‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 164 sur 276 · SCENE III. — .MADAME BEAUMONT, M. YERTEUIL · texte numérisé non relu

SCENE III. — .MADAME BEAUMONT, M. YERTEUIL

M""^ BEAL'.MONT. Vous ullcz la voïr descendre dans un moment, elle n'a plus qu'une plume à placer.

M. VERTEUIL. Comment! une phime? Et croyez-vous qu'une plume de plus ou de moins m'embarrasse beaucoup? Son impatience de me voir ne devrait-elle pas être aussi vive (jue la mienne?

M™' BEAUMONT. Aussi vivc. Certainement. C'est le désir qu'elle aurait de vous plaire....

M. VERTEUIL. Cc u'cst pcut-ètre pas au moyeu de sa plume qu'elle se flatte d'y parvenir. Et avez-vous eu la bonté d'envoyer chercher votre neveu?

m""* BEAUMONT, d'un air impatipnt. Oh ! mon neveu ? vous aurez triujours assez le temps de le voir.

M. YERTEun.. Vous m'cu parlez comme si je n'en devais pas recevoir une grande satisfaction.

M*"" BEAUMONT. Ce u'cst pas qu'il soit méchant; mais c'est que cela ne sait pas vivre.

M. VERTEUIL. Comment donc! Est-il impoli, sauvage, grossier?

m""" beaumont. Non, pas tout à fait. On dit qu'il a déjà la tète meublée d'une quantité de choses savantes; mais pour cette aisance, ce bon ton, cette fleur de politesse..,.

M. VERTEUIL. Si cc u'est que cela, il sera bientôt formé. Et son cœur?

M""" BEAUMONT. Je uc le crois ni bon, ni méchant. Mais Léonor, de quelles perfections elle est ornée! quelles manières enchanteresses! Je ne le v(»is pas souvent, lui.

2»i L'EDUCATION A LA .MODK.

M. VKHTKUIL. Et pourcuioi donc?

m""* kkaumont. De, peur de le détourner de ses études. Aussi bien, lorsqu'il est ici, je ne le trouve pas assez attentif aux leçons de savoir-vivre qu'on lui donne; il ne sait pas non plus s'exprimer avec grâce. Je l'ai nnené quelquefois dans un cercle de femmes, il n'a pas trouvé un mot heureux à placer.

M. vF.KTF.ni,. C'est que la conversation a roulé apparemment sur des choses qui lui sont étrangères.

m""* rkaumont. Un jeune homme bien élevé ne doit jamais trouver rien d'étranger parmi les femmes.

M. vERTKUiL. Uu silencc modeste sied fort bien à son âge. Son rôle est maintenant d'écouter poui' s'instruire, et se mettre en état de parler ;\ son tour.

.m""' itKMiMOM . Bon 1 voulez-vous en faire une poupée (lui ne peut se mouvoir avant que ses rouages ne soient montés? Oh! il faut entendre jaser Léonor! C'est une aisance, un esprit, une vivacité? On a de la peine à suivre ses paroles.

M. vKKTF.uiL. Nous verrons (pii sera le plus digue de ma tendresse. Vous vous souvenez que je promis à leur père mourant de les regarder comme ma propre famille. Je veux remplir cette parole sacrée. Comme je ne peux savoir combien de temps encore le Ciel me donne à passer sur la terre, je suis venu ici pour voir ces enfants, étudier leur caractère, et régler en conséquence les dernières dispositions (pie je me propose de faire en leur faveur.

m'"" itKAi;M(»NT. 0 le plus fidèle et le plus généreux des hommes! Mon frère, jusque dans sa tombe, sera touché de vos bienfaits. Et moi, comment pourrais-je vous exprimer ma reconnaissance au nom de ses enfants ?

y\. vERTKi'u.. Ce que vous appelez un bienfait n'est qu'un devoir. Votre digne père me fit autrefois partager l'heureuse éducation qu'il donnait à son fils. C'est à ses soins (pie je dois la fortune (pie j'ai acquise. Je n'ai point d'enfants; ses petits-fils m'appartiennent, et ils ont droit, pendant ma vie et après ma mort, à des biens (pie je n'ai cherché à étendre (jue pour les enrichir.

m""" uKAiMONT. En ce cas Léonor, comme la plus aimable....

M. vKRTF.riL. Si je fais quelque distinction, ce ne sera point pour de frivoUïs agrénu^nts , ce seront les (lualitéset les vertus qui décideront mt^s préférences.

m'"" nKArMONT. Ah! la voici qui vient.

SCENE IV. — MADAMi: BEAUMONT, ^L VERTKl'lL, LEONOiî, .iaii* mip pnnirc mu- (Icssns de son état ot do son bien.

M. \\.]\\v.\\\.,r/f>>i/ir. Comment ! c'est Léonor?

L'EDrcATIOX A LA MODE.

.M'"" BKAU.MONT. Vous ètes surpris, je le vois, de la trouver si chaimante. Tu nous as fait un peu attendre, mon cœur.

LÉON(»u, faisant à M. Verteiiil une révérence cèréwouieuse. C'est (|ue Finette n'a jamais pu réussir à placer mes plumes. Je les ai bien ôtées dix fois. Enlin, je l'ai renvoyée de dépit et je me suis coifï'ée moi-même. Je suis enchantée, monsieur Verteuil, de vous voir en bonne santé.

y\. VKP.TEUIL, allant vers elle, et lui tendant les bras. VA moi, ma chère

Léonor {Elle se détourne arec un air dédaigneux.) Eh bien ! est-ce

que tu crains de me regarder comme ton père?

m'"* BEAL.MONT. Oui , Léouor , comme ton père et notre bienfaiteur. [A M. Verteuil.) Il faut lui pardonner, je vous prie. Elle est élevée dans la modestie et dans la réserve.

M. VERTEUIL. Elle uc Ics aurait point blessées en recevant les témoignages de mon amitié. Je lui dois aussi de tendres reproches pour avoir tardé si longtemps à satisfaire mon impatience.

LEONOR. Pardonnez-moi, monsieur, j'étais dans un état a ne pouvoir paraître devant vous avec bienséance.

M. VERTELiL. Une jeune demoiselle doit être toujours en état de paraître avec bienséance devant un honnête homme. Un déshabillé modeste et décent est toute la parure qui lui convient pour cela dans la maison,

M™" BEAUMONT. Oiii ; mais pour recevoir un hôte comme vous, le respect demande...

)i. VERTEUIL. Une plume de moins, et quelques empressements de plus à venir au-devant d'un ami qui fait quinze lieues pour nous voir. Oui, je l'avoue, mon cœur aurait été .mille fois plus llatté de voir mes enfants, car ils le sont par la tendresse qu'ils m'inspirent et par mon amitié pour leur père, de les voir, dis-je, accourir à moi les bras ouverts, et in'accabler de leurs touchantes caresses.

M'"" BEAUMONT. C'cst la vénération dont vous l'avez d'abord saisie....

M. VERTEUIL. N'en parlons plus. Tu me recevras une autre fois avec plus d'amitié, n'est-ce pas, ma chère Léonor? Tu n'es pas au moins fâchée de ce que j'ose te tutoyer? Je ne t'ai pas appelée autrement dans ton enfance, les cinq années que j'ai passées sans te voir n'ont produit aucun changement dans mon cœur. J'espère bien, après ton mariage, te traiter encore avec cette douce familiarité.

LÉONOR. Ce sera beaucoup d'honneur ixmr moi.

M. VERTEUIL. Poiut dc CCS complimeiits de cérémonie. l)is-moi que cela te fera plaisir. Mais comme tu t'es formée, depuis que je ne t'ai vue I Une taille élégante, des manières aisées, un noble maintien

m""* BEAUMONT. Oli ! charmante ! adorablc !

M. VERTEUIL. Tous CCS avantages cependant ne sont rien sans les grâces de la pudeur et de la modestie, le charme de l'aiïabilité , l'ex-

li».

29fi i;ei)ucatI(jx a la modk,

pression iiii^éiiiH' df's mouvements de Tàme, et la culture des talents de l'esprit.

w""* BEAUMONT. Oui, OUI, de ees talents qui donnent de la considération dans le grand monde.

M. vERTKUiL. Daus le grand monde, madame? Est-ce que Léonor doit s'y produire? Je n"ai plus rien à désirer, si elle possède seulement les qualités qui peuvent Tlionorer dans une société choisie et dans Tintérieur de sa maison, devant sa conscience et aux regards de Dieu.

m"" BEAUMONT. Oh ! sùremeut, cela s'entend de soi-même, monsieur Verteuil. Je veux dire qu'elle est en état de se présenter partout avec honneur. Viens, ma chère Léonor, fais- nous entendre quehjue jolie pièce sur ton clavecin.

LEONOR. Non, ma tante, cela pourrait déplaire à monsieur Verteuil.

M. VERTEUIL. Que dis-tu, ma chère enfant? Je suis très sensible au charme de la musique ; et je ne connais point d'amusement plus convenable à une jeune demoiselle.

m"'' BEAUMONT. Eh ! quoi de plus digne de notre admiration que ces talents enchanteurs , le dessin , la danse , la musique î Léonor , cette charmante ariette! tu sais h'ien'! {Léonor va d'vn air boudeur au clarerin, j:)rè]itde un moment et commence une sonate.) Non, non, il faut aussi chanter. Elle a une voix, monsieur Verteuil! Vous allez l'entendre. Si vous saviez combien d'applaudissements elle a revus dans le dernier concert! Mais elle a un peu d'amour-propre, et il faut se mettre à ses pieds.

M. VERTEUIL. J'cspèrc bien que j'obtiendrai quehiue chose sans cette cérémonie. N'est-il pas vrai, Léonor?

LÉONOR. Vous n'avez qu'à ordonner, monsieur.

M. VERTEUIL. Nou, Cela n'est pas dans mon caractère, je t'en prie seulement.

LEONOR, bas à sa tante, en ouvrant snn cahier avec dépit . Je vous ai là une grande obligation.

M°"' BEAUMONT. Ims à Lénnor. Au iKuii ilu Ciel, mon cœur, obéis; ta fortune en dépend.

M. VERTEUIL. Si elle n'est pas en voix aujourd'hui, je peux attendre.

LEONOR chante en s accompafjnant sur le clavecin :

Venncille rose, Que lo zépliyr, etc.

{Kt à peine a-l-cJtc fini, (/tic madame Reaumont s'écrie, en /jattant des mains) :

Bi'avd 1 lii'avo î bravissinio !

M. VERTEUIL. Eu cffi't, çc u'esl pas mal iiour un enfant de son âge. J'aurais pourtant désiié une chanson plus lapprochéf des principes que vous lui in'^i)ii'cz saii< tlnutc.

L'KDL'CATIoX A I.A MnDE. 297

»""■ itKAL.MoM. Eli bien! jiioiisieiir, n'en sentez-vous pas la morale? ( Elle rhaatt' ) :

Mais sur tu tige Tu vas languir Et te flétrir, etc.

C'est-à-dire qu'une jeune personne doit se produire dans le monde, si elle veut tirer ([uelque avantage de ses talents, et ne pas mourir ignorée au fond de sa retraite.

M. vEUTEuiL. Croyez-moi, madame, c'est là de préférence qu'un époux (ligne d'elle viendra la chercher. (// aperçoit un dessin suspendu à la tapisserie, rejyrésentant une jeune bergère surprise dans son sommeil par un faune. Il le considère avec étonnement.)

m"* beal'mont. Ha, ha ! comment le trouvez-vons?

M, vEKTEuiL. Fort bicu, si Léonor Ta fait sans le secours de son maître.

m""" beaumont. Véritablement, il l'a un peu retouché.

M. VERTELIL. Jc crois qu'il aurait pu mieux faire encore, en lui choisissant un sujet plus heureux, quelque trait de bienfaisance, une action vertueuse, qui aurait élevé son àme en perfectionnant son talent.

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