‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 64 sur 276 · LE PETIT ,]OUEL'R DE VIOLON · texte numérisé non relu

LE PETIT ,]OUEL'R DE VIOLON

juNAs, à Soj)/iir et à Saint -Finnin. Mes bonnes petites personnes, je vous prie, pour Tamour de Dieu, de ne m'en vouloir pas de mal: mais je ne puis me taire ; et ce serait mal fait à moi si je gardais ce que vous m'avez fait prendre sans le consentement de votre père. Je sais que les enfants n'ont rien à donner.

M. DE MELFouT. Qu'cst-cc donc quc ceci?

JONAS. Je vais vous le dire. Ce jeune monsieur m'appelle par la fenêtre, pour amuser avec mon violon ces petites demoiselles. Il y avait encore un autre petit monsieur bien joli, mais un bien méchant coquin.

M. DE MELFOUT. Quoi ! mOU flls?

JONAS. Pardonnez-moi, cela m'est échappé. Je joue de mon mieux les airs que je sais; et ces bonnes petites personnes me font la grâce de me donner un morceau de gâteau, un mouchoir pour l'envelopper, avec une poignée de petites pièces : je ne sais pas ce qu'il y avait.

M. DE MELFORT. Eh bien?

JONAS. Eh bien! le méchant petit monsieur m'a pris le gâteau que je voulais portera mon pauvre père, qui est aveugle. Passe pour cela. Mais il sort de la chambre en cachette, et lorsque je me retire tout joyeux avec mon petit paquet, il me guette au passage, me prend le mouchoir avec tout l'argent, et met mon violon en pièces. Tenez, le voyez-vous? {II se met à pleurer) toute ma richesse, avec laquelle je me nourrissais, moi et mon père.

M. DE MELFORT. Dis-tu vrai? Ce serait une effroyable méchanceté. Quoi! mon fils?...

CHARLOTTE. Sa couduite dans tout le reste rend ceci très croyable. Demandez à Sophie elle-même.

M. DE MELFORT. Va, mou ami, ne t'afflige pas; je saurai te dédommager; mais, est-ce là tout?

JONAS. Non, monsieur; écoutez seulement. Dans le chagrin où j'étais, je suis rentré pour raconter l'aventure à ces bonnes petites personnes. Elles n'avaient pas assez d'argent pour payer le dommage. Voilà cette jolie demoiselle qui me donne son dé d'or, et ce jeune monsieur ses boucles d'argent. Je ne pouvais pas les prendre : mon père aurait cru que je les aurais volés. Je savais que vous alliez revenir ; je vous ai attendu pour vous les rendre : les voici... Mais je n'ai donc plus de violon. 0 mon violon ! 0 mon pauvre père !

M. DE MELFORT. Quc vieus-tu dc mc raconter? est-ce toi? est-ce vous, mes braves enfants, que je dois le plus admirer? Excellente petite créature! dans une extrême indigence, tout perdre: et dans la crainte de faire le mal, courir le risque de laisser nuiurir de faim un père (juc tu aimes!

JONAS. Est-ce donc si beau de ne pas être un méchant? Non, le pain mal gagii''- no fH'olilr jkis. C'est rc que mou pèi-e et ma mère m'ont tuu-

124 LE PETIT JOUEUR DE VKjLON.

jours dit. Si vous vouliez seulement m'acheter un violon, tout serait réparé. Ce que le dé et les boucles m'auront valu de plus, c'est le bon Dieu qui m'en tiendra compte.

M. DE MELFORT. Il faut que ton père et toi vous ayez une droiture bien extraordinaire pour ne pas soupçonner seulement la corruption des autres hommes. Dieu veut se servir de moi pour répandre sur vous ses bienfaits. Reste avec nous, .le veux d'abord te mettre auprès de Saint-Firmin; nous verrons ensuite ce que nous aurons de mieux à l'aire.

joNAs. Quoi! auprès de ce petit ange? oh! je suis transporté de joie. [Il baise la main de Saint-Firmin.) Mais non {avec tristesse) , ']e ne veux pas laisser mon père tout seul. Sans moi, comment ferait-il pour vivre? Quoi! je serais dans la richesse, et il mourrait de faim ! Oh! non.

M. DE MELFORT. Excellent enfant! et qui est ton père?

JONAS. Un vieux paysan aveugle, que je nourrissais avec mon violon. Il est vrai qu'il ne mange, comme moi, qu'un morceau de pain avec du lait cru. Mais le bon Dieu nous en donne toujours assez pour la journée, et nous ne nous mettons pas en peine du lendemain : il y pourvoit aussi.

M. DE MELFORT. Eh bicu ! jc vcux prendre soin de ton père ; et, s'il y consent, je le ferai entrer dans une maison de charité où l'on a une attention extrême pour les vieillards et pour les infirmes. Tu pourras l'y aller voir quand tu voudras. {Jonas pousse un cri de joie, et court tout autour de la chambre, comme hors de lui-même.)

jONAs. Oh Dieu ! mon pauvre père ! Non , cela va le faire mourir de plaisir. Je ne puis rester plus longtemps; il faut que je l'aille chercher, et que je vous l'amène ici. (fl court vers la porte. Sophie et Saint-Finnin prennent la main de 31. de Melfort, et s'essuient les yeux.)

Page 1