LA POLICE PRIVÉE
Histoires de voleurs. — Le goût du roman-feuilleton. — L'auteur visite la fameuse agence policière Pinkerton, célèbre dans le monde entier. — Police en chambre. — Prudence des banquiers. — Leur abonnement à l'agence. — Un record de plus. — Le voleur américain est « the best in the world! ». — Comment on force un coffre-fort. — Le bagage de voleurs. — Leur intrépidité. — Le vol aux boîtes à lettres. — Le vol au compte ouvert. — Archives de faux. — Les faux du monde entier. — Les dossiers des bandes noires. — Education des policiers. — Les grèves de Pittsburg et l'agence Pinkerton. — Les agents assiégés. — Le bateau en flammes. — M. Jéiôme, l'attorney général. — Visite de la prison de New- York.
ous avez dû entendre parler de l'agence Pinker- \f ton. C'est une agence poli-
cière qui est célèbre dans le monde entier. Il en est question quelque part dans les œuvres de Jules Verne, et son nom est mêlé à tous les graves événements qui se sont passés en Amérique depuis un demi- siècle. Elle a joué un rôle de police important durant la guerre de Sécession et dans toutes les grandes grèves des États-Unis, et c'est par elle qu'a été retrouvé le fameux portrait de la duchesse de Devonshire, par Gainsborough, volé à Londres le 26 mai 1876 et repris à Chicago le 28 mars 1910.
Le goût du roman- feuilleton est un goût très général et souvent très vif.
Notre curiosité pour les histoires de voleurs, de fraudes, de contrebandes, pour les assassinats, les pillages, les conspirations, ne prouve- 1- elle pas la permanence en nous des traces profondes
de nos anciens crimes, je veux parler des habitudes de chasse, de lutte et de violence de nos ancêtres? Ne vous êtes- vous pas surpris, dans votre enfance, à la lecture des aventures de Cartouche, à désirer obscurément qu'il ne fût pris que le plus tard possible, et n'avez- vous pas poussé un soupir de soulagement, quand, une fois de plus, il échappait aux mains de ceux qui le poursuivaient ?
De là vient, à coup sûr, en y ajoutant le charme du mystère et le goût de la combativité, l'attrait puissant qu'exercent sur notre imagination les choses policières.
Je sais bien, pour ma part, que je n'ai pu résister au désir de visiter cette fameuse agence Pinkerton, que l'on m' avait représentée comme ayant des ramifications dans toute l'Amérique et même en Europe, en Egypte, au Maroc et dans l'Afrique du Sud !
Que peut bien être une organisation pareille? Qu'est-ce qui en fait la force et la valeur? De quelle série d'inventions
ingénieuses, de quel arsenal de trucs dispose- 1- elle donc pour pouvoir ainsi entrer à l'improviste dans les mille drames de la vie d'un si immense pays ?
On va voir que c'est beaucoup plus simple qu'on ne pense.
police en Le bureau central de l'agence chambre Pinkerton est situé à New- York, n° 57, Broadway, en plein centre des affaires, au milieu de toutes les banques, qui sont ses meilleurs clients.
M. Pinkerton, fils du célèbre fondateur de l'agence, m'aboucha immédiatement et, le plus aimablement du monde, avec son gérant principal, M. Bangs, qui voulut bien passer tout un après-midi à me renseigner sur les méthodes de cette colossale entreprise.
M. Bangs fut et est encore le policier le plus habile de la maison Pinkerton. C'est un homme de cinquante- cinq à soixante ans, de haute taille, à barbe poivre et sel, à la figure souriante et fine, à l'œil pénétrant. Toute sa personne respire le calme et la réflexion.
Il me fit d'abord visiter les trois étages de ses bureaux, des enfilades de petites pièces discrètes et silencieuses, où des employés écrivaient sans relever la tête, feuilletaient des fiches, classaient des dossiers.
Ce qui me frappa le plus, ce fut justement ce travail de paperasses et ce silence de bureaux d'hypothèques de province.
M. Bangs souriait de mon étonnement.
« Vous serez bien plus étonné encore, me dit-il, quand vous saurez que c'est
d'ici que, le plus souvent, nous découvrons les auteurs des vols et des faux... Vous le comprendrez tout à l'heure. »
En attendant, voici ce qu'il m'exposa :
« L'agence Pinkerton emploie huit cents détectives.
« Elle est subdivisée en trois régions : Est, Centre, Ouest.
« La division de l'Est comprend les villes de New- York, Boston, Philadelphie et Montréal ; celle du Centre, Saint- Paul, Chicago, Saint- Louis et Kansas City ; celle de l'Ouest, Denver, Portland, Seattle et San- Francisco. Il existe une agence Pinkerton dans chacune de ces villes. Les quartiers généraux sont à New- York, Chicago et Denver; l'administration centrale, à New- York.
« L'agence s'occupe de la police secrète à l'usage des grandes corporations, des compagnies de chemins de fer, des banques, des maisons de commerce, des avocats et des particuliers. Elle ne fait pas d'espionnage au service des projets de divorce.
— Pourquoi cela ? demandai- je à M. Bangs.
— Parce qu'il existe en Amérique un très fort préjugé contre ce genre de police, et nous tenons à ce que nos détectives restent en faveur auprès du public.
« L'agence Pinkerton est employée par P « American Bankers' Association », une société fondée par des banquiers pour la poursuite et l'arrestation des voleurs de banques, et dont font partie la majorité des institutions financières des États- Unis. Elle a pour principe de ne jamais lâcher le voleur qui l'a volée, et lorsque, faute de preuves suffisantes, il lui a été impossible de le faire condamner pour un
vol dont un de ses membres a souffert, elle le suit, le traque, fouille dans son passé et n'a de cesse que lorsqu'elle a découvert qu'il est l'auteur de quelque autre méfait qui permette de le faire arrêter. Aussi les vols dans les banques appartenant à cette société sont-ils devenus assez rares ; les voleurs savent cela, et ils préfèrent s'attaquer aux banques qui ne font pas partie du syndicat Pinkerton, dont les noms sont publiés partout.
— Et quels sont, à votre avis, les voleurs les plus habiles, demandai- je à M. Bangs, les Anglais, les Français, les Chinois, les nègres? »
Il sourit, hocha légèrement la tête, et, sur un ton modeste :
« Je crois que ce sont les Américains...
— The best in the world!... » ne pus-je m' empêcher de dire en riant.
Puis il m'expliqua :
« Les voleurs les plus difficiles à attraper appartiennent à une classe de bandits qui ne se trouve dans aucun autre pays, et qu'on appelle ici « yeggs » ou « hobos ». Ce sont des voleurs vagabonds auxquels on ne connaît point de résidence permanente, vivant tantôt dans une grande ville, tantôt dans une autre, toujours dans les quartiers pauvres, où leur présence n'est pas remarquée, et qui vont commettre leurs vols dans les petites villes de la campagne. Ils ne voyagent que la nuit, se cachant dans les wagons vides des trains de marchandises, ou allant à pied le long des voies de chemin de fer, se blottissant le jour dans les bois, dans quelque grange abandonnée, volant leur nourriture dans les fermes ou dans les magasins isolés qu'ils rencontrent sur
leur chemin. Ils n'emportent avec eux qu'un petit flacon de nitroglycérine, un peu de savon, des capsules et quelques petits coins destinés à élargir les fentes laissées par les portes des coffres- forts où ils introduisent leur explosif. Les outils encombrants dont ils peuvent avoir besoin, marteaux, leviers, barres de fer, sont volés dans quelque gare ou quelque forge du voisinage et abandonnés sur place après le vol. Rien, en un mot, ne les distingue des nombreux vagabonds — « tramps » — inoffensifs qui traversent constamment le pays.
«Ces bandes s'attaquent invariablement aux banques de villages où il n'y a pas de police communale, et où il leur est facile de se rendre maîtres du gardien employé par la banque. Une fois entrés, ils glissent leur ni tro- glycérine dans les fentes du coffre- fort, les bouchent ensuite hermétiquement avec du savon, et en détachent la porte par l'explosion d'une capsule qui met le feu à la ni tro- glycérine. S'ils sont dérangés, et au moindre danger, ils n'hésitent pas à se servir d'armes à feu ; le meurtre ne compte pas pour eux. Il leur est ainsi arrivé de tenir toute la population d'une bourgade en échec pendant que le vol de la banque s'accomplissait. Puis ils s'enfuient et se perdent dans quelques bois des environs, pour s'en retourner comme ils sont venus.
« Dans les grandes villes, les vols les plus communs sont les vols de boîtes à lettres, les vols commis hardiment dans les banques en plein jour et ceux qui sont commis à l'aide de faux.
« Par exemple : on brise pendant la nuit, dans le voisinage d'une banque, une boîte
Photos Grautham R.iin et G. S
POLICE OFFICIELLE ET POLICE PRIVÉE. — En haut : M. Jérôme, chef de la police de New- York. En bas (de gauche à droite) : M. P. Pinkerton, directeur de la fameuse agence; M. Dungerly, détective, et M. R. Pinkerton.
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UN FAUX CHÈQUE. —Ce chèque de 300037 dollars, œuvre d'un adroit faussaire, fut payé à présentation. Le voleur et l'argent furent retrouvés par un habile détective de l'agence Pinkerton, trois jours après la découverte du vol.
Planche 17.
L AMERIQUE MuliKUNK Planches 18-iy.