CHAPITRE I. Il
délourner de son fatal projet; mais j'avais à Paris des relations à conserver, quelques tableaux commencés que j'aurais voulu terminer promplement; et ce voyage en Amérique renversait tous mes projets. Naturellement j'hésitai. Sir James Clinton comprit les motifs de mon indécision, et comme chez lui la générosité égalait la fortune :
— Je sais, me dit-il, que je vous devrai une compensation pour voire perte de temps et les ennuis du voyage. Veuillez me dire si vous jugez que cinquante mille francs soient suffisants pour payer mon portrait et vous dédommager de la perte de tout votre temps?
La somme, comme dit Balzac dans Vautrin^ n'était pas déshonorante, et je n'eus pas besoin de me livrer à de nombreux calculs pour me convaincre que je faisais une excellentissime affaire en abandonnant mes tableaux, — que, d'ailleurs, il me serait toujours facile d'achever, — pour suivre sir James Clinton. Puis, sans vouloir me montrer meilleur que je ne suis, je dirai que la profonde pitié que j'éprouvais pour ce malheureux Anglais et le vague espoir que j'avais conçu de le soustraire à la mort, ou tout au moins de retarder le moment fatal, me déterminèrent autant que l'intérêt pécuniaire à ne pas repousser ses offres.
— Colonel, lui dis-je, vous parlez d'or, et j'accepte l'honneur que vous voulez bien me faire de m'attacher à votre personne pour ce voyage... comment dirais-je?
— Dites d'agrément, monsieur Marcel Bonneau, puisqu'il doit me conduire à une mort certaine. Mais de grâce, ajouta-t-il, ne perdons pas un temps précieux, et partons le plus tôt possible. Je vais, quant à moi, donner des ordres pour élre prêt à quitter Paris dès demain. Mon]désir est, pour n'attirer l'attention de personne, de voyager sans suite aucune. Nous partirons tous les deux seuls. Je me fie à vos bons
soins pour voyager le plus convenablement et surtout le plus rapidement possible. Nous aurons ainsi chacun notre lâche à remplir; je viens de vous dire la vôtre, la mienne, qui n'est pas la moins pénible, sera de vivre jusqu'au moment où nous serons en vue de ces précieuses chutes du Niagara.
Vingt-quatre heures plus tard, nous montions en v;agon pour nous rendre au Havre, et aviser^ dans celte ville, à notre mode de transport pour l'Amérique.
Tel est l'historique fidèle de mon départ pour le nouveau monde.
N'avais-je pas bien raison, en commençant, de taxer de curieuses les circonstances de mon voyage, et ne trouvez- vous pas, lecteurs^ qu'elles méritaient la peine d'être rapportées? -