‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 2 sur 212 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

que vous fassiez mon portrait en pied. Combien de temps vous faudra-t-il pour achever ce travail ?

— Cela dépendra, colonel, du temps que vousmême vous voudrez bien me consacrer,

— Je poserai tous les jours aussi longtemps que vous voudrez. |

— Dans ce cas, j'espère avoir terminé en deux mois.

— Deux mois, c'est bien long. Cela dérangerait mes dispositions. Ne pourriez-vous pas terminer en un mois?

— Avant tout, colonel, je voudrais que mon travail fût digne de l'honneur que vous me faites en me choisissant pour votre peintre, et pour cela il convient de ne pas se presser. Mais enfin, puisque vous ne voulez m'accorder qu’un mois, je ferai mon possible pour vous satisfaire dans ce laps de temps.

— Tous les jours, ajouta le colonel, je m’absente deux heures, de trois à cinq, pour surveiller une construction; le reste du temps, je vous le consacrerai, Veuillez apprêter ce qu'il faut, nous commencerons demain.

Le lendemain, en effet, sir James Clinton me donnait sa première séance.

Mon noble modèle ne me dit pas un mot, et posa avec une conscience que j'ai bien rarement trouvée chez les modèles ordinaires, à cinq francs la séance.

A trois heures précises, un domestique vint annoncer que la voiture de sir James Clinton était attelée.

— C'est le moment, me dit le colonel, d'aller visiter ma consiruclion. À demain donc, monsieur Marcel Bonncau. Vous pouvez, ajouta-t-il, rester ici tant qu'il vous plaira, et continuer de travailler seul, si vous le jugez nécessaire.

J'élais fatigué de cette longue et muette séance ; aussi je fis au plus vite ma palette et me relirai.

Le lendemain et les jours suivants se passèrent exactement comme la veille, Sir James ne me dit pas un mot. Par déférence, je ne lui adressai pas la parole, et le silence ne fut rompu que par la voix du domestique qui vint annoncer à son maitre que la voiture était prête pour aller visiter la construction.

Huil jours se passèrent ainsi. Devant cet homme, véritable spectre vivant, jesentlais l'ennui me pénétrer par tous les pores, etje me pris à envier le régime, pourtant peu folâtre, des frères de la Trappe. Au moins, pensai-je, ces austères pénitents prononcent quelques mots lorsqu'ils se rencontrent : Frère, il faut mourir, dit l'un ; à quoi l'autre répond : Il faut mourir, frère. C’est toujours cela de pris sur l'ennemi, c'est-à-dire sur le mutisime qu'on s’est infligé. Mais avec sir James on n'a même pas celle chétive consolation, el il faut mourir d'ennui, sans avoir la satisfaction de se le dire.

Je craignis que ma peinture ne souffrit de cette disposition de mon esprit, et, voyant tout en noir, j’eus peur de peindre tout en gris. Aussi, dans l'intérêt de l’œuvre que j'avais entreprise, autant que pour moi-même, je résolus de rompre la glace, et le neuvième jour le dialogue suivant s’élablit entre moi et sir James Clinton.

— Trois heures ne vont pas tarder à sonner, colonel; c'est l’heure où vous allez visiter votre construction. Je le regrette, car il me faudra remettre à demain pour achever un détail que j'aurais voulu peindre cn entier anjourd’hui... Mais enfin je comprends parfaitcment que Votre Seigneurie veuille aller visiter sa bàtisse à trois heures précises.

— C'est mon habitude depuis le jour où j’ai fait commencer cet édifice.

— Si je ne craignais de paraître indiscret, je vous demanderais, colonel, de quel côté se trouve située votre propriété.

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