‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 103 sur 188 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

allâmes faire un lunch chez le terrible négrier. C'était un homme de taille moyenne, un peu voûté par l'âge, mais d'une complexion rohuste^ et dont le visage révélait une rare énergie.

Pendant que nous mangions le macaroni de ce sombre héros — excellent macaroni, ma foi! — Arthur, qui le connaissait de longue date, nous raconta quelques traits de sa vie.

Un matin, aux premières lueurs du jour, notre homme, montant une goélette fine marcheuse, avec quatre cents nègres dans son entre-pont, aperçoit sur l'avant une frégate anglaise.

A la vue de ce terrible ennemi, le capitaine négrier fronce le sourcil, et demande au génie du mal une inspiration qui pût sauver son équipage, sinon sa cargaison. Un instant il eut la pensée de jeter tous les malheureux noirs à la mer pour faire ainsi disparaître le corps du délit. Le moyen était violent, et, peut-être l'odieux de cet acte répugna-t-il au capitaine, autant que la pensée de perdre en un moment l'espérance d'un grand bénéfice assuré, s'il parvenait à tromper la vigilance de la frégate. Que faire! s'il vire de bord, le navire de guerre qui n'est plus qu'à une portée de canon va lui faire la chasse et le couler; d'un autre côté si, pour se maintenir toujours à une certaine distance de la frégate, le négrier diminue sa voilure, le navire de l'État, suspectant sa manœuvre, abordera la goélette, et les nègres seront découverts si on ne les a pas jetés par-dessus bord. Pour n'être pas suspecté, il fallait donc continuer à faire la môme roule et avec la même voilure.

Malheureusement, dans cettecirconstance,lagoëlelte était meilleure marcheuse que le navire de guerre. Le capitaine négrier calcula avec terreur le moment où il allait atteindre son ennemi et voyager de conserve

avec lui pendant un certain temps. L'équipage, craignant d'être pendu à la vergue de l'anglais, voulait absolument jeter les noirs à la mer. Déjà même on s'était emparé de quelques-uns de ces pauvres diables, lorsque la physionomie du capitaine négrier s'illumina soudain; on le vit se frotter les mains et criera ses hommes :

— Mes enfants, nous sommes sauvés !

La goélette était partie de New- York armée comme pour la pêche à la baleine et avec de faux papiers. Le capitaine ordonna qu'on sciât en deux les énormes tonneaux destinés à renfermer l'huile des baleines qu'on n'allait point pêcher, et qu'on les attachât ensuite de distance en distance au moyen d'un gros câble, de façon que l'ouverture de chaque tonneau se trouvât dans la direction de la marche de la goélette. Puis il fit jeter à la mer ce long et lourd chapelet retenu au navire par une des extrémités du câble.

On voit d'ici l'effet de ces tonneaux pressant de toute la vitesse du navire la masse d'eau qu'ils renfermaient et que le négrier ne put remorquer qu'en diminuant sensiblement sa marche. Ainsi retenue, la goélette ne joignit point la frégate^ qui^ n'ayant observé aucun changement dans la manœuvre du navire d'abord suspect^ ne l'inquiéta pas. Dès que la nuit fut venue, le négrier fit rembarquer les tonneaux et se hâta de virer de bord. Le lendemain, cinquante lieues séparaient le chat de la souris, je veux dire la frégate de la goélette.

Dans une autre circonstance, l'ex-négrier se tira d'affaire par un trait où l'audace était alliée à l'imagination la plus heureuse et bien digne d'une meilleure application.

Il montait un brick cette fois, d'une marche ordinaire^ rendue plus lente par la plus abondante cargaison de nègres que puisse ambitionner un capitaine du

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