PITTSBURG
La ville du fer. — Panorama vu d'un vingtième étage. — Symphonie en noir et blanc. — Bruits qui montent.
— Statistiques émouvantes. '■ — Richesses inépuisables du sol. — Fer, houille, pétrole et gaz naturel.
— 33 hauts fourneaux. — Chemins de fer. — Tramways. — Quartiers pauvres. — Slaves émigrés. — Bibliothèques ouvertes et hôpitaux fermés. — Visite des grandes usines. — Le beau-frère de M. Schwab.
— Le petit télégraphiste devenu président du trust de l'acier. — Les chantiers. — Passage de trains de feu. — La neige s'évapore. — Les hommes au masque de cuir. — Machines intelligentes. — Où sont les ouvriers? — ■ Le mécanicien fantôme. — L'enfant qui bâille. — Cinq millions pour gagner trente secondes.
— La tourelle qui valse. — L'organisation des usines américaines. — Génie pratique. — Usines grandes ouvertes. — Pas de secret. — Bienvenue au visiteur. — Homestead. — Edgar Thomson. — Un ouvrier pour 1 kilomètre de rails. — Laminoirs fantastiques. — 60 kilomètres de rails par four. — Deux doigts qui portent 79.000 kilogrammes. — Salaires d'ouvriers. — 80 francs par jour. — Un soir bien froid. — Pittsburg vu la nuit. — Féerie. — Nostalgie des lacs italiens. — Chez Jones et Laughlin. • — Où le voyageur monte sur une locomotive et parcourt la ville de feu sous la neige. — Feux d'artifices sur le
fleuve. — Tasses de feu. — L'enfant aux oreilles de velours. — AU right !
'avais vu le Creusot, Saint- Chamond, Rive-de- Gier, j'avais vu les usines Krupp à Essen. J'avais vu Dusseldorf. Et je savais que j'allais trouver ici la Ville du Fer, démesurée et fantastique.
On ne m'avait pas trompé. Si on les compare à l'enfer effrayant que je viens de visiter, Dusseldorf, Essen, le Creusot, Rive-de- Gier, Saint- Chamond sont des campagnes tranquilles et parfumées, des séjours frais et paisibles où fument dans l'air bleu quelques longues pipes paresseuses.
Pussiez- vous même les réunir ensemble en y ajoutant l'horrible Manchester, que vous n'arriveriez pas encore à produire
l'impression écrasante qui m'a saisi quand, par un matin gris d'hiver, je montai au vingt et unième étage de la plus haute maison de la ville, le Frick Building, et que je regardai devant moi.
Qu'on s'imagine une cité de 350.000 habitants, et d'une vaste étendue dont toutes les maisons, tous les monuments, toutes les cathédrales, toutes les tours, les obélisques, les colonnes seraient couronnés de cassolettes géantes et immobiles vomissant sur le ciel des fumées de toutes les couleurs ; une forêt dont les arbres seraient des tuyaux empanachés d'une mouvante ouate grise, jaune, rousse, blonde, bleue ou noire ; une contrée qui s'étend à perte de vue sous un double ciel, l'un impassible et lointain, à peine visible à travers la densité des
vapeurs épandues, l'autre tout proche, toujours en mouvement et sans cesse augmenté d'autres nuages de cendre et de poussières saturées d'oxydes allant se rejoindre et se confondre dans les hauteurs de l'air obscurci.
De ce vingt et unième étage, l'œil plonge sur ce gouffre colossal dont la nature a fait le centre idéal de l'industrie et du commerce. La ville est, en effet, enserrée entre deux larges fleuves, l'AUeghany et le Monongahela, qui, en réunissant ici, juste sous nos yeux, leurs flots jaunes, forment l'Ohio, — ce fleuve gigantesque qui va se fondre lui-même, 1.200 kilomètres plus loin, avec le Mississipi !
Une douzaine de ponts sautent de Pittsburg par- dessus les deux fleuves ; treize chemins de fer inclinés grimpent le long des collines qui encadrent la ville.
C'est l'hiver, sur les monts, et tout au loin, dans la campagne, la neige couvre tout d'ime blancheur qui contraste durement avec l'atmosphère de fumée et de cendre qui l'enveloppe. Sur l'eau, entre les rives blanches, d'énormes gabares, profondes comme des puits — pleines de charbon jusqu'aux bords, circulent, poussées par de grands steamers à vapeur. Un bruit de forge colossal, où se mêlent les timbres des tramways électriques et les gémissements lugubres des trolleys, des sons métalliques et des soupirs gigantesques de cheminées, des sonneries de cloches, des halètements de locomotives, des roulements de wagons sur des rails, des cris et des grincements de treuils et de grues, tout un vacarme de ferrailles jetées pêle-mêle, et des coups de sifflets
montent dans l'air, séparés et perceptibles d'abord, puis, l'oreille s' habituant, se fondent en un grondement de mer en fureur.
Que peuvent bien représenter, comme importance de trafic, ces deux fleuves, noirs de bateaux et de chalands, ces lignes de chemins de fer qui se croisent à l'infini, ces centaines, ces milliers de wagons qui arrivent, qui partent sans cesse ?
Je vais à la Chambre de commerce, et je demande des chiffres. On ne me reprochera pas d'abuser des chiffres.
Mais ici il vous pousse comme un besoin de formuler, autrement que par des phrases, la formidable activité qu'on a sous les yeux.
Je cause avec le président et le secrétaire de cette institution. Ils me font connaître leurs statistiques les plus récentes. J'en prends note sous leur dictée, et je vous les donne dans leur simple éloquence.
On estime à 10 milliards de francs le capital industriel de Pittsburg.
Pittsburg doit sa prospérité à sa situation au centre d'une région déjà prospère et aux fantastiques richesses de son soussol.
Quatorze lignes de chemins de fer y aboutissent; 370 trains en partent et y arrivent chaque jour. L'an dernier, on a envoyé 20 millions de tonnes de charbon par rails et 5 millions de tonnes par les rivières. Si on ajoute à ces 25 millions de tonnes les transports des produits fabriqués, et les envois de pétrole, on arrive à un total de 75 millions de tonnes de trafic annuel, soit la valeur du transit
des quatre plus grands ports français !
En résumé, on a chargé à Pittsburg, en un an, 2.289.000 wagons de marchandises, sans compter les milliers de gabares et de steamers qui descendirent l'Ohio et le Mississipi jusqu'à la Nouvelle- Orléans.
Voilà pour le mouvement.
Les richesses naturelles consistent en des champs infinis de houille à fleur de terre, de minerai de fer et d'huile de pétrole.
La valeur de l'exportation du charbon, qui était de 55 millions de francs en 1895, s'est élevé à 110 millions en 1901 ! Et chaque année, la production augmente dans ces proportions.
On a calculé que le sous- sol de la région pourrait suffire à cette production durant sept cents ans encore !
L'huile de pétrole y est d'une abondance démesurée : 40 millions de barils sont expédiés de Pittsburg chaque année par chemin de fer ou par eau.
L'industrie du fer atteint des proportions vertigineuses. On sait que c'est ici qu'est le centre du trust de l'acier.
le royaume Trois chiffres qui donnedu fer o o o ront une idée de l'importance de l'industrie du fer ici : 1° 33 hauts fourneaux travaillent toute l'année à Pittsburg ; 2° la production totale du minerai de fer aux États-Unis est estimée à 20 millions de tonnes par an ! Or, le quart, soit 4 millions de tonnes, est absorbé par les hauts fourneaux de Pittsburg et des environs ; 3° la production annuelle de fer brut aux États- Unis est de 7 millions de tonnes : la moitié, c'est-à-dire 3 milliards de kilo-
grammes, est produite à Pittsburg ; le tiers des rails d'acier fabriqué aux États- Unis et le tiers des aciers en lingots sortent de Pittsburg !
On compte 24.000 fours à coke, qui produisent 12 millions de tonnes annuellement, de quoi charger 600.000 wagons!
Il existe, à Pittsburg et dans la région, des quantités colossales de gaz naturel, c'est-à-dire d'un produit qui est une forme gazeuse de la paraffine, quelque chose d'analogue au grisou. Ce gaz est inodore. Il n'est pas assez pur pour servir à l'éclairage, mais il a une grande puissance calorique, et on l'emploie au chauffage des maisons particulières et dans les usines. Comme on le dilapidait un peu au début de son utilisation industrielle et que la consommation en augmente avec la prospérité manufacturière, on va à présent en chercher même à 150 kilomètres de là; on l'amène de l'ouest de la Virginie par des canalisations nombreuses. La consommation s'élève à un million de mètres cubes par jour. Il se vend à raison d'un sou le mètre cube.
Voilà donc les richesses naturelles de Pittsburg : ses trois fleuves, sa houille, son minerai, sa chaux qui vient des monts Alleghanys, son gaz de chauffage, c'est-àdire la matière première et les moyens de transport économiques. Grâce à cela, et aussi à un machinisme qui atteint les limites de la perfection, Pittsburg peut fabriquer des aciers à des conditions qui défient la concurrence étrangère, et qui lui permettent même, malgré les droits protecteurs qui les frappent à leur entrée en France, d'entrer chez nous et de concurrencer nos produits nationaux. Aussi les
Anglais qui, jusqu'à présent ouvrent leurs marchés sans douane à l'entrée, sont- ils déjà battus par leurs cousins transatlantiques. Seule, l'Allemagne arrive à se défendre avantageusement contre l'Amérique. Même, comme la production de l'acier en Amérique, si énorme qu'elle soit, ne suffit pas à la consommation formidable du pays, l'Allemagne réussit encore à vendre ici des rails et des machines. Gela tient à l'abondance du combustible et au bon marché de la main-d'œuvre allemande.
A côté de l'industrie du fer, Pittsburg a créé d'autres industries moins considérables, mais importantes quand même.
C'est ainsi qu'il existe une fabrique de conserves qui occupe 2.800 ouvriers, une fabrique de bouchons qui en emploie 1.200, et qui transforme annuellement 10 millions de kilogrammes de liège en bouchons et en semelles. Les verreries les plus importantes d'Amérique avec celles de l'Indiana produisent annuellement 75 millions de francs de glaces. Le total de la consommation de la verrerie aux États-Unis est de 600.000 mètres cubes, et Pittsburg en manufacture plus de la moitié.
J'allais oublier de dire que c'est ici que se trouve la fameuse maison Westinghouse, célèbre dans le monde entier, qui emploie des milliers d'ouvriers à la fabrication des appareils électriques pneumatiques et hydrauliques.
La prospérité de la ville augmente d'année en année dans des proportions fabuleuses. La population s'est accrue de 100.000 habitants en dix ans. En 1901, on a construit pour 95 millions de francs de maisons et d'ateliers. Il y a deux ans, une
société de tramways électriques s'est formée au capital de 25 millions de francs; elle a installé 150 lignes et mis en circulation 750 cars, conduits par 4.000 employés. Ces lignes transportent, — en circulant jour et nuit — 150 millions de voyageurs par an. La ville se vante d' arriver septième pour le nombre des lettres envoyées et reçues. En un an, de 1901 à 1902, l'accroissement des recettes postales a été de 244 p. 100 ! Le revenu postal est actuellement de plus de 5 millions de francs. L'un des signes les plus frappants de l'accroissement de la richesse est le total des sommes envoyées dans leurs familles par les ouvriers étrangers de Pittsburg. Pour le seul mois de décembre 1901, le nombre des mandats postaux était de 2.081, représentant près de 160.000 francs, c'est-à-dire une moyenne de près de 80 francs par mandat. Un ouvrier qui, vivant à l'étranger, peut envoyer 80 francs par mois chez lui mérite d'être envié par ses camarades d'Europe. Je ne parle pas des affaires des nombreuses banques qui comptent parmi les plus solides des États-Unis et dont les transactions atteignent à des chiffres qu'on ne saurait croire.
Je sortis de la Chambre de commerce assez documenté, comme vous avez pu voir, et me promettant de visiter les jours suivants ces usines gigantesques qui abritaient tant de travail et d'où sortaient tant de richesses. Je descendis dans la rue et me promenai longtemps à travers la ville sale et boueuse. Malgré le froid intense — le soir, il y avait 20° sous zéro — la neige n'avait pas le temps de se fixer sur le sol, tant était active la circulation
LES CONDENSATEURS DE GAZ. — Chaque haut fourneau csl flanqué d'un condensateur dont on aperçoit ici les quatre cheminées. Cet appareil condense les gaz produits, les purifie et permet de les utiliser au chauffage industriel
Planchi 5i.
PONT DE CHARGEMENT. — Cette puissante machine saisit, dans les fours de droite, des lingots incandescents de 7000 kilogrammes qu'elle dépose, par un mouvement rotatif de son bras, sur le wagonnet que l'on aperçoit à gauche.
^TELIER DE LAMINAGE POUR PLAQUES DE BLINDAGE. — D'un seul coup de leurs formidables lames, les cisailles hydrauliques tranchent des plaques d'acier, atteignant parfois :!" pouces d'épaisseur.
des voitures, des camions et des fardiers. Trois mois de séjour à New- York, à Philadelphie et à Boston, m'avaient déjà un peu blasé sur le bruit et l'agitation des villes américaines. Ici, dans un espace plus restreint, la fièvre était la même, plus grande encore peut-être. Mais jamais ville ne me parut plus noire ni plus triste ; nulle part les gens ne me montrèrent des figures plus préoccupées, plus étroitement bornées par l'idée fixe de l'effort immédiat à accomplir.
les quartiers Je visitai les quartiers pauvres o o o pauvres avec le consul d'Autriche, homme intelligent et éclairé qui connaissait bien la ville. Il me montra, sur les bords des fleuves saumâtres, les vieilles masures en ruines où habitent, dans une atmosphère irrespirable, parmi les loques multicolores et les détritus, les milliers de Slaves qui, chassés de leurs pays par la misère de l'agriculture, viennent dépérir ici dans les mines et dans les fournaises des usines. Ils ne parlaient pas un mot d'anglais, ne comprenant que leurs patois d'origine. Restés un peu sauvages, ils nous regardaient d'un air méfiant. Les enfants avaient des faces terreuses et des yeux de mourants.
Beaucoup d'entre eux ne réussissent pas à vivre sous ce climat glacé. A Pittsburget dans la région, il y a 60.000 Italiens et 300.000 Slaves, Slovaques, Croates, Hongrois, etc. C'est une véritable folie d'émigration qui pousse ces races hors de chez elles, attirées ici par l'appât des 2 ou 3 dollars par jour que paye à leur labeur le trust de l'acier. Mais leur organisme, fatigué par les privations
antérieures, désarmé devant le froid hostile des longs hivers, ne supporte pas le dur travail et le vent glacial ; ils tombent vite malades et meurent sans secours.
« Et l'hôpital ? Il n'y a donc pas d'hôpital? demandai- je au consul.
« Il y a des bibliothèques fondées par M. Carnegie, où on lit sur le fronton : Free to people, gratis au peuple ; mais, dans la ville du trust qui gagne par an 700 millions de francs, il n'y a que des hôpitaux payants... Il n'y a pas d'hôpital gratuit... Il y en aura un bientôt. »
A la fin on fut frappé de cette honte que les malheureux mourussent sans secours devant des bibliothèques dont ils n'avaient que faire et des musées qu'ils ne fréquentaient pas ; une souscription s'est ouverte dernièrement pour fonder un asile gratuit. Nous entrions dans le xxe siècle. Il était temps.
Après avoir respiré l'atmosphère empestée du monstre, entendu mugir, râler, gémir et se plaindre la ville fabuleuse, après avoir supputé les richesses qui sortent de ses entrailles de houille, de pétrole et de fer, je sentis le désir ardent de pénétrer sa vie intime et de la voir à l'œuvre dans son effort surhumain.
Je visitai les usines Thompson, Homestead, Duquesne, Jones et Laughlin, Keystone Bridge, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus énorme dans Pénormité de Pittsburg.
Je vous parlerai d'abord des usines Homestead.
La chance me favorisa. Je rencontrai à Homestead M. Dinckey, surperintendant des usines, propre beau- frère de M. Schwab, le richissime initiateur du trust de l'acier, qui épousa la sœur
de M. Dinckey. Celui-ci a trente- huit ans à peine (1).
Comme son beau- frère, il naquit pauvre. Il débuta comme petit télégraphiste à Homestead, s'intéressa à l'électricité, entra résolument comme ouvrier dans les usines, peu à peu se distingua, inventa et perfectionna des outils et des machines et fut appelé, il y a deux ans, à diriger cette immense affaire, qui est à présent englobée dans le trust.
M. Dinckey est un petit homme châtain, à l'air tranquille, aimable, souriant et réfléchi, moustache aux pointes frisées et relevées, œil bleu. C'est lui qui me servit de guide à travers les usines.
Nous commençâmes par les chantiers et hauts fourneaux. Homestead ne possède crue quatre hauts fourneaux. Quand il lui manque du fer, elle en prend à l'usine Edgar Thomson qui en a onze et qui fait partie aussi du trust de l'acier.
Ces hauts fourneaux sont des tours colossales de 100 pieds de hauteur et de 25 pieds de diamètre à la base. A côté de chacune de ces tours, il y a quatre grands fours à gaz naturel qui, par un système de tuyautage, l'alimentent de chaleur. Devant ces tours et ces réservoirs, qui élèvent dans le ciel leurs silhouettes nombreuses et crachent sans cesse des torrents de fumées et de vapeurs, des trains infinis de wagons trois fois grands comme les nôtres circulent chargés de coke et de pierre à chaux. Les wagons, au fur et à mesure de leur arrivée, se vident instantanément par le fond le long de talus
(1) Depuis ma visite, M. Schwab a été renversé de la présidence du Trust, et c'est M. Dinckey qui l'a remplacé.
élevés de 5 ou 6 mètres au-dessus du sol.
Pour charger les hauts fourneaux — qui s'alimentent par le sommet — on a installé de véritables chemins de fer sur lesquels des wagonnets de minerai, de coke et de chaux grimpent avec rapidité. Arrivés au sommet de la tour, ces wagonnets se renversent, — on dirait d'euxmêmes, car on ne voit pas trace d'intervention humaine, — dans la gueule enflammée du fourneau. On le charge ainsi toutes les quatre heures, et toutes les quatre heures il rend en métal le produit de sa digestion. Pour rendre une tonne de fer, le fourneau demande 1 tonne 75 de minerai, 2 tonnes de coke et une demitonne de chaux.
En un an, l'un de ces hauts fourneaux — qui détient le record — a produit 206.650 tonnes de fer, c'est-à-dire (avec les arrêts) 800 tonnes de fer par jour.
trains Nous croisons des trains entiers de feu faits de grandes cuves emplies de métal bouillant, dont nous sommes forcés de nous éloigner d'au moins dix pas, tant la chaleur qui s'en dégage est forte. Et c'est le plein hiver, nos pieds s'enfoncent dans la neige, et une âpre bise pénètre à travers nos fourrures. Les trains conduisent ces cuves de fonte au convertisseur Bessemer pour en faire de l'acier.
Nous croisons d'autres trains qui sont des files de lingots de fonte rouge- cerise, encore dans leurs moules, hauts de lm,50 et épais de 80 centimètres; des locomotives les portent dans les fours pour leur faire subir une deuxième cuisson avant le laminage. La neige fond sur leur passage comme par enchantement. Celle qui tombe
du ciel s'évapore instantanément autour d'eux.
Je demande au superintendant de suivre ce fer jusqu'à sa transformation dernière. Il comprend ma curiosité et s'y prête de bonne grâce. Nous voilà partis à la suite des trains de feu liquide... Mais il revient soudain sur ses pas pour me faire observer la continuité inouïe du travail. Il m'explique que pas une seconde n'est perdue dans les différentes manipulations.
« Vous voyez ces trains de minerai et de coke qui se dégorgent devant les fours. Vous voyez ces hommes recharger aussitôt les wagonnets qui escaladent le haut fourneau et l'emplissent; vous voyez la fonte qu'on a recueillie dans ces cuves, au pied des hauts fourneaux, et les trains aussitôt en marche?... A présent, suivonsles. »
Nous les suivons. Nulle part les trains ne sont arrêtés. Ni désordre, ni encombrement à travers les immenses chantiers. Et surtout, pas un cri, pas une parole d'homme. De temps en temps, un appel de trompe, un son de cloche au passage des aiguilles, et c'est tout. Tout a l'air de marcher automatiquement.
Dans un hall d'au moins 200 mètres de long, je compte vingt- quatre fours sur deux rangs. Devant chaque four est aussi un trou, un gouffre plutôt, qu'emplit une cuve de la même dimension communiquant avec le four. Cette cuve est pleine de fer en fusion qui bouillonne à flots splendides et qui dégage une chaleur infernale. Des hommes masqués de cuir et de lunettes bleues, silhouettes fantomatiques, s'empressent à jeter dans le liquide somptueux
des pelletées de carbone et de manganèse qui le font passer du rouge ardent au mauve, puis au blanc argenté, puis au rose crépusculaire. Alors un homme juché sur une grue de 15 mètres de haut, s'avance sur son appareil, saisit avec des doigts d'acier les rebords de la tasse gigantesque, la soulève comme un fardeau léger, et, la faisant basculer lentement devant des moules alignés, les emplit jusqu'au bord. La tasse remplie pèse 150.000 kilogrammes.
Nous pénétrons à présent dans les ateliers proprement dits, halls démesurés, sombres, pleins des grondements des machines en mouvement. Ils ont l'air déserts. C'est à peine si, de temps en temps, on aperçoit un homme silencieux et souvent immobile, attentif devant une machine, une grue ou un levier, et que rien ne paraît pouvoir distraire de sa besogne. Cette quasi- solitude est d'autant plus saisissante que le bruit qui vous entoure est très grand et continu. Cette sensation devient bientôt plus inquiétante quand nous arrivons devant les fours. C'est là qu'on a mis les lingots rouges rencontrés tout à l'heure. Ils ont subi une deuxième cuisson et sont prêts maintenant à passer au laminoir. Or, ces lingots sont, comme je l'ai dit, des blocs de fer d'un poids de 7 tonnes, de lm,50 de hauteur et de 80 centimètres d'épaisseur. Et voici comment ces choses sont remuées.
Une douzaine de fours sont alignés le long du hall fermé. Deux rails courent parallèlement à ces fours. Soudain, je vois s'approcher, roulant sur ces rails, une espèce de tourelle de fer, munie d'un long et colossal bras de fer horizontal, et au haut de laquelle un homme se tient,
la main droite crispée sur un levier. Cette tourelle marche toute seule. L'homme qui l'habite fait un mouvement, touche un bouton, et la voilà qui s'ébranle. Elle avance, elle recule, s'arrête avec une vivacité, une netteté, une décision tout humaine. La voici devant un four dont la lourde porte s'ouvre on ne sait comment. L'homme, dont les yeux sont couverts de grandes lunettes bleues et qui mâchonne un cigare, se penche vivement et scrute l'intérieur du four. On me prête un verre bleu, et je regarde avec lui durant quelques secondes la fournaise effrayante d'où me chasse une insupportable chaleur. Mais le mécanicien touche son levier ; le bras de fer dont la tourelle est armée s'enfonce dans la gueule enflammée, ouvre, comme des doigts, l'énorme pince qui le termine, s'empare du lingot de 7 tonnes, le soulève ; deux autres doigts le mordent brutalement, l'attirent hors du four, s'écartent, le laissent tomber sur un wagonnet placé sur deux rails et qui, luimême, était arrivé, durant ce temps, automatiquement, de l'extrémité du hall... Sitôt muni de sa charge, le wagonnet s'en retourne seul, comme il est venu, et va porter au laminoir le lingot que deux grands doigts descendus du ciel saisissent, élèvent et renversent sur les cylindres. Aussitôt l'énorme bloc rouge s'ébranle vers les moulins cyclopéens qui vont l'écraser comme une pâte molle.
Pendant ce temps, l'homme et sa tourelle sont déjà arrivés devant le four suivant, et recommencent sans s'arrêter une demi- seconde, la même opération: l'homme fumant toujours son cigare. En un demiheure, il a ainsi manié 40 tonnes d'acier.
Dans un coin, un enfant bâillait devant quelques leviers. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il se mit à rire et, appuyant sur l'un des leviers, me montra que c'était lui qui ouvrait ainsi, en bâillant, la lourde porte de tous les fours !
time is Tout cela se fait beaucoup plus m one y vite que je ne le dis. En une minute à peine. Pas un geste inutile, pas une seconde perdue... Je me trompe... car M. Dinckey m'explique qu'il va bientôt inaugurer une autre machine dans ce genre qui fera gagner à la fabrication trois heures et demie.
« Voyez-vous, me dit-il, ce bras qui s'enfonce dans le four, saisit le lingot, le soulève et le tire dehors. Il fait donc un mouvement de trop. Il suffirait qu'il tirât le lingot directement sans le soulever. On gagnerait ainsi trente secondes.
— Trente secondes... Est-ce bien la peine? »
L'Américain sourit.
« Ce bras fait quatre cents fois par jour le même geste. Il perd donc quotidiennement deux cents minutes, soit 3 heures et demie. Si nous avons quatre machines pareilles, cela fait 14 heures par jour, soit 98 heures par semaine, soit 392 heures par mois, — de quoi écraser un concurrent. »
Nous passons aux laminoirs. Pour ne pas me faire perdre de temps, le superintendant me conduit de suite à ce qu'il appelle la plus forte machine du monde. Elle a bien 50 mètres de long. Elle est actionnée par deux engins de 1.800 chevaux chacun, et elle a coûté 1 million de dollars à fabriquer.
UN COIN DE L'USINE WESTINGHOUSE. — L'usine Westinghouse, de Pittsburg, est célèbre dans le monde entier pour la fabrication des appareils électriques pneumatiques et hydrauliques. Elle emploie des milliers d'ouvriers.
INTÉRIEUR D'UNE ACIERIE. — Un laminoir. — Véhiculé par le chemin roulant que montre celle photographie, un bloc d'acier de 7.000 kilogrammes s'avance vers les rouleaux du laminoir qui le réduira en plaque mince.
Planche 53.