CHAPITRE XII
radicale. Mais pourquoi ne défend-on pas aussi de se servir de couteaux par exemple, puisqu'il y a des gens assez mal appris pour en frapper ceux qui leur déplaisent? Pourquoitolérer la poudre, le plomb, les armes de toutes sortes, en un mot tous les objets dont on peut' faire abus? Les Américains en défendant sous des peines plus ou moins rigoureuses, de débiter des boissons alcooliques, n'ont fait que renouveler l'épreuve du Paradis terrestre; le fruit défendu est toujours celui qu'on voudrait avant tous les autres pouvoir se permettre, et s'il y a tant d'intempérants en Amérique, c'est précisément à la loi de tempérance qu'il faut en attribuer la cause. On boit d'autant plus qu'on se cache pour boire. Le célèbre docteur Towsend dont nous avons fait connaître la salsepareille au commencement de ce récit, a réalisé plus d'un million de bénéfices, en vendant sous l'étiquette honnête de dépuratif, une espèce de punch Grassot, estimé des ladies autant que des gentlemen. C'était en Virginie et dans tout l'État du Maine une ^ritable rage de dépuration parmi les tempérants qui buvaient de l'eau pour la forme et de la succulente décoction soi-disant dépurative pour le fond. Cette comédie en bouteille dure encore au grand profit du spirituel docteur qui, luimême, cela devait être, a été l'un des plus fervents apôtres de la tempérance. Hypocrisie que tout cela, indigne d'un peuple libre qui, sachant ce qu'il fait, devrait avoir le droit de faire ce qu'il veut.
Les pharmaciens seuls ont le privilège, dans tous les États 011 la loi de tempérance est en vigueur, de délivrer de l'eau-de-vie et du vin; mais ils ne peuvent le ûiire que sur ordonnance de médecin. Le colonel, qui a pour l'eau pure une horreur d'hydrophobe, fit appeler un docteur. Celui-ci reconnut que notre constitution à tous réclamait des soins urgents. Une généreuse et
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intelligente ordonnance de cet Esculape auquel Bacchus aurait souri, nous approvisionna largement de fin Champagne et de bon vin. La médecine a du bon en Amérique, comme on voit.
Notre séjour à Philadelphie fui de courte durée. De là nous partîmespour Baltimore, où les citoyens ont le droit de mettre du vin dans leur eau, et môme de boire du vin pur, si tel est leur plaisir. Les cabarets pullulent dans cette ville si peu éloignée de Philadelphie, sans que nous ayons remarqué que les habitants y soient plus intempérants qu'ailleurs. Nous saluâmes en passant dans cette belle cité de Baltimore, la colonne haute de près de deux cents pieds, élevée en l'honneur de Washington et surmontée de la statue colossale du grand patriote, et nous traversâmes à toute vapeur l'espace qui nous séparait de l'État de Virginie, nous réservant de revenir sur nos pas, si la fantaisie nous en prenait.
Nous ne passâmes qu'une nuit à Baltimore, mais elle nous suffit pour constater un de ces traits de mœurs qui ne s'observent qu'au delà de TAtlantiquc.
On s'est avisé de bien des moyens pour exciter la charité en faveur des pauvres. On a fait des sermons dans les églises, on a donné des représentations au théâtre, organisé des loteries, établi des ventes où de grandes dames jouaient le rôle de simples marchandes, etc., etc. Il appartenait aux demoiselles américaines de provoquer la générosité publique par un moyen qui, s'il se propage, devra enrichir les pauvres de tous les pays.
Un concert avait été organisé à Baltimore au profit des indigents. Des artistes de choix devaient s'y faire entendre et de jolies demoiselles, nommées patronnesses, s'étaient chargées de placer les billets parmi leurs connaissances. Le jour du concert venu, les gra-