LES CASCADES
sionner dans cet endroit. Ils y apportent l'or qu'ils ont récolté pour l'expédier au loin; aussi songe-t-on à établir là un hôtel des monnaies.
Au dehors de la ville de Dalles, les montagnes se sont abaissées ; on se trouve au milieu du pays des sables. Le touriste qui vient de traverser un sol accidenté, boisé, arrosé, n'a plus devant lui qu'une nature aride, désolée, un vrai Sahara. Libre à lui de se croire sur les bords du haut Nil.
Le vent fait rage et souffle de tous les côtés, sans qu'il soit possible de deviner d'où il vient : on est entouré de sables qui tourbillonnent dans tous les sens et retombent par
terre en couvrant la route, blanchissant les vêtements et la barbe du voyageur qu'ils aveuglent. Le ciel est obscurci et c'est à peine si le soleil éclaire l'espace. Tout ce pays est d'un aspect lugubre et terrifiant. Si la nature avait placé là des créatures vivantes, elles devaient être rachitiques, maladives, faibles, impuissantes. Tels sont, en effet, les Indiens Trascopins, abrités sous des cabanes faites d'écorces d'arbres : hommes, femmes et enfants se traînent sur le sol et l’on est forcé d'avouer que cette race déshéritée munque d'intelligence, de probité et de courage. Ces malheureux ne valent pas la peine qu'on se mette en garde contre eux, füt-ce en leur jetant une pierre.
Au-dessous de la grande chute, la rivière, — dont les branches se dirigent au nord vers la Columbia anglaise, à l'est dans la direction d'Idaho et de Montana, au sud et à l’ouest dans le cœur de la Nevada, où elles forment des ruisseaux aux ondès glacées qui serpentent dans les Montagnes Rocheuses, — la rivière, disons-nous, se lance à travers un passage de 50 mètres de large, dont les murs sont perpendiculaires : on les dirait taillés de la main des hommes, polis et rendus brillants par des marbriers habiles. Le passage, vers la cataracte, mesure 1 miile de large et l'eau se précipite d'environ 20 pieds de hauteur, en forme d'éventail.
C'est à cet endroit que se trouvent les célèbres Chutes des Saumons, ainsi nommées parce que ces poissons se rendent en cet endroit pour y déposer leur frai. Rien n'est plus curieux que d'examiner les sauts qu'ils risquent pour parvenir au-delà de la cascade, Leur agilité et leur force sont extraordinaires. Mais ce qui étonne le plus, c'est leur nombre. Arrivés à la partie inférieure de la cascade, les saumons, d'un seul coup de queue, prennent leur élan et arrivent, — quelquefois après deux ou trois essais, bien souvent d'une seule fois, — jusqu'au delà du jet d'eau.
Ce coin du territoire de Columbia est hanté par des indiens couverts de haillons qui couvrent à peine leur nudité. Ce n'est point parmi eux que Cooper eût découvert un second Bas-de-Cuir.
Nulle part en ce monde on ne saurait rencontrer des êtres plus dégradés, plus malpropres, et par Conséquent aussi peu romantiques. Cette tribu fréquente les rives du Kansas, c'est-à-dire tout le pays qui s'étend jusqu'aux frontières du nord-ouest, et l'on ne doit pas s'attendre à ouir l’un d'eux s'écrier avec le poëte :
Chef des visages blancs, que vos troupes vaillantes S'avancent contre nous ; j'en ris, dans ma fierté! Moi, je nargue la mort aux étreintes sanglantes, Et je saurais mourir en criant : Liberté!
Généralement ces Peaux-Rouges qui habitent les prairies et le voisinage des courants d'eau, qui montent dans les chemins de fer et dans les diligences, appartiennent à la classe des vagabonds, — loafers. — Ils font la chasse aux provisions des autres, blé, œufs, poules, cochons, chevaux. Les qualités du sauvage primitif n'existent plus chez lui et il a accepté les vices de la race blanche pour is ajouter aux siens,
La nourriture des Trascoy ‘a: vivant le long des rives du Columbia se compose exclusivement de chair de saumon. }!3 Farponnent d'abord tous les poissons nécessaires à leur subsistance et à leurs provisions, qui consistent en de gros morceaux de saumon desséchés
au-dessus du feu ; puis, quand ils sont repus de toutes façons, ils s'amusent à pêcher encore, pour le plaisir du sport, et jettent leur proie sur le sable et sur les pierres, où elle pourri et empoisonne l'atmosphère. On a hâte de fuir ces parages pestilentiels, mais les sauvages, eux, n'ont pas le nerf olfactif aussi délicat; on dirait même qu'ils se plaisent dans ces puanteurs. Tous ces aborigènes sont voleurs : avec des précautions on échappe bien aux atteintes de leurs mains crochues ; mais ce qu'on ne peut éviter, c'est l'invasion des insectes qui sautent sur vous, Comme sur une proie, dès que vous vous approchez d'eux. La robe de Nessus n'est rien, comparée au vêtement que l’on portait en arrivant.
Nous nous étions arrélés près d'une mission catholique des Indiens Potawatames, qui nous parut merveilleusement organisée. Les jeunes adeptes des religieux portaient des pantalons et des vestes, ce qui les rendait encore plus hideux que s'ils avaient été vêtus de leurs haillons ordinaires. Mais, grâce à la présence des missionnaires, ils avaient appris les choses de la religion et répondaient très correctement à toutes les questions; mème à celles qu'on leur posait sur l'arithmétique. Par malheur, toute cette instruction restait toute mécanique : ces gens-là ne pensaient pas. Ainsi la leçon de géographie était effacée par celle relative à la grammaire, puis celle-ci par l'étude du catéchisme laquelle à son tour était emportée par les autres leçons. La récréation venue, tout ce petit monde, au lieu de s'amuser comme les autres enfants, se dispersait isolément dans les dépendances de l'école, rèvant ou plutôt ne songeant à rien, et n'offrant à l'inspection la plus minutieuse qu'un hébêtement complet. Devenus des hommes, c'est-à-dire arrivés à l’âge de puberté, ces Indiens retournent dans leur tribu ou bien s'installent parmi les squatters américains, où ils achèvent de s’abrutir par l'usage du whisky.
Après avoir dépassé les Dalles, la végétation disparait, sauf cependant la verdure des prairies. Mais ces pâturages sont déserts. Du reste, les touristes ne s'avancent jamais plus haut qu'à Wright's Harbor, situé à 250 mètres de la mer. Les steamers pénètrent cependant à 400 mètres dans l'intérieur. 1l y a encore un portage qu'il faut franchir le long des rapides : une coquille de noix transporte les voyageurs jusqu'à Idaho vers les sources de la rivière du Serpent. Dès que le grand chemin de fer en construction pourra réunir les sources hautes du Missouri à celles du Columbia, — sur un parcours de 600 mètres, — le commerce trouvera un débouché incalculable, et les voyageurs traverseront sans doute un pays des plus pittoresques. Pour le moment, eu égard à la présence des sauvages, au danger de mourir de faim et de froid, et de s'égarer en route, il est plus sage de s'arrêter à Celila, à peu de distance des chutes. On peut conseiller aux voyageurs de descendre le fleuve, le matin, en ayant derrière soi les lueurs du crépuscule. Ce spectacle est plus intéressant que celui du coucher du soleil dans la direction des montagnes.
Nous nous rappelions, en quittant ce territoire majestueux et en nous laissant bercer par le murmure des vagues ces pensées suivantes que nous avions tracées en souvenir de nos voyages à travers l'Amérique, sur notre calepin de souvenirs. — Pencilling by the way :
Quelque humble que l'on soit, — passager dans la vie, — On s'élève parfois. Mais si l'âme est ravie,
Le cœur ne doit jamais oublier l'humble toit
Qui le vit naître : on peut monter et marcher droit.
Et si du haut des monts on domine la plaine,
Du fond de la vallée on aperçoit, sans peine,
Le ciel que l'espérance a désigné du doigt :
C'est l'asile où l'on est délivré de sa chaine. Pour atteindre ce but, courons sans galoper.
Notre devise à nous est : GrimPEer sans RamPrer.