‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 7 sur 188 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

rendu aux chules du Niagara; il se fût précipité dans rOcéan, si l'abattement extrême que cause le mal de mer lui eût permis de quitter sa cabine pour monter sur le pont. Du reste, et bien que ce mal cruel n'offre pas généralement de danger sérieux, je crus qu'il en mourrait.

Le gros temps dura deux jours et trois nuits sans relâche. La mer s'étant apaisée le troisième jour, je supposai naturellement que l'état du colonel s'améliorerail. Il n'en fut rien, et l'on eût dit que le malheureux avait avalé toute une pharmacie.

Combien j'étais loin de soupçonner le miracle que devaient opérer dans l'esprit de sir James les effets très-matériels et extraordinairement prolongés des violentes secousses du Persia !

Pour moi, qui ne m'étais jamais senti mieux portant, ce fut avec le plus grand intérêt que j'observai les mœurs, les habitudes, les façons d'être toutes particulières et souvent très-criginales dont un steamer est le théâtre.

S'il est un endroit au monde où les femmes abdiquent toute coquetterie et où l'étiquette perd ses droits, c'est, h coup sûr, à bord, pendant les premiers jours de traversée. On voit les passagères, jeunes ou vieilles, se promener sur le pont au bras d'un officier, vêtues de gros manteaux et de capuchons, peu élégants. Leurs cheveux sont en désordre, leurs bottines sont à moitié lacées, et, oserai-je le dire? souvent une cuvette en mêlai est là près du banc où elles viennent s'asseoir en trébuchant, et où s'accomplit, trop souvent, hélas ! le dénouement d'une catastrophe prévue par la pâleur de la victime et son mutisme forcé.

Je ne suis point un peintre réaliste, et je le regrette presque, depuis que j'ai été témoin de quelques scènes en mer. Il y aurait là pour un Courbet peintre de ma-

18 L'AMÉRIQUE T£LLE Qu'eLLE EST.

rine de précieux sujets à traiter, et dont Tetfet serait certain... sur les tempéraments délicats.

Bien[(M les femmes courageuses qui luttent sur le pont contre le fatal balancement du vaisseau, joint au tremblement perpétuel de la machine, se voient forcées d'aller grossir le nombre des maltieureuses dont on entend les gémissements sourds et chromatiques s'échapper par l'ouverture des dunettes, comme une plainte vaine qu'emporte le vent de l'Océan. Mais que le beau temps, en rendant la mer plus calme, consolide les estomacs, et tout se transforme à bord comme par enchantement. Les femmes se parent et semblent ressusciter; elles sortent de toutes les ouvertures du navire, comme des hannetons sortent de dessous terre, aux premiers rayons du soleil printanier, pour venir s'entretenir sur le pont ou achever un ouvrage de tapisserie commencé.

C'est dans ces moments d'embellie que naissent parfois de secrètes passions, rendues plus téméraires à l'arrivée, et qui souvent sont couronnées par le mariage.

La conversation n'est pas le seul plaisir qu'on puisse prendre à bord dans les jours de calme, assez fréquents depuis le mois de juin jusqu'à l'équinoxe de septembre. La mer est quelquefois unie comme un miroir, et ce qui ferait le désespoir des navires à voiles devient pour les bateaux à vapeur la condition la plus favorable à la marche du vaisseau. On ne sent> dans ce cas, d'autre mouvement que le tremblement causé par la machine. Tout le monde est alors g;»', et bien souvent on organise un quadrille sur le pont. Il se trouve toujours à bord un ou plusieurs musiciens, soit parmi les passagers, soit parmi l'équipage. A défaut de tout instrument, on userait des ressources naturelles [jour former un orchestre; les uns chanteraient,

Page 1