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CHAPITRE XIV

Pour toute réponse, la lingère, après un instant d'hésitation, tendit la joue à son cousin, qui l'embrassa tendrenaent.

— C'est une longue et bien curieuse histoire que la mienne, reprit-il, et je suis bien puni aujourd'hui de ma sotte défiance d'autrefois. Quand je quittai Paris pour aller au Havre demander à ma seule parente, mon excellente tante, son consentement à mon mariage avec toi, le démon de la jalousie vint frapper mon pauvre cœur malade. Les visites assidues de ce vénérable monsieur Mathieu, l'ami de ton père, me revinrent à l'esprit et troublèrent ma raison. Il me sembla que tu avais pour lui des paroles trop douces, que tu l'aimais sans oser l'avouer, et je résolus, dans mon désespoir insensé, de tout abandonner. Sans même prendre congé de ma tante, je m'embarquai com.me éraigrant sur un navire en partance pour New-York, où je complais m'établir en qualité de professeur de danse.

— Le fait est que lu ne dansais pas mal autrefois.

— De plus, je jouais assez bien de la pochette. Mais, à New-York, Terpsichore me fut rebelle, et je portai successivement mes espérances et ma pochette à Philadelphie, à Baltimore et jusqu'à Saint-Louis. Partout, quand je dansais, c'était absolument comme si je chantais, et la plus sombre mélancolie s'empara de mon âme.

— Pauvre petit ! dit Florentine.

— Un jour, reprit Léopold Cadenas, comme je me promenais au loin dans la campagne, cherchant dans les sites abrupts des distractions à mes malheurs, j'enlendistoutà coup un affreux concert de cris inexprimables, de tinlemenls de grelots, et je me trouvai entouré par une bande de sauvages comanches, qui cherchaient aventure aux environs de Saint-Louis. Je me jetai à leurs genoux et les suppliai de me laisser vivre.

C'est en faisant le geste de me casser la tête et de les suivre qu'ils répondirent à mes supplications.

Il fallut obéir.

Après trente-six heures de marche forcée, nous étions dans la tribu des Comanches, chez lesquels la chair de l'homme, et surtout de l'Européen, est considérée comme un plat des plus friands.

— Quelle horreur ! dit la lingère, et que les sauvages s'éloignent donc de la nature quand ils mangent leurs semblables et tuent leurs enfants !

— Cette observation, dictée par un bon sentiment, est sujette à contestation, hasarda timidement Cadenas. Ce n'est pas parce que je suis devenu Comanche, ajouta-t-il en riant, que je te contredis, chère cousine; mais tous les peuples primitifs de toutes les époques se sont régalés de leurs prisonniers, et ne se sont fait aucun scrupule de tuer leurs enfants pour s'en débarrasser. Aujourd'hui encore l'anthropophagie est pratiquée par un grand nombre de peuplades, et, si j'ai bonne mémoire, le père Amyot raconte que, dans les rues de Pékin, cinq tombereaux, traînés chacun par un bœuf, parcourent tous les m.atins les cinq quartiers de la ville, ramassant les enfants nouveau-nés tués par leurs parents pendant la nuit. Ces enfants sont ensuite jetés pôle-môle dans une sorte de voirie qu'on appelle You-hying-tang, ou bien encore dans une mare nommée la Fosse-aux-Filles. Quoi qu'il en soit, comme j'étais maigre, les Comanches essayèrent de m'engraisser avant de me manger. Je résistai à tout embonpoint. Malheureusement ma maigreur ne fit que retarder de quelques semaines les apprêts de mon supplice. En effet, je vis un jour allumer un grand feu, et les Comanches danser autour de moi la ronde furieuse des vainqueurs. Des sacrificateurs armés de casse-tête s'avancèrent, n'attendant que le signal du chef pour

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