canons du Colorado. Ils vénèrent aussi le Soleil, le

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Feu, le Serpent, et une Femme'Araignéej divinité souterraine à laquelle on ne dresse pas d'autels ; mais on lui dirige des prières en s'agenouillant devant les creux des rochers, à ras de terre ; c'est là qu'elle gît et tisse les nuages, ces nuages porteurs de pluies, tant souhaitées dans le Far- West. Suivant leurs légendes, un Indien, Tijo, parvint jusqu'à la Femme- Araignée ; il apprit d'elle à faire des ciels gris, à connaître les vents, à célébrer le culte sacré de l'Antilope et du Serpent, cérémonies qui ont lieu tous les trois ans, en partie au grand air.

Le blanc qui fraternise avec les Indiens, qui leur témoigne des sentiments de justice et de bonté, qui observe leurs règles de politesse et de discrétion s'en fait aimer, et de son côté, les admire et les estime. C'est l'opinion de tous les ofîiciers et généraux de l'armée qui les ont combattus. Un agent fédéral d'une réservation de l'Arizona me disait que, souvent, ses fillettes s'en allaient vivre seules, avec les sauvages qu'il gouverne, et que jamais elles ne sont mieux surveillées que par l'amitié et la ^ ■ protection de la tribu qui les considère sous sa garde. I Georges Wharton James, un des indianisants ' les plus autorisés, me contait qu'il y a une vingtaine d'années il arriva, lui, Ecossais de vieille souche, et missionnaire anglican, chez les Indiens, pour essayer de les évangéliser. Admis dans les tribus de la Californie, il reconnut peu à peu que c'était lui, l'élève d'Oxford, qui avait à apprendre de ces « sales sauvages. » Il se fixa prés d'eux, à Pasadena, et y passa la moitié de son existence; ses livres, ses conférences à travers l'Union, ses expositions de vanneries et de poteries indiennes font autorité ; grâce aussi aux charmes

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d'une éloquence chaude, poétique et enthousiaste, mise au service d'une belle et triste cause.

Dans le Far-West, nombre de tribus subsistent encore, là où elles existent depuis des temps immémoriaux les Hopis, les Navahas, les Pomas, les Wallapais, les Apaches, etc., etc., sont des peuplades agricoles, vivant dans des villages aux murs de pierres et de boue, assez bons fermiers, ayant irrigué leurs terres avec intelligence. Ils acceptent l'aide de l'État, mais on n'a pu les déterminer à quitter les mesas (1) des hauteurs oii ils perchent. Ces Indiens descendent à la plaine pour la culture, les récoltes, mais on ne peut les décider à s'y installer. Ils remontent à leur village en se glissant à travers des rocs hérissés; nul sentier, on se faufile en escaladant des quartiers de granit, entre des interstices où il semble impossible de passer; c'est à travers ces difficultés que, journellement, on transporte les récoltes et que femmes et enfants vont chercher l'eau, le bois, les fruits, la terre dont elles fabriquent leurs poteries, ou les fibres de palmiers, les joncs ou les plantes qui servent à confectionner leurs paniers.

La femme des tribus du Far-West n'estpas la squaw lamentable qu'on imagine, elle possède une personnalité, et matrone elle adroitauxdélibérations. Jeune fille, l'Indienne ramasse ses cheveux au-dessus de l'oreille, en des sortes de torsades rondes et saillantes, d'un effet gracieux comme de larges chrysanthèmes, parce que, disent-ils, elle est en fleur. Femme, au contraire, ses cheveux, nattés ou libres, retombent sur ses épaules, car les fruits tendent

(1) Mesas, en espagnol, tables; nom donné aux plateaux des hauteurs.

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vers la terre. En général, le type est grave, noble, le regard rusé et hardi. Son mari lui apporte les matériaux: sable, pierres, eau, poutres, pour bâtir sa maison, mais elle seule, aidée de ses amies, la construit, car la fevwlle prépare son nid. Tout ce qui est dans cette maison lui appartient, le mari ne possède que ses armes et ne peut aliéner ni donner aucun ustensile, fût-ce le plus minime. Elle est aussi tisserand ; les couvertures navahos, en laine, sont d'une texture si serrée que la pluie la plus violente ne peut les traverser ; les dessins sont géométriques, animaux, fleurs, d'une grande naïveté; c'est elle aussi qui habille, qui brode avec une patience infinie les vêtements indiens, qui les enjolive de plumes, de graines, de verroteries, de petits osselets. L'Indienne est potier, elle est vannier, et dans cette industrie, elle a dépassé l'objet usuel et atteint Texpression de l'art. Chez des peuples jadis nomades, et encore facilement voyageurs, la vannerie remplace par sa légèreté et sa consistance la plupart des ustensiles des ménages. Leurs vanneries sont faites de joncs flexibles, tressés ou plutôt entourés à l'aide des fibres du palmier ; un os effilé, aiguille préhistorique, leur sert encore à cet usage. Ils servent à garder les graines, à remplacer les assiettes, à transporter de l'eau, à y jeter le maïs ; c'est le berceau des enfants, le chapeau contre le soleil, la hotte des moissonneurs, jadis la pantoufle ou la chaussure (découverte dans les fouilles du Kentucky). Quelques paniers pour garder les récoltes atteignent une telle dimension que trois personnes peuvent s*y accroupir; les paniers qui transportent l'eau sont rendus imperméables par une résine d'arbre que l'Indienne mâche, amollit dans sa bouche, et applique tiède

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encore sur le panier ; l'épaisseur et la fermeté de ces derniers paniers, leur solidité dépassent celles de nos seaux les plus résistants.

Mais la beauté de cette vannerie ne consiste pas dans ses services usuels, ni même dans la beauté do ses lignes, son plus grand attrait pour Tethnologie est dans le symbolisme de ses dessins, et les idées qu'ils représentent. Quelques-unes de ces vanneries sont des plaques plates en forme de larges assiettes ; on les accroche aux portes, aux murs des villages ; ce sont des prières aux Esprits, pour implorer leur protection contre les serpents à sonnettes. Sur ces paniers l'Indienne dessine (sans crayon ni plume, par la simple habileté de sa main) des emblèmes à l'aide de lignes primitives et conventionnelles, dernier langage hiéroglyphique ; c'est la nature qui lui sert de modèle, les montagnes, les éclairs, les cascades, les sentiers, les feuillages, les animaux, les dents de serpents, les sources, la pluie, les étoiles, les rayons du soleil, les vallées, les glaciers, le calice des fleurs, parfois des silhouettes humaines, des armes ; l'Indienne des côtes s'empare des vagues de la mer, des poissons ; l'antique svsistica. s'y retrouve ainsi que les mains croisées, symbole d'amitié fidèle. — La fantaisie de la vannerie indienne est illimitée (1).

Le dessin de l'un de ces paniers, servant aux cérémonies du mariage, est immuable ; la forme en est

(1) Le goût des collections de vanneries indiennes s'est fort heureusement développé, et quelques paniers atteignant des prix élevés, la mode s'en est emparée en Amérique. A son tour le gouvernement a patronné cet art autochtone en donnant l'ordre à ses agents d'acheter aux indiens leurs plus beaux travaux. La vannerie courante — et par suite une vannerie artistique, imitation de la belle vannerie indienne — est enseignée dans les écoles professionnelles de filles et dans les écoles normales.

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ronde, en coupole, largement ouverte ; sur le bord la couleur orange rappelle le soleil ; au fond une couleur noire indique le néant, puis se dessine un cercle de dentelures, ce cercle est à un endroit tranché par une sorte de passage blanc, par où les âmes sortent du néant, disent-ils, et s'incarnent dans les esprits ; puis les dentelures se divisent de nouveau vers le bord du panier, et cette fois elles suivent pointillées de blanc en souvenir des montagnes neigeuses. L'Ancien de la tribu prend ce panier, les fiancés se placent à sa droite et à sa gauche, entourés de leurs familles ; le panier est plein de farine de maïs; TAncien en sort successivement six pincées qu'il lance aux quatre points cardinaux, nord, sud, est, ouest, au ciel et à terre, puis les fiancés mettent chacun une main dans le panier sacré, en en suivant le bord, écartant doucement la farine, jusqu'à ce que leurs mains se rencontrent; alors ils sont mariés; le maïs est distribué par pincées aux assistants qui en goûtent un peu et gardent le restant dans des petits sachets de peau.

« Ce sont de bien pauvres peuplades, me contait « Wharton James, mais le respect de la famille y « est tel que vous offririez tout l'or du monde à « une Indienne pour vous faire un panier sacré « où le passage des âmes n'existât point, vous ne « l'obtiendriez pas, tant la mère y est fière et « glorieuse de ses maternités multipliées. Jamais, « en aucune ville de l'Union, même la plus puri- « taine, je n'ai vu des enfants plus respectueux, « des épouses plus dévouées ; les mœurs sont parce fois superstitieuses, cruelles, mais toujours pâte triarcales. A aucun âge l'enfant ne se considère

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« relevé du devoir de déférence pour ses ascen- « dants. Leur politesse est telle qu'ils se croient « obligés de répondre toujours par Taffirmation à « une question. La parole donnée, Thospitalité sont « des lois saintes pour eux ; leur plus grand plaisir <( est d'entendre conter des histoires sur ce cha- « pitre ; ils sont insatiables et intarissables, car leur « mémoire est prodigieuse, ils connaissent leur gé- « néalogie par cœur, surtout du côté maternel, car « Fenfant appartient non à la tribu du père mais à c( celle de la mère et ne peut se marier dans cette « tribu, ou plutôt dans cette caste, et chaque tribu « contient des castes, ou plutôt des groupements « désignés par des emblèmes. »

Il est impossible à l'Européen, dont l'esprit est tant soit peu sagace et cultivé, de voir, d'approcher et de fréquenter les Indiens, sans éprouver pour eux l'intérêt le plus sympathique et la curiosité la plus intense.

Ils sont les derniers vestiges, comme langue, mœurs, idées, religion, de races humaines disparues.

Peut-être sont-ils destinés à se perdre comme il en est de la plupart des races d'autrefois, emmurées dans leur isolement, et soudain mises en contact avec des races les ayant dépassées dans la marche successive de Thumanité ; la distance qui les sépare... qui sait?... cinqà six mille ans, les rend incompatibles, et voulût-on, comme on s'efforce maintenant de le faire, les conserver, elles ne savent plus vivre et se continuer en dehors de leurs conditions propres. Peut-être, au contraire, ce noyau indien qui dérive du sol, qui y adhère, arrivera-t-il à mêler sa goutte d'un sang préhistorique à notre

humanité du xx^ siècle, et à créer là-bas un nouveau profil humain; nous ne pouvons que poser la question. Il faudra des centaines d'années pour que le problème s'opère, s'épure et se juge.

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