PRÉFACE
Les questions préhistoriques excitent depuis quelques années un légitime intérèt; la surprise, l'incrédulité mème avaient accueilli les premières révélations sur l'antiquité de la race humaine, sur la contemporanéité de l'homme avec les pachydermes, les édentés gigantesques qui peuplaient le globe à l'époque quaternaire, Bientôt les preuves se sont multipliées avec une si éclatante évidence, que le doute n'a plus été possible et aujourd'hui nous pouvons affirmer que dans des temps, dont nous Sommes séparés par une série incalculable de siècles, l'homme habitait notre continent, déjà bien vieux au moment de son apparition, Aucune chronologie ne peut mesurer ces temps ; aucun caleul ne peut les Supputer ; l'histoire et la tradition sont muettes: c'est par des travaux qui tiennent du prodige, par les inductions les plus précises, que l'on est arrivé à trouver quelques traces d'un passé presque fabuleux, à saisir quelques vestiges de ces rudes pionniers, les ancètres du genre humain. Leur berceau primitif était selon toute apparence situé en Asie ; c'est de là, que par des immigrations successives, dont la durée défie toute science, ils se sont répandus sur l'Europe, fuyant le froid et cherchant des régions plus fertiles ou des pays plus giboyeux.
Vers le mème temps, des hommes sortis probablement de la même souche erraient dans le Nouveau-Monde, sur les bords de l'Atlantique et du Pacifique. Comme leurs contemporains
VI PRÉFACE, Européens où Asiatiques, ils étaient nomades, et ne connaissaient d'autres abris que les cavernes ou les rochers, Quelques silex informes leur servaient à la fois d'armes et d'outils ; et leur état social misérable et dégradé ne peut mieux se comparer qu'à celui connu dans nos régions, sous le nom d'âge de pierre, Par une de ces grandes lois, que la science ne peut méconnaitre, au milieu d'une faune et d'une flore absolument différentes, des hommes semblables par leur charpente osseuse, semblables par leur intelligence et leurs conceptions, parcouraient au mème moment les forêts tropicales de linde et les froides régions du Canada, chassaient l'ours et le renne sur les rives du Delaware et du Mississipi, comme sur celles de la Seine ou de la Tamise,
Ce n'est pas tout ; les habitants de ces continents séparés par l'Océan, séparés par des déserts en apparence infranchissables, passeront par les phases d'une civilisation identique, Aux nomades succèdent les sédentaires ; ils s'établissent sur les rivages de la mer, sur les rives des fleuves qui leur fournissent en abondance la nourriture qu'ils aiment; ces kj‘kkenmüddings, ces amas de débris de toute sorte, attestent la longue durée de leur habitation. Les siècles se déroulent, des besoins nouveaux se font jour ; des goûts artistiques se révèlent, mais par une bizarrerie étrange, c'est à la terre seule que les Américains demandent tout d'abord leurs matériaux ; de là, ces pyramides, ces tumuli, ces mounds construits avec une régularité mathématique et auxquels parfois leurs constructeurs s'efforcent de donner la forme humaine ou bien celle des animaux qui les entourent. Des dangers menacent ces hommes, ils n'hésitent pas à placer leurs demeures sur des rochers presque inaccessibles, à vaincre des difficultés de construction qui paraissent insurmontables aux hommes du xix° siècle, Des villes s'élèvent, des monuments dont les ruines imposantes sont encore debout attestent l'aptitude de ces races dont on commence seulement à connaître l'existence,
Si les mounds et les cliff-houses, les villes sans nom et les temples sans dieux, ne peuvent nous donner la moindre certi-
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PRÉFACE, al
tude sur leurs constructeurs où sur la date de leur érection, ils nous permettent du moins de connaître les mœurs, les usages, les coutumes, les conceptions religieuses de ces anciens habitants de l'Amérique, Déjà nous pouvons dire, qu'au moment de l'arrivée des Espagnols, la première en date des invasions de l'Europe, la civilisation des Américains lentement développée durant des siècles ne le cédait en rien à celle de leurs vainqueurs.
Dans un précédent travail, j'ai raconté l'âge de pierre en Europe, les premières étapes des vieux habitants de notre continent; la bienveillance avec laquelle cette étude a été recue m'engage à la continuer, à retracer ces mêmes temps en Amérique, à rechercher les premières lueurs d'une civilisation, fille ou sœur de la nôtre, et à poursuivre ces recherches jusqu'au xvi° sivele de notre ère, Des travaux remarquables facilitent ma tâche ; c'est surtout aux États-Unis, que ces travaux se sont multipliés ; de nombreuses associations étudient avec ardeur ce lointain passé ; des musées ont été fondés, où déjà l'on peut admirer des collections importantes ; des explorations sont dirigées avec une énergie et une persévérance auxquelles on ne saurait refuser un légitime hommage. Le succès a couronné ces efforts ; chaque jour amène les découvertes les plus curieuses, les résultats les plus inattendus, Ce sont ces recherches, ces découvertes que je désire faire connaître aux lecteurs Français ; mais il faut bien ajouter que, quelle que soit leur importance, quel que soit l'intérèt qu'elles excitent, dans l'état actuel de la science, je le dis au début de ce travail, comme je le répèterai en terminant, elles ne sauraient encore comporter de conclusion, Je ne sais rien d'aussi fatal à la science vraie, que les hypothèses hasardées, les théories applaudies par la foule et démenties le lendemain par les faits : « Quand on est aussi faible dans ses connaissances que nous le sommes, disait récemment M. Virchow (1), on doit être plus modeste dans ses théories. »
(1) Congrès anthropologique de Francfort-sur-le-Mein, août 1882.