CHAPITRE XI
entendre pour chanter un hymne en faveur de la force et de la jeunesse. Les pauvres vieux écoutent ce chant de triomphe, qui sera peut-être leur De profundis. Le dernier verset de l’hymne terminé, de robustes gaillards arrivent, qui secouent vigoureusement les arbres chargés d’invalides, comme on fait des arbres dont on veut abattre les fruits mûrs. Les vieillards trop débiles tombent, et des sacrificateurs armés de massues les assomment respectueusement. Ceux qui, plus robustes, tiennent bon, sont renvoyés à l'épreuve de l'année suivante, c’est-à-dire à un jour fixé qu'on appelle jour de la délivrance ou jour des ans.
N'est-ce pas le cas de dire avec Jean-Jacques Rousseau que l’homme est naturellement bon, et que la civilisation seule a pu corrompre son cœur généreux et sensible ?
Mais revenons au P. Antonio Galvez. |
Ce révérend père avait élé déposé dans celte île par d’autres missionnaires de la même nation qui, de leur côté, allèrent plus loin dans les mêmes parages enseigner la vraie religion.
Au bout d’un an, les propagateurs de la foi revinrent pour reprendre le P. Antonio Galvez, et continuer avec lui leurs courageuses et saintes pérégrinations.
— Nous venons, dit un des missionnaires en s’adressant à un insulaire, chercher le P. Antonio Galvez.
— Il n'existe plus, répondit l’insulaire.
— Que le ciel ait son âme, dit le missionnaire; il élait le meilleur de nous tous.
— Ce n'était pas un mauvais homme, ajouta l’insulaire, mais je doute qu’il füt le meilleur de vous tous, car il avait des côtés bien durs.
— Peut-être cxagérez-vous ; dans tous les cas, nous avons tous nos défauts.
— Les siens tenaient à son âge déjà un peu avancé.
— C’est possible ; mais à côté de ces défauts, c'est la douceur qui dominait en lui, et j'ai l'espoir que sa présence parmi vous n'aura pas élé inutile.
— Eile nous a été très-utile, au contraire. Quant à la douceur que vous lui supposez, cela tient uniquement au genre de nourriture, et moi je trouve que tout n’était pas doux dans sa personne,
— Avez-vous été bien à même d'en juger, mon ami ? Il est des qualités qui ne se révèlent qu'avec le temps, qu'on ne goûte qu'à la longue.
— Je ne suis pas si longtemps à goûter, moi; j'ai très-bien pu l’apprécier, et je ne l'ai trouvé ni très-tendre ni très-doux. Pourtant, je vous l’ai dit, ce n’était pas un mauvais homme, à lout prendre.
— Et où reposent ses restes? demanda le saint homme.
— Des restes ? fit l’insulaire.
— Oui.
— Il n’en reste pas.
— Et comment cela se fait-il ?
— Nous étions dix.
— Je ne comprends pas, mon ami, ce que vous voulez me dire.
— Je veux dire que le P. Antonio Galvez, dans un long discours, très-beau mais auquel nous n’avons pas compris grand’chose, termina en disant : « Ce que je veux avant tout, mes enfants, c’est vous être utile, vous être agréable même, et contribuer par tous les moyens possibles à votre bonheur. Pour vous j'ai quitté mon pays, ma famille, tout ce que j'ai de plus précieux en ce monde ; pour vous je me suis sacrifié : disposez de moi. » Ces paroles nous touchèrent profondément. Nous nous sommes consultés, et, comme nous étions dix et que nous étions à jeun, nous avons jugé qu’en le mangeant il nous serait plus utile qu’autrement, et
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