SCÈNE V. — EUSTACHE, SÉRAPHINE, LÉON
LÉON, à Eustache qui veut sortir. Où vas-tu donc, mon ami?
EUSTACHE. J'ai des affaires très pressées.
LÉON. Oh! avant de t'en aller, il faut que tu écoutes une histoire que J'ai à te faire. C'est à mourir de rire. {TI rit.) Ha, ha, ha, ha!
EUSTACHE. Je n'ai pas le temps de m'égayer.
LÉON, le retenant. Oh! tu t'égaieras malgré toi. Écoute, écoute seulement. Nous sommes bien vengés !
SÉRAPHINE. Vengés! Et de qui?
LÉON. De Rufin. Il a perdu la bague de son père. {Il rit.) Ha, ha, ha, ha! {Eustache et Sèraphine se regardent d'un air de surprise.)
SÉRAPHINE. La bague de son père?
LÉON. Oui, vous dis-je. Il la lui avait donnée ce matin à porter au joaillier, pour remettre le diamaut du milieu, qui s'était détaché. {Evs-
LA LEVRETTE ET LA BAGUE. 2o3
tache pousse du coude Séraphine, elle lui fait signe de se taire.) Il l'avait encore lorsqu'il est venu ici; mais comme il s'en est allé en trépignant de colère, l'étui de la bague sera tombé de sa poche dans ses mouvements.
SÉRAPHINE. Et l'avez-vous vu depuis sa perte? Quel air a-t-il?
LÉON. L'air d'un déterré.
EDSTACHE. Ah ! ma sœur !
SÉRAPHINE, lui imposant silence. Écoute donc jusqu'au bout, mon frère. {A Léon.) Son père en est-il instruit?
LÉON. Il s'est encore jeté dans un nouvel embarras, par un gros mensonge. Lorsque son père lui a demandé s'il avait remis la bague au joaillier, il lui a répondu effrontément qu'il l'avait remise.
SÉRAPHINE. Le pauvre malheureux!
LÉON. Vous le plaignez, je crois.
EUSTACHE. Ah ! il est bien digne de pitié!
LÉON. De pitié? J'aurais voulu que vous vissiez comme je me moquais de lui.
SÉRAPHINE. Que trouviez-vous donc là de plaisant?
LÉON. Comment! vous ne le sentez pas? Il fallait le voir courir de boutique en boutique, pour avoir des nouvelles de sa bague, et s'accrocher à tous les passants. Je le suivais, pour jouir de son embarras. Il revenait à moi : Ne l'as -tu pas trouvée? N'en as-tu rien entendu dire? Que m'importe"? lui répondais-je : est-ce que je suis le gardien de vos bagues? — Si tu savais combien elle vaut ! — Tant mieux pour celui qui l'a trouvée. — Et mon père, que dira-t-il? — C'est d'un bâton qu'il vous parlera.
SÉRAPHINE. Fi! monsieur Léon! C'est bien cruel de votre part.
LÉON. Il n'a pas eu plus de compassion pour vous.
EUSTACHE. Est-ce qu'il faut être méchant, même envers ceux qui le sont?
LÉON. Oh! la vengeance est douce, et je ne sais pas m'attendrir pour ceux qui m'ont offensé. Si j'avais eu le bonheur de trouver sa bague, il ne l'aurait pas de sitôt.
SÉRAPHINE. Est-ce quc vous la garderiez pour vous?
LEON. Oh ! non; mais je ne la rendrais que lorsque son père l'aurait bien rossé.
EUSTACHE. Je ne t'aurais jamais cru si méchant, Léon.
SÉRAPHINE. Et moi, je ne puis le croire, quoique je l'entende de sa propre bouche. Vous vous intéressiez si vivement pour ma pauvre levrette ! Ce n'était donc pas sincère?
LÉON. C'était du fond de mon cœur. Ceux que j'aime , jo les aime bien ; mais, en revanche, je hais bien ceux que je hais.
SCÈNE VI. — SÉRAPfflNE , EUSTACHE , LÉON , RUFIX. LEON. Ah! le voici, {[l rit, en le montrant du doigt.) Ha, ha, ha!
-*)i LA LKVIJKTTK ET LA IJAUrK.
KLTiN, pleiiranl. Ail! poui' raiiiuur de Dieu, purduiiiiu/.-iiioi. Je suis le |)lus luéchant, mais aussi le plus malheureux eulaiit de la terre. Me voilà puni, et bien puni de....
LÉON. Avez-vous lait des placards pour retrouver votre bague?
HUFiN. Je n'ose plus paraître devant mon père ; et je ne sais où me cacher.
LÉON. Je gagerais que la bague est allée s'enliler à la ipieue de Diane. Nous les trouverons toutes deux à la fois.
Rii.FiN. J'ai mérité vos moqueries; mais par pitié....
EDSTACHE. Tranquilliscz-vous, monsieur Rufin, votre bague est ici.
HUFIN , étonne. Vous l'avez? vous? ma bague? {lui sautant au cou.)S\\ ! mon ami, tu me rends la vie.
LÉON, bas à Sérap/iine. Il se moque de lui. C'est bien fait.
RLFiN. Mais, c'est-il bien vrai? Oh! je veux à genoux... .Mais, non.... il faut que vous sachiez auparavant toute ma méchanceté.