‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 190 sur 212 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

— Incontestablement, reprit l’ex-bonnetier. Étudiez l'histoire de tous les peuples, et vous verrez que leurs armes deviennent d’autant plus meurtrières que la civilisation se perfectionne et s'étend. Descerdons jusqu'aux animaux : ils ne se battent qu'avec les armes dont la nalure, toujours prévoyante, les munit. Leurs combats ne sont que des combats singuliers, lesquels se terminent rarement par la mort.

— C'est mesquin !

— Très-mesquin. Mais observez l’orang-outang, surnommé l’homme des bois. Plus intelligents que les autres animaux, les orangs-oulangs s’arment de bâtons et de pierres et s’allaquent par escouade, jonchant le sol de morts et de blessés.

— C'est mieux.

— C'est beaucoup mieux. Eh‘bien! si de l’orangoulaäng nous passons à l’homme, et la transilion ne paraîtra pas trop brusque, nous voyons ce dernier à l’état sauvage se servir de massues et de flèches, qu’il a du reste la sage précaulion d'empoisonner.

— Ceci n’est pas trop mal.

— C'est bien tout à la fois et c’est médiocre, car à mesure que de l’élat sauvage l’homme passe à un état plus conforme à sa nature essentiellement sociable, il perfectionne ses armes, se couvre de fer, comme on couvre les navires en ce moment, et imagine toutes les machines de guerre qui ont précédé l’immortelle invention de la poudre par le plus utile des moines, assurément ; car, grâce à celte invention divine, l’autorité des rois a été rétablie en Occident, et la barbarie vaincue définitivement. Ah! le bienheureux religieux qui, dans le fond d’un cloître d'Allemagne, enflamma pour la première fois un mélange de soufre et de salpêtre ! Ici encore le progrès de la civilisation marche de front avec l'invention et le perfectionnement des

armes. Le tir devient d’autant plus juste et porte plus loin que les sciences, les arts et la politique étendent partont leur influence moralisatrice. Nier ces rapports, ce serait nier l'évidence. Mais, on l’a souvent répété, les progrès sont lents à s’accomplir, et il est véritablement incompréhensible qu’une nation comme la France entretienne une armée permanente de trois à quatre cent mille hommes, quand il est clair comme le jour, pour moi du moins, qu'avec cinquante mille soldats elle pourrait, non-seulement défendre son territoire contre tout projet d’invasion, mais conquérir l’Europe entière, si tel était son bon plaisir.

— Avec le secours de vos bombes asphyxiantes, bien entendu,

— Avec ou sans le secours de mes bombes, sans même rien changer à la nature des armes en usage actuellement,.

— Est-il possible? Vous m'inléressez au dernier point, monsieur Achille Lemoine. Parlez, je vous en supplie.

À ce moment, l’ex-bonnetier enfonça lentement son bonnet de soie noire sur ses oreilles, jeta un coup d’æil sur une croisée entr'ouverte qui se trouvait dans une pièce voisine, et parut inquiet.

— Craindriez-vous d’être entendu du dehors! demandai-je au stupéfiant inventeur des bombes asphyxiantes.

— Non, me répondit-il, je crains les courants d’air.

— Si ce n’est que ça. dit mon hôte et ami. Et, sans achever sa phrase, il alla fermer la fenêtre. Puis, ayant repris sa place auprès de l’ex-bonnetier : — Nous vous écoutons, monsieur Lemoine.

L’ex-bonnetier sourit en guise de remerciement, dégagea ses oreilles de la soie préservatrice, et, après un court instant de silence :

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