CHAPITRE XIII
d'œuvre que la tyrannie syndicale très souvent les empêche de se procurer ailleurs ; mais de s'unir avec les ouvriers blancs, voilà qui constitue plus qu'une difficulté de rancune ou de jalousie : une impossibilité morale et psychologique. En dépit des erreurs, des passions, des abus qui s'y trouvent mêlés, le syndicat n'est point une simple coalition d'intérêts matériels, un moyen seulement d'obtenir de plus forts salaires ; il est encore, il est surtout, même chez ceux qui ne le comprennent que confusément, un effort collectif pour améliorer la vie, une tendance généreuse et capable, au besoin, de très durs sacrifices, vers un avenir plus heureux, vers plus de bien-être, plus d'instruction, plus de développement moral. Elever le standard of lije, le niveau de l'existence, voilà, dans le fond, le but que poursuivent les syndicats, surtout en Angleterre et en Amérique. C'est un idéal que ne peuvent pas actuellement comprendre, du moins au même degré, les ouvriers d'Asie. Ils n'éprouvent pas les besoins, ils n'ont pas les aspirations, ils ne connaissent pas les exigences, les ambitions des ouvriers européens, ni à plus forte raison, des ouvriers qui ont laissé l'Europe pour vivre mieux en Amérique, laissé les Etats de l'Est pour chercher, par delà déserts et montagnes, les rivages plus favorisés encore, du grand Océan. Quoi que puisse réserver l'avenir, il existe là un écart formidable entre deux civilisations, entre deux humanités ; et, si les habiles, si les politiques, si les diplomates, réussissent momentanément à le faire oublier, les masses profondes et moins subtiles du monde qui travaille en aperçoivent clairement et en proclament très haut la réalité, surtout lorsqu'elles en souffrent.
Mais qu'on ne s'y trompe point. Ce qui est menacé
aux Etats-Unis par l'arrivée des jaunes, ce n'est pas seulement l'idéal d'une classe, c'est l'idéal de la nation elle-même. La principale contribution des Etats-Unis au progrès humain est de former, avec les éléments les plus disparates, un peuple qui ait de l'unité et qui tout entier se gouverne lui-même, sans distinction de fortune, de métier, ni d'origine. Comme les Américains élèvent souvent leurs édifices en matériaux artificiels, mais amalgamés de façon qu'ils égalent ou dépassent la pierre en solidité, ainsi construisent-ils leur nation de toutes sortes d'autres peuples fondus en un seul et qui rentrent invariablement dans la forme essentielle de la démocratie. Tout ce qui résiste à pareille unification et se montre inassimilable compromet le bon fonctionnement de l'ensemble, la santé du corps social, et doit par conséquent être éliminé. Or, l'expérience prouve que, si d'une part toutes les races blanches subissent en une ou deux générations les effets de la puissance assimilatrice dont se trouve douée, à un degré surprenant, la civilisation américaine, d'un autre côté les noirs et les jaunes demeurent impénétrables à cette influence et n'arrivent pas à fusionner avec les blancs.
Et sans doute le problème se pose en termes différents pour les deux races récalcitrantes. En ce qui touche les noirs, la question n'est plus entière. S'ils habitaient encore l'Afrique, une bonne loi d'exclusion trancherait vite la difficulté et, dût la république de Libéria en prendre quelque ombrage, on ne s'en tourmenterait guère. Mais il ne s'agit plus de leur défendre d'entrer; on les a importés jadis, et ils sont là une dizaine de millions qu'on ne peut ni renvoyer, ni détruire, ni traiter en esclaves, ni même, jusqu'à nouvel ordre au moins, priver de leurs droits civiques. Comment on se tirera de cette difficulté, nul ne le sait encore ; ce qu'on sait bien, c'est que, s'il vient un