‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 184 sur 276 · SCÈNE xil. — V.ALEXTIX, MATTHIEU, accourant au cri · texte numérisé non relu

SCÈNE xil. — V.ALEXTIX, MATTHIEU, accourant au cri

MATTHIEU. Qui cst là? qui est-ce qui crie de la sorte? Quoi ! c'est vous, monsieur? Par quel hasard vous trouvez-vous ici à l'heure qu'il est?

vALENTiN. 0 mon cher Matthieu ! mon cher ami ! je me suis égaré.

MATTHIEU, le regardant d'abord d'un air étonné, et poussant ensuite un éclat de rire. Y pensez-vous, monsieur? Moi, votre cher Matthieu? votre cher ami? Vous vous trompez ! je ne suis qu'un vilain petit paysan. Est-ce que vous ne vous en souvenez plus? Laissez donc ma main dont la peau n'est bonne qu'à tailler en semelles.

vALENTiN. Mon chcr ami, pardonne-moi mes outrages; et par pitié, reconduis-moi au château. Tu auras une bonne récompense de maman.

MATTHIEU, le regardant du haut en bas. Avez-vous achevé de lire votre Télémaque?

VALENTIN, baissant les yeux d'un air confus. Ah !

MATTHIEU, mettant son doigt contre le nez, et regardant le ciel. Ditesiiioi, mon petit savant, combien la lune peut-elle être grande en ce moment-ci?

VALENTIN. Epargne-moi, de grâce; et tire-moi, je t'en supplie, de cette forêt.

MATTHIEU. Vous voycz douc, monsieur, qu'on peut être un vilain petit paysan, et cependant être bon à quelque chose! Que ne donneriez-vous pas à présent pour savoir votre chemin, an lieu de savoir la grandeur de la lune ?

VALENTIN. Je reconnais mon injustice, et je te promets de ne plus l'aire le lier à l'avenir.

MATTHIEU. Voilà (pii cst à merveille. Mais ce repentir de nécessité pourrait bien ne tenir qu'à un lil. Il n'est pas mal qu'un petit monsieur sente un peu plus longtemps ce que c'est que de regarder le fils d'un honnête homme comme un chien, dont on peut se jouer à sa fantaisie. Mais afin •pie vous sachiez aussi (lu'un brave paysan n'a pas de laiicinie, je veiLx passer (;ette nuit auprès de vous, ('(inuiic j'en ai passé taut d'autres auprès

de mes moutons, en les faisant parquer. Demain, de honne iieur«, je vous ramènerai ;\ votre papa. Approchez , je veux partager ma chamlire à coucher avec vous.

VALENTIN. 0 mon cher Matthieu !

MATTHIEU, S étendant S nv S vu arbre. Allons, mitiisicur, ari'angez-vous à votre aise.

VALENTIN. Où donc cst ta chamhre à coucher?

MATTHIEU. Nous y sommcs. (En frapjmnt sur la terre.) Voici mon lit; prenez place ; il est assez large pour nous deux.

VALENTIN. Quoi ! nous coucherons ici à la belle étoile?

MATTHIEU. Je vous assurc , monsieur, que le roi hii-mêrae n'est pas mieux couché. Voyez sur votre tête quel beau pavillon ; de combien de gros diamants il est enrichi ! et puis notre belle lampe d'argent (en montrant la lune). Eh bien ! que vous en semble?

VALENTIN, Ah! mon cher Matthieu, je meurs de faim.

MATTHIEU. Je peux encore vous tirer d'affaire. Tenez, voici des pommes de terre, que vous accommoderez comme vous savez.

VALENTIN. Elles sont crues.

MATTHIEU 11 n'y a qu'à les faire cuire. Faites du feu.

VALENTIN. Il en faut pour allumer. Et puis, où trouver du charbon et du bois?

MATTHIEU, en souriant. Est-ce que vous ne trouveriez pas de tout cela dans vos livres?

VALENTIN. Mon Dicu, non, mon cher Matthieu.

MATTHIEU. Eh bien ! je vais vous montrer que j'en sais plus que vous, et que tous vos Télémaques. (// tire de sa poche vn briquet, vne pierre à fusil et de l'amadou.) Pink! voici déjà du feu; et vous allez voir. {Il ramasse vne poignée de feuilles sèches, qu'il met autour de l'amadou , et il fait le moulinet de son hras, jusqu'à ce que le feu pi'ennc.) Le foyer sera bientôt bâti, {fl met des morceaux de bois mort sur les feuilles allumées.) Voyez-vous? {Il met les j)ommes de terre à côté du feu, et les saupoudre de terre , qu'il pulvérise entre ses mains.) Voici qui fera la cendre, pour les empêcher de brûler. {Lorsqu'elles so7it bien jiroprement arrangées et recouvertes de terre, il renverse sur elles les feuilles allumées et les charbons de branchages. Il ajoute encore du bois sec. et souffle de toute snn haleine.) Avez-vous un plus beau feu dans votre cuisine? Allons, voilà qui sera bientôt cuit.

VALENTIN. 0 mon cher ami ! comment pourrai-jf te récompenser de ce que tu fais pour moi?

MATTHIEU. Fi de vos récompenses! n'cst-on pas assez payé,, lorsqu'on fait du bien? Mais attendez un peu. Peiuiant que les pommes de terre ruistMit, je vais vous clierchcr du ïo\u qui (>st cucorr eu meule dans lu

prairie. Vous dormirez là-dessus comme un prince. Prenez garde à bien gouverner le rôti. {Il s'éloigne , en chantant.)

Page 1