LA NOUVELLE-ORLEANS
Le voyageur fuit décidément les régions glacées. — Vers la Louisiane. — Forêts inondées. — Le soleil. — Les nègres. — Vision de la Case de l'oncle Tom. — Le Mississipi, Père des Eaux. — Les lianes des forêts vierges. — Les palmiers. — Arrivée à la Nouvelle-Orléans. — Ma pelisse et mes snow-boots sont dépaysés. — Émotion de la première heure. — Une ville latine en fête. — Les nègres en quarantaine. — On parle français. — Le carnaval. — Le cortège du Roi. — Les officiers du Tage. — Le vainqueur de Santiago. — Promenade. — L'avenue Saint-Charles. — Les roses ! — Influence de l'élément créole sur la race anglo-saxonne.
— Vieilles familles françaises. — Agonie des carnavals d'Europe. — Vitalité du carnaval louisianais. — Quatre grandes sociétés secrètes. — Monus, Cornus, Proteus, Rex. — Sélection sévère des invités. — Composition des chars. — Costumes commandés à Paris. — 100.000 francs pour une parade. — Cavalcades publiques. — Les membres des clubs y participent. — Richesse des costumes et des accessoires. — Le bal du Roi. — La cour. — Défilé. — Les officiers du Tage aux pieds de la Reine. — Robe de Paris ! — Les bals de l'Opéra français. — Coutumes originales. — Les masques dépouillés de leurs bijoux. — Un sérail idéal.
— Le bal des Mystérieuses. — La mode renversée. — Nous reviendrons. — Persistance et vitalité de l'élément français en Louisiane. — Œuvres de bienfaisance. — L'hôpital français. — Les écoles françaises. — Compliment d'une jeune fille créole au voyageur. — Le quartier français. — Vieilles maisons et mauvaise voirie.
— Le quartier anglais. — Larges avenues. — Villas somptueuses. — La Cannebière. — Un déjeuner â West-End. — La vie mondaine. — Chez Mme Fernand May, née Castellanos. — Un salon parisien,
Orléans street. — Jolie définition de la Créole.
^n soir de la fin de février,
soir glacé par une bise
mauvaise, la lassitude du
froid et de la neige me
prit. J'avais lutté pendant
quatre mois, chaque jour
plus difficilement, contre
la morne hostilité des
éléments; il me semblait
par instants que mes
veines charriaient, au lieu de sang,
quelque chose de froid et d'aigre,
comme du sel liquide ou un jus acide.
Or, un soir, en lisant un journal, je vis que nous approchions du carnaval et que
la Nouvelle- Orléans se promettait, comme chaque année, des fêtes splendides. Je ne réfléchis pas plus longtemps, et ma résolution fut aussitôt prise. Au lieu d' aller à San- Francisco, but extrême de mon voyage, par Chicago, Saint- Paul, le Colorado et le lac Salé, où le froid continuait à sévir terriblement, je résolus d'intervertir l'ordre de mon itinéraire et de descendre aussitôt vers cette Louisiane que j'apercevais de loin comme une oasis dans un rayon de soleil. Car ce qu'il me fallait, je le sentais bien, c'était du soleil, un peu de gaîté au ciel, un peu de printemps pour clore cet hiver qui ne voulait pas finir. Je com-
mençais à comprendre la souffrance des plantes et des animaux émigrés dans des climats ennemis.
Je dis donc ardemment adieu au paysage de fumée, de fer, de neige de Pittsburg et de Cincinnati, et, vingt- quatre heures après, en me réveillant dans le lit bas du pullmann, je vis, derrière le rideau de la vitre ensoleillée, que nous avions décidément quitté la région des neiges ! Le soleil joyeux, le soleil divin, baignait la campagne verte ! On sentait, on devinait qu'il faisait chaud dehors.
Je suis donc en Louisiane, le pays des oiseaux moqueurs, des lianes, des beaux chênes, du Mississipi, Père des Eaux, des bayous où dorment les crocodiles, des plantations de coton et de canne à sucre, le pays des serpents et des fleurs !
Au lieu des durs horizons glacés habituels, voici que s'étendent des forêts inondées d'eau dormante, des arbres droits dressés vers le ciel doux, des racines d'arbres, des troncs abattus, des lianes impénétrables, des ronces, des feuillages de palmiers nains flottant sur l'eau jaunâtre. Le train traverse ces contrées marécageuses. Puis apparaissent des maisons de bois peint en vert tendre ; des nègres et des négresses sont assis sur les seuils ; les femmes fument des pipes courtes, et, ô joie ! leurs têtes sont coiffées de turbans jaunes ou d'amples coiffes- cabriolets du siècle passé, qui les abritent contre le soleil. Je dévore ce spectacle avec une allégresse que je ne peux pas rendre. Le soleil fait pleurer mes yeux ravis. Je le sens chaud et caressant à travers les vitres. Toute la glace, tout le sel fondu de mes veines s'est évaporé; mon sang coule vite
et tiède, et bientôt je ne sais plus bien ce qui met cet enchantement dans mon être, si c'est la jouissance physique du climat naturel retrouvé ou la surprise soudaine, là, sous mes yeux, de ces paysages et de ces héros vivants de la Case de V oncle Tom\
Pour la première fois depuis que je suis en Amérique, je vois des oiseaux ! Ils volettent gaiement d'un arbre à l'autre, et peut-être que, sans le bruit du train, je les entendrais voler.
Puis, pendant dix minutes, le train court sur un pilotis bâti au milieu de l'eau ; puis ce sont des champs blonds bordés de palmiers qui s'étendent largement au soleil, des poivriers, dont les grappes d'un rouge- sang pendent parmi leur feuillage délicat, puis des brousses encore, des brousses impénétrables. C'est la forêt vierge de la Louisiane avec ses grands chênes aux branches noueuses éployées en immenses bouquets de verdure d'où pend, comme des écheveaux emmêlés, la mousse de Louisiane ; une grande plaine riante où paissent plusieurs centaines de vaches ; des nègres et des négresses, assis sur des troncs d'arbres , dans les cours des fermes, les hommes en bras de chemise, coiffés de chapeaux mous écrasés d'un coup de poing, comme ceux de nos élégants Parisiens, les femmes en corsage rouge ou bleu, de jeunes négrillons pieds nus, en chapeaux de paille, et tout à coup la ville elle-même, les cheminées d'usines, les poteaux télégraphiques, la gare.
Je descends dans le soleil accueillant, je me sens sourire à cette bienvenue, et je m'ébroue dans la chaleur. Mes vête-
ments d'hiver me pèsent, que faire de ma fourrure, que faire de mes snow- boots ! Tous ces vestiges de l'exil boréal me choquent comme des anomalies et m'encombrent.
Dès la sortie de la gare, en tramway, me voici en plein dans la vie au Sud : à l'arrière de la voiture électrique, on a ménagé deux petites cases de quatre places, séparées du reste du compartiment par un grillage de fils où est écrit : Colored patrons only — « Pour les clients nègres, seulement ».
Les nègres et les négresses sont là, assis, dans cette demi- cage à poules, l'air sérieux, l'œil inquiétant. Je me sens très choqué de cette marque si brutalement méprisante et si despotique de la domination du blanc. Choqué et étonné aussi. Car jusqu'à présent, — et voilà quatre mois que je suis ici, — c'est la seule marque frappante de la non- égalité des citoyens de « la libre Amérique » : cela me défrise un peu. Et, un court moment, je boude la Louisiane ! Mais voici que montent dans le tram des jeunes filles blondes et brunes, la peau chaude et dorée comme de la cassonade, coiffées de chapeaux bergère avec beaucoup de rubans très éclatants, mais qui leur siéent à merveille et qui s'harmonisent avec la coruscation du soleil. J'oublie l'ostracisme injuste des nègres, qui, d'ailleurs, n'ont pas l'air d'en souffrir, et je me promets de m'informer des raisons de cette quarantaine.
Le tramway me dépose à l'hôtel Saint- Charles, qui est en fièvre. Il est comble, la ville est pleine; on est venu de tous les coins de l'Amérique pour assister aux fêtes du carnaval.
Aussitôt que je me fus assuré d'une chambre, je sortis pour prendre possession de la ville.
Dans les rues, les avenues, une foule bruyante et gaie, pas du tout brutale, qui parle haut, qui rit ; les cloches des tramways mêlent leurs angélus au bruit des conversations ; c'est une foule latine, c'est Marseille ! J'entends parler français à chaque pas, et jamais ma langue ne m'a paru plus douce. Des nègres, des négresses la parlent sans accent.
C'est le grand jour, c'est l'arrivée de Rex, le roi du carnaval. Il vient de son royaume imaginaire sur un vaisseau richement orné, paré de mille drapeaux, entouré des ducs de sa cour.
La municipalité et les hôtes de marque vont à sa rencontre sur le quai du Mississipi.
Quand il descend à terre sur le quai du Mississipi, dans le soleil ardent, habillé d'étoffes magnifiques, couronné et le sceptre en main, la foule l'acclame. Cette année, il y a là l'amiral Schley, le vainqueur de Santiago ; le général Wheeler, de la guerre de Sécession et de Cuba ; il y a aussi les officiers du Tage, qui ont envoyé des invitations à assister sur leur navire à l'arrivée de Rex. Je distingue leurs casquettes galonnées, leurs favoris et leurs barbes noires. Tous, dans des landaus, une décoration carnavalesque à la boutonnière, escortent le Roi et les ducs, montés à présent sur des chevaux somptueusement caparaçonnés.
Ce cortège officiel, ces gens graves, ces administrateurs et ces guerriers qui se prêtent gaiement à cette pompe de carnaval, suffiraient à faire penser que nous
sommes loin de la Nouvelle- Angleterre ! Mais je n'ai vu nulle part, dans ce pays, tant de figures riantes, tant d'allures rapides, tant de gestes, tant d'exubérance. C'est bien Marseille, avec son mélange cosmopolite de Levantins au teint bronzé, avec ses quais animés, son ciel bleu, son rayonnant soleil.
le cortège Le cortège traverse la ville du roi o o pavoisée d'étoffes multicolores et de drapeaux. Le Roi salue aux applaudissements de la foule. C'est la préface des fêtes qui vont se dérouler pendant deux jours encore.
Je restai dehors jusqu'au soir. Je ne pouvais me décider à m' arrêter, ni à m' asseoir, ni à rentrer.
Je visitai le quartier neuf, le quartier américain proprement dit, l'avenue Saint- Charles et ses alentours.
La Nouvelle- Orléans est incontestablement et de beaucoup la plus jolie ville que j'aie jusqu'à présent rencontrée en Amérique, et l'avenue Saint- Charles est la plus belle voie de la Nouvelle- Orléans.
Longue d'une dizaine de kilomètres, plantée de trois rangées d'arbres, avec des pelouses verdoyantes, parcourue par deux lignes de tramways rapides qui ne gênent en rien la circulation, tant l'avenue est large, bordée de maisons et de villas ravissantes, elle réalise l'idéal d'un quartier riche aux abords d'une grande ville commerçante : une sorte de Neuilly tropical. Dans les rues transversales qui la coupent tous les 100 mètres, d'élégants hôtels privés, des cottages ravissants couronnés de fleurs. Les villas sont pour la plupart en bois avec balcons de fer ou-
vragé, — c'est le style colonial, avec portique grec et colonnes, galerie circulaire, Windows en rotonde, — entourées de pelouses vertes, de parterres de pensées, d'arbres splendides, palmiers, magnolias, acacias, camélias, lauriers- roses, figuiers, et festonnées de rosiers grimpants qui sont en fleur à cette époque !
Sur les galeries, encadrées de clématites et de glycines, les gens se balancent lentement dans leurs fauteuils à bascule ; des enfants courent sur les pelouses, surveillés par des négresses en turban jaune; des oiseaux piaillent dans les lilas; la poussière de la route garde l'empreinte des pas et des roues des bicyclettes ; quelquechose d'enveloppant et de doux émane de la terre et des arbres, descend du ciel limpide. Les yeux caressants et noyés de langueur des femmes souriantes, la nonchalance de leur démarche, leur taille souple comme une liane et la musique de leur voix s'harmonisent idéalement à la mollesse de la nature luxuriante, à la tiédeur odorante et paresseuse de l'air, à l'indolente flânerie des nuages dans le ciel. C'est une Espagne moins âpre, une Italie aussi voluptueuse mais moins nerveuse, un pays d'école buissonnière où l'on s'étonne de l'activité des habitants.
Je suis resté longtemps à la Nouvelle- Orléans, plus longtemps que partout ailleurs, autant pour me récompenser de mon long hiver stoïque que pour essayer d'étudier la persistance ou la fusion de la race française dans cette jeune civilisation anglo-saxonne.
Et j'ai vu que les Américains du Nord ont, en effet, apporté ici leur activité dévorante, leur esprit d'entreprise. Ils ont
DANS LES FERMES DU SUD. — Les fermes des Élats du Sud sont très peuplées cl très prospères. La douceur du climat y permet des cultures variées et L'on s'y livre surtout à l'élevage îles bestiaux et au commerce du bois.
Cl J. Rcmangon.
EN FORÊT. — Omis les immenses régions forestières de la Louisiane, les routes serpentent pendant de nombreux kilomètres à l'ombre dessous-bois, qu'égaie par intervalle la tache blanche d'une ferme ensoleillée et bourdonnante.
l'i ANCHE 123.
Cl. Détroit Photographie Co.
LA NOUVELLE-ORLEANS. — Cette ville esl la plus grande de la Louisiane, c'esl aussi la plus importante place dt commerce au sud des Etats-Unis. Sa superbe cathédrale, Saint-Louis, est de style hispano-créole.
Cl. D.'lroit Ph
LA NOUVELLE-ORLÉANS. La rue Saint-Charles. — Fondée en 1718 par le Français Lemoine, la Nouvelle Orléans n'était au début qu'un pauvre et minuscule village de trappeurs, de chercheurs d'or et d'aventuriers.
Pl ANC III. I2|.
donné aux Créoles le souci des réalités commerciales et industrielles, les ont rendus plus hardis, plus précis, plus entreprenants. Mais le soleil et les Créoles leur ont rendu leurs cadeaux ; ils les ont faits plus sensibles et moins rudes. Leurs façons n'ont plus du tout la raideur un peu glacée de la Nouvelle-Angleterre. Cette glace s'est dégelée à la chaleur et au sourire de la nature et des êtres. Le soleil a fondu, dissous les éléments trop absolus des races, et, s'il ne les a pas amalgamés encore, il a accompli ce miracle de sociabilité de rendre des puritains gracieux et de sensu aliser l'âme des fils des quakers. Comme celle des Français d'origine, la politesse des Américains de la Nouvelle- Orléans est réelle, souriante, empressée. Leur froideur originelle n'est vraiment plus qu'une retenue polie.
Quant aux Créoles de la Louisiane (je parle de la classe cultivée), ils ont conservé cette fine fleur d'urbanité qu'on goûte surtout quand on en est privé. J'ai vu des représentants de ces vieilles familles françaises et espagnoles qui émigrèrent ici il y a un siècle et plus. Leur empressement courtois, leurs façons aisées sont des signes restés purs de leur atavisme. Chez les Fortier, les Castellanos, les Sonniat, les de Roaldès, les Chaffray, les Capdevielle, par exemple, il est impossible de se croire en Amérique. Les femmes y ont une grâce si riante, une amabilité si exquise et si simple, les hommes savent créer autour d'elles une atmosphère de galanterie si délicate et si respectueuse, une civilité si fine et toujours en éveil, qu'on pense malgré soi que les traditions se sont conservées plus pures peut-être
dans l'émigration, comme une graine précieuse qu'on a peur d'épuiser trop vite...
Je ne crois pas qu'il existe encore au monde une ville où le carnaval soit fêté comme ici. Le carnaval de Nice se défend encore, celui de Rome agonise; on ne parle plus guère de celui de Venise. C'est en Amérique, en Louisiane, qu'il faut aller pour retrouver la magnificence et le faste carnavalesques des siècles passés. Il n'y a pas de doute que ce ne soit à l'élément latin de la vieille cité et au soleil de la Louisiane qu'on doive cette durable tradition. Tous les ans, depuis 1837, les fêtes augmentèrent d'importance et de splendeur. La ville entière y collabore. Anglais et Français, Espagnols et Italiens, toutes les professions : juges, notaires, banquiers, commerçants, industriels, médecins, armateurs, rentiers, avocats, millionnaires, tout ce que la ville compte de cercles, d'associations, de syndicats, tout le monde s'unit, ouvre sa poche, participe de ses idées, de sa bourse et de sa personne à la grande folie des jours gras.
Voici comment sont organisées les fêtes.
Il y a quatre grandes sociétés carnavalesques. Elles s'appellent: les Chevaliers de Momus, Cornus, Proteiis et Rex. Ce sont des groupements libres, indépendants les uns des autres, et dont la composition est absolument secrète.
Et ce n'est pas l'un des côtés les moins curieux et les moins nouveaux pour nous que ce mystère dont s'entourent les membres de ces sociétés. J'ai beaucoup questionné là- dessus hommes et femmes. Et jamais je n'ai pu obtenir, — moi, étranger, qui ne pouvais par conséquent en trahir le secret, — l'aveu direct, effectif, qu'on
appartenait à l'une ou à l'autre de ces sociétés. Les femmes elles-mêmes des membres ignorent souvent si leurs maris en font partie... C'est le Conseil des Dix du plaisir et de la folie ! On a trouvé pour cela des moyens assez compliqués et assez bizarres.
Ainsi chaque membre a droit à vingt invitations au bal pour ses amis. Mais ces invitations sont strictement anonymes, en ce sens qu'elles sont envoyées au domicile des personnes auxquelles on les destine sans trace de provenance.
Chaque club organisateur nomme un captain, à qui les membres doivent remettre la liste des gens qu'ils vont inviter. Ces listes sont soumises à l'examen et à la critique d'un comité de quinze membres nommés par le captain et qui est souverain. Il arrive que des noms sont rayés. Car chacun invitant sa femme, sa fille, ses sœurs, on ne veut recevoir que des gens parfaitement choisis et du meilleur monde, et la respectabilité de l'assistance est proverbiale. Le membre dont on a rayé les invités n'a qu'à s'incliner sans avoir le droit de demander aucune explication. Car, autrement, que de duels en perspective ! L'amour- propre des rayés est sauf, puisque ces délibérations sont strictement secrètes. De même l'amour- propre du proposant, puisque les statuts s'opposent formellement à ce qu'on fasse connaître au public sa qualité de membre : de sorte que personne ne peut demander à personne d'invitation, et personne ne peut se formaliser de n'avoir pas été invité.
Le captain et le bureau s'ingénient à trouver chaque année le sujet des cavalcades, toujours différentes.
Les imaginations en furent constamment variées et souvent originales. Ce furent, entre autres : la Légende du Paradis perdu, Y Histoire d'Amérique, les Fêtes a" Ê picure, Lalla Rookh, les Cinq sens, V Histoire de la Louisiane, V Iliade, la Bible, les Races aryennes, les Métamorphoses d'Ovide, les Mythes du Nord, Salammbô, l'Odyssée, les Scènes de Shakespeare, Y Age d'or, la Guerre à travers les âges, les Dieux de la Grèce, les Quatre Saisons, les Mille et une Nuits, les Races sémitiques, Ivanhoé, le Langage des couleurs, les Passions humaines, YHistoire de France, les Mythes chinois, Légendes du moyen âge, les Paradis hindous, Roland furieux, les Plantes, les Fleurs, les Maures d'Espagne, la Cour du roi Arthur, les Poèmes de Byron, etc., etc.
Et chaque cavalcade comporte une vingtaine de chars, et chaque club a sa cavalcade.
Quand le sujet général est choisi, on cherche les sujets de chaque char. On convoque pour cela les artistes, on fouille dans les estampes et les livres d'histoire.
Jusqu'à ces dernières années, les cartonnages des chars et les costumes étaient commandés à Paris. Le captain de chaque club faisait le voyage de France dans ce but. A présent, des fabricants américains se sont mis à nous imiter, et on s'adresse à eux pour les cartonnages. On y a peu gagné en économie, mais beaucoup perdu quant au goût et au fini de l'ouvrage. Pourtant les costumes continuent à venir de Paris.
On pense que de telles choses doivent coûter cher!
Chaque club vote environ 20.000 dollars pour les chars, le bal, la musique et
les menus frais, soit plus de 100.000 francs, qui sont couverts par les seules souscriptions des membres, qui payent chacun 100 dollars de cotisation à cet effet
Il y a quatre sorties publiques :
Les fêtes s'ouvrent dès le jeudi avant le dimanche gras, par une cavalcade nocturne de Momus, qui coûte 50.000 francs.
Le lundi après-midi, c'est l'arrivée de Rex, dont je vous ai déjà parlé
Le lundi soir, bal de Proteus.
Le mardi après-midi, cavalcade de Rex; le soir, réception de Rex, et bal de Cornus.
Ce sont là les principales sociétés, les clans sélect. A part cela, il y a huit ou dix autres sociétés de bals qui donnent des fêtes tout l'hiver.
Le lundi gras, les façades des maisons sont pavoisées de drapeaux de tous les pays. Des tentures violettes, jaunes et vertes, — qui sont les couleurs du Roi du carnaval, — couvrent tous les balcons. Dans les rues, les gens portent des cocardes et des rubans aux couleurs du Roi.
Une foule bruyante emplit la ville.
Beaucoup de nègres et de négresses, de jeunes qui parlent anglais, de vieilles qui parlent français.
Le cortège passe.
Une vingtaine de chars aux couleurs brutales et chaudes, peuplées de personnages masqués et habillés de costumes splendides.
Proteus avait choisi cette année comme sujet de sa cavalcade : Cléopâtre ; les cartonnages pullulaient de sphinx, de chimères, de lotus, de caïmans, de serpents, de pylônes, de stèles, d'éventails de plumes, d'Isis, de lampadaires et d'obélisques.
Comme je m'étonnais de la richesse des costumes, j'appris que c'étaient les membres du cercle eux-mêmes qui figuraient sur les chars, que c'étaient eux qui s'habillaient ainsi à leurs frais. Il y avait donc là, et le lendemain, à la cavalcade de Cornus, les premiers citoyens de la ville, les juges, notaires, les médecins, les notables commerçants, les richissimes armateurs, les planteurs millionnaires!
Les cavalcades se promènent au centre de la ville, par les grandes voies. Elles s'arrêtent devant les hôtels des cercles; les orchestres jouent, on salue, on applaudit, on boit du Champagne au milieu de la gaîté de la foule bruyante, mais disciplinée et respectueuse.
Le soleil illumine ce spectacle, fait chatoyer les satins et les soies, enflamme les ors, fait rutiler les broderies, les paillettes et les pasquilles. Le soir, à travers les rues illuminées et les rangées de torches qui les escortent, les chars et les costumes paraissent plus magnifiques encore. L'or, l'argent, les pierreries attirent à eux toutes les clartés, les pourpres éclatent, les joyaux ruissellent sur les étoffes lumineuses, toutes les flammes des dorures, les reflets métalliques des insignes, les chatoiements des étoffes aux belles couleurs, se fondent dans une orgie chaotique et désordonnée de fournaise, dans un pêlemêle de rayons et de phosphorescences.
Avec cela le vacarme infernal des musiques et des cris, les torches dansantes, les soubresauts des chars vous surexcitent comme un vin capiteux, et vous assistez à un orage colossal et tourbillonnant de bigarrures et de flamboiements, dans un concert déchaîné de foule en tumulte.
Les plus nombreux sont les nègres aux yeux nacrés, au sourire éblouissant. Avecun peu d'imagination, on pourrait se figurer ainsi le retour à Carthage d'un suffète triomphant ou, sur le bord du Cydnus, Cléopâtre acclamée par les armées !
Le Roi du carnaval reçoit la foule le mardi soir à Washington Hotellery Hall, rue Saint- Charles. C'est une immense salle où la population danse toute la soirée. La salle du trône est séparée du bal par de lourdes tentures. Les trônes du Roi et de la Reine, dont les armes figurent un croissant de diamants surmonté d'une couronne, s'appuient au mur, sous un dais de drap orné de rubans de satin vert et violet. Comme à Westminster, le trône du Roi est plus haut que celui de la Reine. Ils sont placés sur une estrade haute de quelques marches et entourés de chaises de velours bleu à franges d'argent pour les demoiselles d'honneur de la Reine.
Le plafond de la salle est recouvert d'étoffe bleu pâle frangée d'or et de dentelles blanches dont les plis descendent en étoile et se réunissent en couronne au centre de la pièce. A chaque angle est dressé un dais de velours bleu à la ganse d'or. Les colonnes sont bleues aussi.
Des plantes vertes, palmiers et lauriersroses, sont posées sur le tapis épais. Une grande lyre de fleurs naturelles et un blason de fleurs et de ganses d'argent se détachent sur un fond de plantes vertes éclairées de lanternes mystérieuses et de cristaux où joue la lumière électrique, d'un effet délicieux. Cette décoration, animée d'une intense lumière électrique, est d'un goût parfait. J'ai rarement vu quelque chose d'aussi joli. On me dit que le déco-
rateur s'appelle M. Bétat et qu'il est d'origine française. Son nom est bien étonnant, mais son origine l'est moins.
On annonce l'arrivée du cortège royal.
La Reine s'avance la première en long manteau de cour de tulle brodé au col Henri III sur sa robe blanche à longue traîne. Un .diadème est placé sur son chignon. A la main, elle porte un sceptre. C'est une grande reine, fine et brune, aux beaux yeux noirs, aux jolies dents blanches. Elle a une belle aisance d'allure. Mais il se dégage de sa tenue, sans qu'elle le veuille, sûrement, quelque chose de souverain, de dédaigneux presque, qui s'efface dès qu'elle sourit. Ses filles d'honneur la suivent, tenant des bouquets de roses Maréchal Niel noués de rubans jaunes.
Le Roi, également en costume Henri III et manteau royal, le sceptre en main, couronné d'une vaste couronne, a l'air d'un bon gros vivant Hollandais, comme il convient sans doute à sa fonction. Avec ses grosses joues rouges, son sourire content, sa barbe rousse, c'est plutôt un Gambrinus réjoui que le mari de cette fine et ardente déesse. Elle s'appelle M"eMinge, fille d'un gros spéculateur dans les cotons.
Le Roi, la Reine et les demoiselles d'honneur s'asseyent sur l'estrade. Derrière chaque fille d'honneur se tient debout un duc en habit noir, le plastron paré en sautoir de l'ordre carnavalesque vert, jaune et violet, et la boutonnière ornée de l'insigne ducal. Une musique s'élève, et le défilé de la foule commence. Les gens quittent le bal et viennent défiler lentement devant les trônes royaux. Les uns s'inclinent au passage, et alors les souve-