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LE SAINT-JOHN ET L'OCKLAWAHA DANS LA FLORIDE

En temps de pluie, les aninghas demeurent perchés, la plus grande partie du jour, dans une attitude droite, la tète et le cou tendus en avant et sans faire le moindre mouvement, comme pour faciliter l'écoulement de l'eau le long de leur corps. On les voit cependant secouer tout à coup, brusquement, leurs plumes, les hérisser et retomber aussitôt dans l'immobilité qu'ils avaient auparavant.

Un jour, pendant notre séjour dans la Floride, nous découvrimes une retraite d'aninghas, Nous restämes plus d'une heure à les guetter, mais c'était en vain que nous patientions dans notre embarcation, Avancions-nous avec précaution, ou bien rampions-nous parmi les arundes et les palmettes qui de toutes parts encombraient les bords, rien n'y faisait, Nous résolümes, le lendemain matin, de pagayer droit sur eux, accompagnés d'un excellent épagneul. Dès qu'ils nous virent approcher, les aninghas s'envolèrent vers les parties hautes du bayou. Comme nous étions persuadés qu'ils ne reviendraient pas de quelques heures, nous expédiämes à leur poursuite deux nègres montés dans un canot à qui nous avions enjoint de faire envoler les oiseaux qu'ils apercevraient.

Tandis que cette évolution se faisait, nous tirâmes notre barque dans les roseaux, et nous nous tinmes à l'affût, prèts à tout événement,

Nous étions là depuis quelque temps quand un de ces beaux oiseaux vint se poser audessus de notre tête, regardant autour de lui pour sonder l'horizon, Nous le laissâmes faire pendant quelques instants, puis nous fimes feu, et l'aningha tomba dans l'eau, Lorsque nous examinâmes les environs, nous aperçûmes plusieurs de ces volatiles qui fuyaient dans toutes les directions.

De la cachette où nous étions, nous tuâmes dix-sept aninghas dans cette même journée, et nous en blessämes au moins dix où douze.

Les cormorans sont également très nombreux dans les eaux du Saint-John et de l'Ocklawaha. C'est la grande espèce Phalacrocorax Carbo qui est la plus commune : elle vient faire son nid dans les îles, au bord des petites baies de l'extrémité sud de la péninsule, d'où la plupart s'envolent, pendant l'été, jusqu'au cap Hatteras de la Caroline du Nord.

Les jeunes cormorans naissent aveugles, nus, tout noirs et sont d'une apparence grossière. Mais à un mois, dès que vous vous approchez d'un nid, ils s'élancent et disparaissent dans l'eau. Ces jeunes élèves n'arrivent à leur parfait développement qu'au bout de deux ans.

La chair du cormoran est noire, dure et ne passe pas pour bonne à manger. Cependant les Indiens et les nègres de la Floride tuent les jeunes, quand ils sont à la veille de quitter leur nid, puis ils les écorchent et les salent comme provisions, Nous en avons vu vendre sur le marché de la Nouvelle-Orléans : les gens pauvres les achetaient pour faire du bouillon. Du reste, pareille chose se passe en France, où l'on porte aux Halles des corbeaux et des corneilles, des pies et des hiboux. Tout cela trouve acheteur.

Sur les rives de l'Ocklawaha, on rencontre encore les grues blanches de grande taille, Grâce à ses longues paites, cet oiseau s'avance dans le marécage à la recherche des reptiles dont il fait sa nourriture habituelle, C'est aux jeunes serpents, qui pullulent sous ces abris de verdure, que s'adressent les grues et, qui le croirait? elles ne craignent point de s'attaquer aux jeunes caimans sortis de leur œuf et se réchauffant où ils peuvent aux rayons du soleil.

Dans ces palus tropicaux, les alligators règnent en maîtres: c'est là qu'ils jouissent d'une

température paradisiaque, si indispensable à leur précieuse constitution, Leurs congénères, qui vivent dans les bayous de la Louisiane, sont obligés de se creuser un lit dans la fange afin d'éviter les rigueurs de l'hiver, pourtant bien doux dans ces parages; mais les alligators de la Floride ne sont point forcés de recourir aux mêmes moyens, Sous l'abri de verdure qui cache leur présence à tous les yeux, ils n'ont pas peur du vent et de la gelée blanche.

Rien n'est plus comique que de voir ces animaux amphibies se tenir sur un tronc d'arbre, comme un lézard sur une muraille, et ne point sembler faire attention aux balles qu'on tire sur eux comme sur une cible; à cette différence, cependant, que l'alligator ne peut être blessé que quand le chasseur lâche son coup de fusil en visant le cou de la bête visqueuse près de la colonne vertébrale. C'est là le «talon d'Achille » du crocodile américain,

Dans une certaine circonstance, nous eûmes l'occasion de faire une décharge de cinq fusils à doubles canons sur un troupeau d'alligators qui prenaient le frais vers les bords de l'Ocklawaha. Tous, sauf un, disparurent aussitôt dans le lit de la rivière, Celui-là faisait face au stcamboat et ne remuait pas, semblant dédaigner une attaque : toutefois un lingot de plomb l'ayant atteint à la mächoire, il crut prudent de s'enfoncer dans la boue, comme eût pu le faire un cochon, Cette façon d'opérer nous intrigua; mais nous comprimes pour quelle raison le reptile avait agi de la sorte, Il avait des petits autour de lui et nous vimes bientôt ces « marmots » à quatre pattes grouiller au-dessus de la tête de leur mère ct disparaitre peu à peu, l'un après l'autre, dans la boue liquide.

Quelques minutes après cette aventure de chasse, notre steamboat stoppa en face d'un cyprès auquel était appendue une sorte de boîte carrée, sur laquelle nous vimes peintes ces lettres : U.S. M. Que signifiait ce rébus, en pleine forêt floridienne? Le capitaine du « Cygne volant » nous l'apprit en quelques mots. C'était la boîte aux lettres — United States Mail — des habitants du marécage, qui déposaient en cet endroit leurs missives d'une écriture informe, tracée sur du papier à chandelle et devant être transportée par les bateaux à vapeur qui passaient par là. Notre capitaine envoya un homme du bord, afin de savoir s'il y avait quelque lettre dans la boîte; mais celui-ci revint sans avoir rien trouvé.

Ce pauvre « Cygne volant » avançait toujours, avec toutes les précautions voulues; nous parvinmes devant un Cypress Knee, — ce qui veut dire un « genou de cyprès », — autrement dit un « cheval de frise » se détachant des racines d'un arbre, comme pour le protéger contre les contrecoups imprévus, Sur ces « chicots » se tenait perchée une volée de grues, au milieu desquelles s'ébattaient des canards et des serpents,

Une trouée dans la voûte verdoyante laissait passer les rvons du soleil qui éclairait ce tableau et l'on entendait au-dessus de nos têtes des cris percants poussés par des nuces de perroquets alarmés dans leur solitude et prenant leur vol, en protestant contre l'intrusion des nouveaux venus. Rien ne pouvait plus nous enchanter que ce feu d'artifice vivant, car les plumes de ces oiseaux diamantaient l'espace.

Tout à coup nous nous trouvämes en pleine obscurité et nous nous demandions comment allait faire notre capitaine pour se tirer d'affaire au milieu d'une nuit qui rappelait celle qui règne au centre des pyramides d'Égypte. La réponse à notre question ne se fit point attendre, Une lueur, semblable à celle d'une lumière électrique, illumina tout à coup le paysage, qui nous laissa voir et admirer la nature environnante, comme si, reposant dans une stalle moelleuse, nous assistions à une représentation de féerie ou d'opéra.

Un nègre, domestique, marin, maitre Jacques, à bord du « Cygne volant », avait allumé

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hors de l'un des hulots du steamboat une quantité de pommes de pins, contenues dans un « brasero » à jour; et grâce à cet éclairage fantastique, nous pouvions examiner à loisir les couleurs changeantes des arbres, tels que le hickory et l'érable noir, lesquelles variaient du vert doré au vert sombre et bleu,

A un demi-mille plus haut, notre « radeau à roues » se trouva de nouveau au centre d'une forêt de cyprès et la lumière du falot nous donna encore le spectacle d'un décor curieux à observer, Celui-ci était terrifiant : on eût dit l'Enfer de Dante, au milieu duquel grouillaient des milliers d'alligators dont les cris nous faisaient frissonner.

Un moment après, nous nous glissions sous un dôme formé par des palmiers: on se fût cru perdu dans un cloître aux ogives multiples, dont « l'architecture gothique » nous séduisait, Ce qui ajoutait à l'illusion, c'étaient ces guirlandes de mousses appendues aux arbres, semblables à des tentures mordillées par les vers et les insectes, déchiquetées par les efforts du vent,

Décidément ce bon nègre avait eu une excellente idée d'entretenir le « feu sacré » et de nous montrer ainsi les diflérents tableaux de ce panorama féerique. Ce spectacle du marais de la Floride, aperçu à la lueur de feux du Bengale, est un de ceux qu'un voyageur ne saurait oublier, La nuit s'écoula de cette façon ; quand le jour reparut, la féerie avait cessé pour faire place à la réalité,

Mais cette réalité était aussi bizarre que la fiction, Nous apercevions devant nous un énorme chêne dont le tronc s'était incliné sur le lit de 'Ocklawaha et obstruait le passage. Le cupitaine de notre steamboat et ses matelots se désolaient de cet obstacle imprévu, d'autant plus que le bois était aussi dur que le fer, Mais il fallut se mettre au travail. Tous ces gens des forêts sont habiles à manier les haches, et, après deux heures, le tronc, détaché des racines, tombait lourdement dans le courant, qui l'entrainait au loin,

Pendant que ceci se passait à bord du «Cygne volant», nous avions parcouru le marécage, en tombant parfois dans un trou, d'où nous sortions trempés et couverts de boue, Mais nous eümes la bonne chance de rencontrer sur notre passage une cabane occupée par deux crackers, — lisez bûcherons, — qui avaient choisi pour y dresser leur tente un endroit des plus pittoresques, à l'abri d'un bosquet de cyprès géants. Ces braves « travailleurs des bois » s'occupaient à fabriquer des shingles, — sortes de tuiles en planches, — dont l'usage est considéré dans la Floride comme bien plus avantageux que les meilleures ardoises du monde, Les habitants de ce chantier se montrant fort polis et leur conversation ne manquant pas d'intérêt, nous apprimes d'eux que l'existence dans ces forêts était assez monotone, — nous nous en doutions, — et que les moustiques leur dévoraient le sang; — aussi avaient-ils oublié d'être gras et dodus. -— Enfin, à force d'avoir parlé et de s'être raconté l'un à l'autre tout ce qu'ils savaient, ces braves ouvriers en étaient arrivés à observer le silence des trappistes,

La hutte qu'ils avaient construite nous parut très confortable : au-dessus d'un feu de bois,on voyait appendue une marmite en pleine ébullition contenant quelques mets inconnus.

Le matin, au moment où nous mettions la tête à la fenêtre, nous pûmes contempler un des plus étranges spectacles qu'il nous eût été possible de rêver. Notre navire primitif se trouvait dans une sorte de lac dont le diamètre pouvait avoir environ un mille. Tout autour se dressaient les arbres gigantesques de la forêt vierge, dont l'eau transparente réfléchissait l'image comme l'eût fait un miroir,

Le fond de ce bassin était couvert d'un sable argenté, parsemé çà et là de roches brillantes et de couleur d'émeraude., Nous nous trouvions, sans en avoir été prévenus, dans l'endroit où jaillit la « Fontaine d'Argent » dont nous avions si souvent entendu parler.

De ce courant souterrain et sous-aquatique s'échappent, à chaque minute, des milliers de gallons sans que l'on aperçoive le moindre bouillonnement au fond de ce trou béant. La limpidité de l'eau nous parut merveilleuse, Nous jetèmes dans la source certain coquillage qui

nous tomba sous la main et, à mesure que ce

spécimen de conchyliologie s'enfonçait dans

l'élément liquide, nous crûmes voir une perle

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