‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 98 sur 188 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

vois pas pourquoi la liberté d'un homme dépendrait plutôt de la nuance de sa peau que de celle de ses cheveux.

Les cheveux des noirs, il est vrai, sont laineux et frisent naturellement, tandis que les nôtres sont souvent plats et rebelles, et ne frisent qu'au moyen de papillotes ou à l'aide du fer chaud. Mais je ne vois pas encore là un motif bien concluant pour disposer de la liberté, du travail et de la vie des hommes.

Faut-il chercher ce motif dans le nez écrasé^ les grosses lèvres et les yeux ronds des Africains en général? Certes, les nègres pris en masse ne sont pas beaux; mais pensez-vous que la multitude des blancs fournisse beaucoup d'Apollons et de Vénus ? Les hommes en général sont laids, à quelque race qu'ils appartiennent, et, si l'on recherche partout la beauté qui plaît au regard, on ne lui accorde nulle part, que je sache, des droits civils contre les gens de formes moins harmonieuses.

En poursuivant la comparaison entre les noirs et les blancs, on constate des différences dans la forme du crâne. Mais, si la nature a donné plus de développement aux lobes ou hémisphères cérébraux de la race caucasienne, d'où résulte, d'après les phrénologistes^ la supériorité incontestable de cette race sous le rapport de l'intelligence, est-ce bien encore là une raison d'asservir les Éthiopiens en les assimilant à des bêtes de somme? Réduire en esclavage ceux qui sont moins intelligents que nous, c'est abuser de notre intelligence, que ces moins bien doués de la nature soient noirs, jaunes, rouges ou blancs.

Du reste, le plus ou moins d'ovale du crâne n'infl le en aucune façon, fort heureusement, sur les qualités du cœur. Partout, chez toutes les races, on remarque, avec les mêmes sentiments généreux, les moines

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penchants k la perversité, le même instinct de sociabilité.

Si l'on passe des savants aux écrivains catholiques, tout se simplifie. Les noirs, fils d'Adam et d'Eve, avec tous les hommes, étaient, s'il faut les croire, blancs comme du lait dans l'origine, et ne sont devenus noirs que par un effet de Timaginalion. Le jésuite Lafitcau s'exprime clairement à ce sujet dans son Histoire des sauvages de l'Amérique. Son opinion vaut la peine d'être reproduite.

« Il arriva, » dit-il, « que les négresses (alors blan- « ches), voyant leurs maris teints en noir suivant une « habitude du temps, en eurent l'imagination si frappée, « que leur race s'en ressentit pour jamais. La môme « chose arriva pour les peaux rouges, dont les femmes, «également frappées des tatouages de leurs maris, « mirent au monde des enfants rouges. » Saluons le père Lafitcau, et poursuivons. Reste l'esclavage des noirs, considéré comme institution divine par les hommes religieux qui ont du coton et de la canne à cultiver. Sans se prononcer sur la cause qui fait que les noirs sont noirs, ils acceptent le fait accompli, et s'inclinent devant les décrets de la Providence, ordonnant aux nègres de servir les blancs suivant les saintes lois de l'esclavage. Si ces braves gens n'ont pas depuis longtemps émancipé leurs esclaves, c'est uniquement pour ne pas offenser Dieu qui s'est prononcé catégoriquement à ce sujet dans ses entretiens avec Moïse. Us vous citent dans la Bible les passages qui leur font un devoir de conscience de rester fidèles aux ordres du Très-Haut (1). Eux aussi, ils ont leur non possumus. A la bonne heure !

(1) Voici un de ces textes : « Les serviteurs et les servantes que (( vous aurez seront pris dans les nations que vous aurez autour « de vous, et parmi les enfants des étrangers qui séjourneront

CIIA PITRE XIII. il 9

Toujours est-il que, jusqu'en i620, la Virginie fut exempte de la souillure de l'esclavage. Un navire hollandais, dans le mois d'août de cette année, remonta le James-river et vendit vingt nègres aux Virginiens. Aujourd'hui un seul individu de cet État de Virginie, M. Samuel Hartson, possède près de deux mille nègres et négresses. Les naissances dans ces familles d'esclaves s'élèvent à une moyenne de cent par an, et l'on estime à cinq millions de piastres, plus de vingt millions de francs, la valeur de ces troupeaux humains.

La question de l'esclavage, on ne saurait le dissimuler, a été, dès la formation de l'Union, la pierre d'achoppement de la tranquillité publique. L'esclavage existait dans presque tous les treize États originaires, quand l'indépendance fut proclamée. Il eût été bien difficile alors d'émanciper les noirs, et il n'était pas moins difficile pour la jeune république de vivre longtemps et de prospérer en paix avec le virus de l'esclavage. Cette hideuse institution apparaît comme un horrible cancer social, apportant dans l'organisation des peuples les mêmes ravages que le cancer dans l'organisation des individus. A moins d'un remède héroïque, à moins d'extirper le mal jusque dans ses plus profondes racines, la nation atteinte d'esclavage, à l'égal de l'homme atteint de cancer, doit infailliblement périr par la désorganisation lente mais constante et fatale de toutes ses forces vives, de tous ses éléments constitutifs. La très-grande majorité de la nation a le sentiment de cette vérité en Amérique; ausjsi veut-elle sincèrement en principe l'abolition de l'esclavage. Les possesseurs de nègres eux-mêmes ne sont pas tellement aveuglés par leur intérêt per-

« parmi vous. Vous les achèterez d'eux et ils seront votre pro- «( priété. Vous les transmettrez par héritage à vos enfants après «« vou^, comme propriété, et ils seront vos esclaves à perpétuité. »

sonnel, qu'ils ne comprennent le danger de maintenir celte inslilulion réprouvée de toutes les nations civilisées. Un jour un membre du congrès envoyé par le Sud, répondant à un autre membre qui venait de prononcer un discours sur l'abolition de l'esclavage, dit : « Indemnisez-nous de la valeur de nos nègres qui sont noire propriété légale en vertu de la constitution, puis envoyez-nous des hommes libres que nous payerons de bon cœur pour travailler dans nos plantations, et nous serons alors abolitionnistes comme vous. ï) On le voit, c'est m.oins le désir de conserver des esclaves que celui d'entrer en possession de l'argent qu'ils représentent, qui anime les possesseurs de nègres. Sans doute, il est difficile de concilier tous les intérêts, mais l'esclavage, condamné par l'esprit de l'Évangile autant que par le droit naturel et la dignité humaine, disparaîtra des États-Unis, nous n'en saurions douter, comme il a disparu de toutes les anciennes colonies espagnoles, où les noirs étaient considérés et traités comme de véritables bêles brutes. Dans certains endroits de la Colombie, en effet, des nègres esclaves faisaient le service des bêtes de somme. G'éîaient eux qui, à défaut de mulets, transportaient d'un pays à un autre les voyageurs en les portant sur leur dos. Des selles particulières étaient confectionnées à cet effet. A ces selles se trouvaient suspendus des étriers. Le nègre se courbait, le blanc l'enfourchait et se faisait ainsi porter plus ou moins commodément durant plusieurs heures souvent. Quand le nègre se trouvait fatigué et qu'il ralentissait le pas, son cavalier, le stimulait de la parole et de la cravache. Personne en ce temps-là ne se faisait scrupule de monter à nègre. L'esclavage seul a divisé les Américains en donnant naissance à un grand nombre de sectes politiques. C'est la question des esclaves portée dans le Missouri,

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