CHAPITRE XV
Quelles expressions pourraient exprimer ce mélange de sons inappréciables, de clameurs diverses, de plaintes fantastiques, de cris étranges, de murmures cadencés, de râlements épouvantables et burlesques formant l’ensemble d’une harmonie baveuse et malsaine?Il est des impressions qu’il faut renoncer à décrire. Pour mon coniple, je fus saisi, à la vue de ce spectacle et à l'audition de ce concert, de douleurs de tympan et de vertige. Chose étrange ! Ce que je voyais el entendais me faisait mal et horreur, et malgré tout quelque chose me retenait là. Le laid et l’horrible ont aussi leur fascination. Seul, je n’aurais peut-être pas pu m’arracher à cette influence toxique.
Le colonel rompit le premier le silence en donnant le signal du départ.
— Arthur, dit-il d’un air véritablement très-satisfait, vous venez de me faire voir la plus laide chose du monde, un tableau de Courbet mis en musique par Richard Wagner, Je vous en remercie.
— Enchanté, colonel, répondit Arthur, d'avoir pu vous être agréable, Mais quelle que soit l'impression que vous ait produite cette promenade nocturne, elle a été pour moi, il y a quelques années, bien autrement profonde. Voyez-vous se dessiner dans l'ombre la façade de cette maison ?
Et Arthur nous inontra du doigt une maison basse située dans le voisinage des marécages dont nous venions de voir et d'entendre les hôtes repoussants.
— Oui, répondit sir James.
— C’est là que me conduisit, quand j’arrivai pour la première fois à Charleston, le cocher à qui j’avais derandé un boarding house. Xl faisait chaud comme aujourd'hui. M'étant mis à la fenêtre pour respirer un peu d’air frais, j'avais oui du spectacle dont nous venons de goûler les charmes, lorsqu'en rentrant dans
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ma chambre pour merecoucher, j'entendisroulerlelong de l'escalier un objet qui rendit un bruit sourd. Enmême temps une voiture s’arrêlait à la porte de ma demeure. Piqué par la curiosité, je sortis. Déjà l’objet que j'avais entendu rouler dans l'escalier était logé dans le véhicule.
— Voulez-vous, me dit le cocher, une place dans ma voiture ?
— Où allez-vous? demandai-je,
— À l’autre extrémité de la ville.
— J'accepte la promenade, répondis-je.
Et je montai dans cette sorte de char à bancs qui partit au grand trot du cheval.
Nous roulâmes ainsi pendant quelque temps, le cocher, moi, et une femme qui paraissait dormir profondément. À un cahot du char à bancs cette femme perdit l'équilibre et tomba sur moi. Machinalement j’étendis les deux pieds et je l’arrétai.
— Ma foi! madame, lui dis-je, on n’a pas le sommeil plus profond.
Ma voisine resta muette.
— Au diable la dormeuse ! ajoutai-je, et je la remis sur SOn siége.
La voiture continua son chemin sans autre incident jusqu’à destination, |
On ouvrit la portière et je descendis.
Au même moment le cocher prit ma voisine à bras le corps et la jeta sans façon par terre.
Elle tomba lourdement et rendit ce même bruit sourd que j'avais enténdu se produire dans l'escalier de ma maison.
J'avais voyagé avec un cadavre qu’on portait à l’établissement de Winding Scheet. Après les émotions produites par le paysage et la symphonie que vous savez, Il ne me manquait plus jue de me promener en tête-àtête avec un mort.
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