‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 152 sur 188 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

valent exposés à la lumière ? Il est permis de le croire.

Quoi qu'il en soit, la vue de cette mer souterraine, dont les eaux sont froides et sans saveur, me causa une des plus vives impressions que j'aie jamais ressenties.

Un homme pourtant vit dans ce sinistre lieu, monté sur un batelet, attendant le moment ou des curieux viendront faire sur cet autre Léthé une promenade mythologique.

Nous prîmes place dans le bateau, et le bruit cadencé des rames remplit ce monde silencieux de rumeurs fantastiques.

Après une promenade assez longue et qui eût pu être infiniment prolongée, car l'intérieur de Mammoth-Gave a dix lieues de longueur, nous regagnâmes le bord.

En sortant dubatelet, le colonel demanda auxhommes qui nous avaient conduits, s'il n'y avait pas dans le Mammoth-Gave un endroit plus profond encore à visiter.

— Il y a le Maelstrom, répondit un des guides, le maelstrom qu'on croyait, il y a quelques semaines encore, inaccessible à tout être humain.

— Gomment cela ? deraandai-je au guide.

— Parce que, me répondit-il, pour descendre dans certains précipices, il ne faut pas seulement faire bon marché de son existence, il faut aussi posséder un sangfroid dont peu d'hommes ont donné l'exemple, et pouvoir dompter ses nerfs.

— Néanmoins, d'après ce que vous dites, quelqu'un est descendu dans le Maelstrom ?

— Oui, reprit le guide, cela a été fait par un jeune homme de Louisville. Vous avez pu lire les détails de ce voyage souterrain dans les journaux, d'après une lettre écrite par un Américain du Kentucki ; mais cette version n'est pas exacte de tous points, et je suis à même de rétablir les foits dans toute leur vérité .

— Racontez-nous cela, dit le colonel. Nous sommes

ici admirablement encadrés pour donner à voire récit toute la mise en scène désirable.

— Volontiers, reprit le guide, qui après s'être introduit dans la bouche une chique de tabac, s'exprima en ces termes :

Jusqu'à l'exploration que je vais vous raconter, aucun mortel n'avait osé pénétrer à plus de quelques yards dans cet abîme de la plus grande caverne du monde. Des milliers d'individus ont plongé la vue avec terreur dans le Maelslrom, tandis que les feux de Bengale y étaient en vain projetés pour tâcher d'en reconnaître le fond. Le propriétaire de cette effrayante caverne avait offert six cents dollars au célèbre guide Stephen, connu par son intrépidité, s'il consentait à atteindre les profondeurs du gouffre et à rendre compte de son excursion périlleuse. Une pareille somme était bien faite pour tenter Stephen, habitué à vivre péniblement du prix de ses modestes journées quand il travaillait ; néanmoins Stephen refusa. Il y a quelques années, un professeur du Tennesse, homm.e instruit autant que déterminé;, voulut entreprendre ce que nul avant lui n'avait osé tenter. A cet effet il fit de longs préparatifs, et le jour venu, il se laissa glisser dans l'abîme à l'aide d'une forte corde. Il descendit ainsi à environ cent pieds, mais, arrivé à cette profondeur, il sentit sa raison s'égarer^ sa poitrine s'oppresser, une frayeur invincible s'emparer de lui, et il crut qu'il allait devenir fou. C'est avec horreur qu'il donna le signal convenu pour le remonter. Arrivé à l'embouchure du précipice, il s'évanouit. Plus tard, il avoua que l'effet d'épouvante qu'il avait ressenti était tel, en touch;int la première galerie, que, plutôt que de recommencer ce voyage infernal, il préférerait se donner la mort.

Depuis cette époque, une forte somme a été tenue offerte à quiconque tenterait l'aventure; beaucoup ont

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essayé, personne n'avait accompli jusqu'au bout Texploralion.

Dernièrement un jeune homme de Louisville manifesta l'intention de descendre jusqu'au fond de l'abîme. Il eut avec le docteur Wright l'entretien suivant :

— Vous ne savez pas, jeune homme, lui dit le docteur, à quoi vous vous engagez, en voulant faire cette exploration à laquelle ont renoncé les hommes les plus intrépides. La volonté est limitée en nous par l'action du système nerveux, et, quand nous voulons forcer par trop notre volonté en contrariant les instincts de notre existence, la raison fuit, le vertige s'empare de notre esprit, une terreur indomptable succède alors, puis les convulsions arrivent, et c'est la mort.

— Je ne crains rien de tout cela, répondit tranquillement le jeune homme, et ce ne sera point en faisant violence à ma nature, comme vous le craignez, que je descendrai jusqu'au fond du Maelstrom.

— Vous n'avez donc jamais eu peur? demanda le docteur.

— Jamais, en effet, répondit le jeune homme; c'est un sentiment dont je ne puis môme me faire une idée exacte.

— • Gomment ! il se pourrait que vous soyez insensible à la crainte !

— C'est comme je vous le dis.

— Vous n'avez jamais eu d'angoisse?

— Jamais.

— Pas môme en rêve ?

— Pas même en rêve.

— N'avez-vous donc jamais songé, — ce qui est un songe que tout le monde a fait une fois au moins, — qu'entraîné par une puissancesurnaturellehors de notre système, vous avez voyagé dans l'immensité de l'espace,

â28 l'améiuque telle qu*elle est.

dans la profondeur des ténèbres, et ce voyage fan lastique accompli dans l'éther et par un silence qui vous permettait d'entendre votre cœur battre effroyablement dans votre poitrine^ votre sang circuler et toutes les fonctions de la vie s'opérer en vous ; ce rêve, dis-je, n'a-t-il pas apporté la frayeur en votre âme ?

— J'ai rêvé à peu près ce que vous dites là, et à plusieurs reprises, mais je n'en ai éprouvé que de l'élonnement et nulle crainte. Encore une fois, je ne suis point accessible à la peur.

Devant une déclaration aussi nette et aussi complète, le docteur salua profondément le jeune homme, et tout fut disposé pour sa descente. M. Preetor, le propriétaire de Mammoth-Cave, envoya aussitôt chercher à Nashville une corde d'une longueur et d'une grosseur suffisantes, et l'on se rendit au point désigné pour l'exploration, c'est-à-dire dans une galerie à neuf milles de l'entrée de la grotte Mammoth.

— J'aurais voulu assister à cette exploration, dit le colonel, ne fût-ce que pour contempler ce jeune homme entièrement inaccessible à la peur. J'ai été militaire, j'ai vu des hommes courageux parmi les plus braves, mais ils avaient, comme tout ce qui est humain, leurs moments de défaillance. Ce jeune homme, s'il disait vrai, est un phénomène unique.

— Vous allez voir, reprit le guide, qu'il ne mentait pas.

Les cordes étant arrivées, les personnes présentes crurent devoir une dernière fois exposer au Louisvillais les dangers connus et inconnus auxquels il allait s'exposer.

Il est temps, lui dirent- ils, de vous rétracter, si vous concevez quelque appréhension.

— Je n'éprouve aucune émotion, dit le jeune homme impatienté, le Maelstrom serait l'enfer même, peuplé

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