CHAPITRE XVI
quefois pour le seul plaisir de le chasser, le plus souvent par spéculation et pour mériter la prime offerte par tout propriétaire de nègres à celui qui ramènera à la plantation un fugitif. Cette chasse est horrible, abominable, et j'en ferai connaître les détails monstrueux plus loin.
Le coton, à l’égal de tout ce qui vit, a ses ennemis naturels dans ce monde, qui est un vaste champ de bataille. Les ennemis du cotonnier sont, dans la Géorgie, la punaise rouge, une espèce de scarabée que les savants appellent l’apata mouchus, et par-dessus tout une sorte de chenille désignée sous le nom de noctua æylena. M. Spalding rapporte que, dans l'année 1793, le coton fut entièrement perdu par ces chenilles. Dixhuit balles seulement purent être récoltées dans un champ de 400 acres. Sept ans plus tard, des chenilles apparurent dans la Caroline du Sud et firent une razzia complète. De 1804 à 1825, ce fut le tour de la punaise rouge. Toutefois il convient de rendre justice à cette punaise : elle fut clémente et ne dévora dans ces quelques années qu’un quart de la récolte. En 1895, l’escadron des chenilles mangea tout.
En 1827, 1829, 1834, 1840, 1841 et 1843, le coton devint en partie la proie des larves, des scarabées, des punaises rouges et des chenilles. La science ayant vainement tenté de conjurer ce fléau, les sorciers se sont chargés de la besogne. Il va sans dire que les conjurations ne réussissent pas mieux que les drogues. On voit, dans les années où le coton est menacé, de vieux nègres et de vieilles négresses se rendre dans les habitations et offrir leurs services. Ils disent posséder le secret de certaines paroles qui, prononcées d’une certaine façon, ne manquent jamais leur cffet sur les chenilles, les scarabées et les punaises rouges.
Pour prix d’un si grand service, les sorcicrs et les
sorcières se montrent peu exigeants : quelques mètres. d’étoffe commune pour remplacer les haïillons qui ont la prétention de couvrir leur corps, quelques picaillons, et ils sont satisfaits. Pour donner plus de force aux conjuralions, les sorciers allument un grand feu dans lequel ils jettent, soit un crapaud vivant, soit un serpent, soit un lézard. Au moment où l'animal, aiguillonné par la flamme, se tord dans la douleur, le sorcier se compose une figure d’inspiré et prononce les mots cabalistiques. |
Ordinairement, les nègres et les négresses qui font ce singulier métier sont de pauvres esclaves trop vieux pour se rendre utiles dans les habitations, etauxquels on a généreusement accordé la liberté. Il ne faudrait pas conclure de ce fait que les vieux nègres soient chassés par leur maître lorsqu'ils ne peuvent plus travailler. Le principe de l'esclavage est odieùux, mais il ne faut pas refuser aux propriétaires d'esclaves tout sentiment humain. On a certainement beaucoup exagéré, nous ne saurions trop le répéter, la cruauté des maîtres envers les esclaves. De plus, on a prêté à ceux-ci des sentiments élevés qu’ils n’ont guère pour la plupart. Les écrits des négrophiles sont assurément fort louables dans leur but; mais il y a toujours un tort à exagérer les droits d’une bonne cause. |
S'il se trouve encore quelques maîtres barbares qui frppent leurs esclaves pour le plaisir de les voir souffrir, on les compte, et la grande majorité des planteurs traitent leurs noirs avec douceur. Madame la comtesse Merlin a rapporté le fait suivant dans son charmant ouvrage La Havane :
« Il y a quelques années, par fraude ou par vio- ‘Jence, deux fils d’un cacique furent enlevés et amenés ici par un bâtiment négrier portugais. On les
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