CHAPITRE XI
chercha à eahnor notre guide infortuné qui le lendemain apprit que les eaux sulfureuses du Congress- Water avaient fait merveille sur son ex-associé, lequel partait de Saratoga entièrement débarrassé de sa bronchite.
— Ah ! fit Arthur, tant de bonheur allié à tant de perfidie, ne saurait durer longtemps encore etlajustice sera d'autant plus éclatante qu'elle se sera fait attendre plus longtemps.
— Certainement, dit le colonel d'un air narquois. Réfléchissez seulement, réfléchissez encore, réfléchissez toujours, et si vous ne parvenez pas, malgré tant de réflexions, h vous emparer de votre voleur, c'est qu'il n'y a pas de justice ici-bas, et que la réflexion n'est qu'un vain mot.
— Oui, dit Arthur naïvement, je vais réfléchir.
A partir de ce moment nous fûmes bien plutôt le guide d'Arthur que celui-ci ne fut le nôtre. Il était tellement absorbé dans ses réflexions, que les trois quarts du temps nous le laissions à ses méditations, et allions tous les deux seuls, le colonel et moi, à la découverte de ce qu'il y avait d'intéressant dans le pays.
Arthur n'avait rien exagéré des enchantements de Saratoga. Autant par les plaisirs de la société que par les beautés pittoresques de la nature, cette station est véritablement ravissante. Dans l'hôtel, trois orchestres faisaient entendre toute la journée des morceaux de musique dans tous les genres. Sur le péristyle un orchestre exécutait des fragments de symphonies et des fantaisies sur des airs d'opéras; un autre orchestre jouait dans le salon, pendant que le troisième faisait entendre dans le jardin force valses, polkas, quadrilles et mazurkas. C'est au son des instruments que se débitent le soir, dans les mystérieuses allées
du jardin^ les tendres propos. Amour des lèvres le plus souvent, dans lequel le cœur n'entre pour rien, passe-temps dangereux, flirtation pour tout dire en un mot, que l'occasion seule fait naître, que l'endroit semble justifier, et que la brise emporte avec les mille bruits futiles qu'engendrent ces lieux où il ne manque rien de ce qui peut séduire les gens riches, amollis et blasés par les plaisirs. Les bals, le jeu et les intrigues du monde étant très-peu dans les goûts de sir James, nous faisions de fréquentes excursions aux environs de Saratoga. Nous passâmes une journée délicieuse à contempler les sites pittoresques et célèbres dans l'histoire américaine du lac George. Une autre fois nous allâmes visiter un campement de sauvages, de véritables sauvages et non point d^s Canadiens déguisés, ceux-là. Ce campement se composait de plusieurs huttes autour desquelles se tenaient quelques vieilles Indiennes qui, au moment où nous les vîmes, faisaient cuire le dîner. Peu après se montrèrent des Indiens, portant fièrement un costume moitié sauvage, moitié européen, d'un aspect curieux et grotesque. C'étaient les élégants de la bande. Beaucoup, en effet, se contentaient pour tout vêtement d'une couverture de laine dans laquelle ils s'enveloppaient entièrement, malgré la chaleur qui était excessive. Presque tous ces hommes primitifs étaient forts, bien faits et doués d'un noble et beau visage. Tous, sans exception avaient les jambes très-arquées, signe caractéristique de leur race. Le colonel et moi nous voulûmes entrer en conversation avec eux, mais ils ne daignèrent point nous répondre, et l'expression de leur visage exprimait la plus complète indifférence. Cette indifférence et ce dédain, les Indiens les portent dans tous leurs rapports avec les visages pâles, dont ils ont du reste tant de motifs de suspecter la bonne foi et tous les sentiments d'honneur.