CHAPITRE XV
Charleston. — Ses curiosités. — Un tableau de Courbet mis en musique par Wagner. — Une heureuse rencontre. — Les scellés apposés sur un nègre. — Départ pour la Géorgie.
Quand nous arrivâmes à Gharleston, la chaleur était accablante, et les maringouins bourdonnaient à nos oreilles avec une furie sans égale. Encore s'ils n'avaient fait que bourdonner! mais ils nous piquaient, et leur piqûre dans ces climats est insupportable. Nous trouvâmes la ville déserte de tous les riches habitants, qui vont passer à la campagne l'été et une partie de l'automne. Le jour nous ne faisions guère autre chose que de nous balancer dans des hcPmacs, mais dès que la nuit arrivait, nous courions la ville à la recherche d'un peu de fraîcheur.
Gharleston n'est pas long à visiter. Après que nous eûmes contemplé la baie, la citadelle d'Etat, l'arsenal, l'Hôtel-de-Ville, après que nous eûmes traversé dans tous les sens le Magnolia Cimetery^ un très-beau cimetière ma foi ! et qui sert de promenade à toute la ville, nous avions à peu près tout vu de ce qu'il y avait à voir à Gharleston dans cette saison brûlante.
Une nuit que la chaleur nous empêchait de dormir, Arthurnous proposa de faire une promenade dans un lieu quasi fantastique et où nous entendrions, nous dit-il, un concert comme on n'en entend nulle part ailleurs.
Nous.acceplâmcs avec empressement.
L'endroit, en effet, était digne d'un conte ri'Hofniann ou d'Edgard Poe. II se trouve du côté de l'Art^enal dans le voisinage des marécages que forment les débordements de la rivière Cooper. Rien de plus lugubre que ce paysage rendu plus lugubre encore par l'obscurité de la nuit. Nous nous assîmes sur un monticule, attendant en silence le concert fantastique que nous avait promis Arthur.
Notre attente ne fut pas de longue durée. Quelques gémissements vagues mêlés à des cris sourds et rauques préludèrent à cette musique, la plus étrange qu'aient jamais produite les bruits surnaturels , les voix bizarres et discordantes de ces millions d'êtres invisibles qui se réveillent aux heures des tcnèbi es. Ces accords impossibles^ ces hymnes de l'autre monde, ces croassements liés à des cris aigus, se détachant par intervalles sur le son horriblement énervant des maringouins, formaient un ensemble bien fait pour exciter l'admiration des adeptes de l'école de l'avenir en musique, ^uand nos yeux faits à l'obscurité purent distinguer les objets autour de nous, nous vîmes se tenant perché sur un chichet noirci, un chat huant aux grands yeux ronds et phosphorescents. Semblable au Satan du Sabbat de Victor Hugo, il dirigeait l'orchestre, en marquant la mesure par des hurlements lamentables. Toute la bande des musiciens, les canclans à la trompette nasillarde, les scarabées grognards, les karanans bavards, les lézards sifflants, etc., semblaient attentifs à la voix de leur chef; sans compter les mille autres artistes qui grouillaient sur leurs pattes et parmi lesquels le hideux faucheux qu'on voyait se dessiner à la surface limoneuse de cet horrible berceau de la fièvre jaune et du vomito. Ah I le beau concert et la belle salle de spectacle! Celle partition avait quelque chose que les mots ne peuvent rendre.