SCÈNE VIII
AGATHE, CHARLOTTE, SOPHIE, CHARLES, SAINT- FIRJIIN, tenant par la main le petit J ONAS qui a un violon sous son bras.
SAiNT-FiRMiN — J'ai l'honueur de vous présenter mon petit virtuose.
CHARLOTTE et AGATHE. — Il ost tout à fait gentil.
SOPHIE. — De quel pays es-tu, mon enfant ?
joNAs. — Je suis des montagnes de la Bresse.
AGATHE. — Et pourquoi viens-tu de si loin ?
joNAS. — C'est que mon pauvre père est aveugle : il ne peut plus travailler; nous courons le pays, et il faut que je lui gagne du pain avec mon petit violon.
SOPHIE. — Eh bien, veux-tu nous faire connaître ton savoir-faire?
JONAs. — Ce sera de bon cœur ; mais mon talent n'est pas grand'chose.
SAi.NT-FniMi.N. — Joue de ton mieux : ce sera toujours assez bien pour moi ; et ces demoiselles seront assez bonnes pour te pardonner quelque faux ton, si tu en fais.
Jonas accorde son violon. Agallio en même temps, prend l'assiette avec le reste de gâteau et le présente à Saint-Firmin. 11 laremeicie, prend l'assiette et la tient à la main, sans toucher au gâteau pour écouter Jonas. Celui-ci commence d'abord à jouer sur son violon l'air de la chanson suivante ; ensuite il chante :
Plaignez le sort d'un petit malheureux Chargé tout seul du soin de son vieux père ! Ils n'ont, hélas ! pour se nourrir tous deux. Que la pitié qu'inspire leur misère.
Plaignez leur sort, prêtez-leur vos secours, C'est à regret que leur voix vous implore : De longs travaux l'un a rempli ses jours ; Pour travailler l'autre est trop faible encore.
Soyez touchés de leur sort malheureux ; Ayez pitié de l'enfant et du père :
Ils n'ont, hélas ! pour se nourrir tout deux. Qu'un peu de pain qu'on donne à leur misère.
SAiN'T-FiRMiN, lui tendant la main. — Mou cher enfant, VOUS êtcs douc bien pauvres ?
JONAS. — Hélas! oui; mais, avec mon violon, j'espère que nous ne manquerons pas. Si nous sommes malades, le bon Dieu aura soin de nous; et, si nous mourons, nous n'aurons besoin que d'un petit coin de terre, que l'on trouve partout.
sAiNT-FiRMix. — Mais, mon petit malheureux, peut-être que tu as faim? Tiens, tiens, voici mon gâteau.
JONAS. — Nenni, mon beau Monsieur, mangez-le vous-même; un peu de pain est tout ce qu'il me faut.
SAiNT-Fiu.MiN. — Nou, tu prendras ceci; je sais manger du pain aussi bien que toi.
JONAS. — Eh bien, je vous remercie ; mais je ne le mangerai pas à présent : je veux le partager avec mon pauvre père : il n'est pas accoutumé à manger de si bonnes choses.
SOPHIE. — Ton pauvre père, dis-tu ? tiens, ma portion est pour lui.
CHARLOTTE. — Voici encore la mienne.
AGATHE. — ■ Prends la mienne aussi.
jdNAS. — Nenni, nenni, gardez votre gâteau, mes jolies Demoiselles, j'en ai assez d'un morceau : ce n'est pas avec ces friandises qu'on se rassasie.
CHARLES, ironiquement. — Tl R raisou ; Cela lui ferait perdre sa belle voix.
SOPHIE, à ciiaries. — Persoune ne t'a demandé ta portion.
CHARLES. — Oh ! il y a longtemps que je l'ai croquée.
SAiNT-FiRMix, à Jonas. — Allous, moH ami, vcux-tu goûtor d'abord de ton gâteau ?
joNAs. — Nenni, mon beau Monsieur; puisque vous voulez bien me le donner, souffrez que je l'enveloppe dans mon mouchoir pour l'emporter avec moi.
SOPHIE. — Attends un peu, je te donnerai un morceau de linge plus propre ; tu peux en attendant, mettre le morceau sur la fenêtre.
joNAS. — Oui, ma petite Demoiselle, je suis ici pour jouer du violon, et non pour manger.
AGATHE. — Je voudrais bien danser un menuet avec M. de Saint- Firmin. En sais-tu quelqu'un?
JONAS. — Tout ce qu'il vous plaira : un menuet, une allemande, une ronde.
AGATHE. Voyons d'abord le menuet. (Saint-Firmin prend la main d'Agathe et so
prépare à danser.)
CHARLOTTE. — Pourquoi n'en danserions-nous pas deux à la fois? lEiie s'avance vers ciiarios.) Monsiour Charles ! .
CHARLES. — Excusez-moi, Mademoiselle, je ne sais pas danser. SOPHIE. — Il a pourtant appris deux ans entiers. • CHARLES. — C'est que je ne suis pas d'humeur fringante aujourd'hui.
CHARLOTTE, lui faisant la révérence. Ainsi me VOilà refuséo.
SOPHIE. — Mon petit cousin, prête-moi ton chapeau. ( a charlotte.) J'aurai l'honneur. Mademoiselle, d'être votre cavalier.
AGATHE. — Et si nous dansions un menuet à quatre?
LE PETIT .lOUEUR DE VIOLON
SAINT-FIUMIX. Mademoiselle, je suis à vos ordres. (Elles dansent un menuel à
quatre ; et, lorsqu'il est fini. Charlotte va prendre Saint-Firniin.)
cH.vrxLOTTE. — Monsieur de Saint-Firmin, je veux aussi danser avec vous.
sAixT-FiRMix. — Je serai ravi, Mademoiselle, d'avoir cet honneur.
AGATHE. — Je veux maintenant être ton cavalier, Sophie.
SOPHIE. — Je perds à tout cet arrangement, mon petit cousin ; mais il faut bien que je fasse à ces demoiselles les
^j '^ honneurs de ta complaisance. (EUes dansent un second menuet. Pon-
dant ce temps, Charles s'approche de la fenêtre, prend le gâteau de Jonas et se glisse hors de la chanihre.)
SOPHIE, à Saint-Firmin, qui s'essuie le front. Ah! te Voilà reudu.
11 faut convenir cjue, nous autres demoiselles, nous sommes dix fois plus fortes sur nos jambes que vous, Messieurs.
sAiNT-FiRMiN. — C'est cjuG VOUS Rvez bien plus d'agilité.
AGATHE, à Saint-Firmin. — Si votre cousin était aussi complaisant que vous, nous vous aurions bientôt mis sur les dents, car l'une de nous pourrait reprendre haleine, tandis que les deux autres danseraient. (EUes cherchent charies
do tous côtés.)
CHARLOTTE. — Ah ! il s'ou est allé ! tant mieux.
joNAs. — Jouerai-je encore un petit air?
SAiNT-FiRMix. — Nou, c'cu est assGz ; à moins que vous n'en demandiez davantage, Mesdemoiselles. Le pauvre malheureux ne sera pas fâché d'aller gagner ailleurs quelque chose. Je vous ai déjà dit le peu que j'avais dans ma bourse, et Charles a esquivé sa contribution.
CHARLOTTE. — Nous voulous toutes contHbuer avec vous.
AGATHE. — Cela va sans dire, (eiio tire sa bourse.) Tenez, monsieur de Saint- Firmin, voilà mes douze sous.
CHARLOTTE. — Voilà aussi les miens.
SOPHIE. — Tiens, mon petit cousin, voici une pièce de vingt-quatre sous, garde ton argent; ce sera pour nous deux.
SAINT-FIRMIN. — Nou, uou, Sophic ; je dois être le premier à payer.
(Il rassemble toutes les pièces, et les donne à Jonas.)
JONAS. — Je ne prendrai jamais tout cela : ce beau petit monsieur ne m'a promis que douze sous.
SAINT-FIRMIN. — Preuds tout, mon ami; nous avons tant de plaisir de pouvoir te faire du bien!
joNAs. — Que le bon Dieu vous en récompense! (a Sophie.) A présent, Mademoiselle, si vous vouliez avoir la complaisance de me donner un mauvais morceau de linge pour envelopper le gâteau que vous m'avez fait prendre.
SOPHIE. Je l'avais oublié. (Elle court à, une petite commode, et en Ure un mouchoir.)
Tiens, il est un peu usé, mais il servira bien pour cela.
joNAS. — Voyez, il n'est encore que trop bon. Je n'ose pas le recevoir. SOPHIE. — Je ne puis plus m'en servir, et je l'aurais donné à un autre. jONAS. — Que le bon Dieu vous récompense de votre générosité! (ii va à
la fenêtre pour prendre le gâteau.)
62 LE PETIT .lOT'Rl'H DE VIOLON
SOPHIE. Donne-le-moi, que je l'enveloppe. lOn cliorehe inutilement le giteau.)
JONAS. tristement. Il n'y est pluS.
SOPHIE. — C'est un bien mauvais garnement! il aura pris la portion du petit malheureux.
JONAS. — N'en soyez pas fâchée, ma jolie petite Demoiselle; je ne le regrette que par rapport à mon pauvre père.
SAiNT-FiRiiiN. — Si Charles n'était pas ton frère, sa gourmandise lui coûterait cher; mais il ne faut pas que le père de Jouas en souffre. Ma chère Sophie, si tu voulais me prêter les douze sous que tu voulais donner pour moi tout à l'heure ?
SOPHIE. — Non, mon cousin; je veux en avoir le mérite à moi seule. iA.ionas.) Tiens, voilà douze sous; achète à ton père un autre morceau de
gâteau. (Cluuidtlc et Agathe fouillent dans leurs bourses.)
cHAiiLdTTi:. — Tiens, voici encore quelque monnaie.
AGATHE. — Prends donc.
joNAS. — Bon Dieu! bon Dieu ! Non; c'est trop.
SAINT-FIUMIN lui tend la main avec attendrissement. OuC je SUis malhcureUX de
n'avoir rien de plus à te donner! Mais je suis orphelin, et je vis, comme toi, des bienfaits des autres.
JONAS. à saint-Firmin. — Je voudrals que vous ne m'eussiez pas amené ici, ou que vous reprissiez votre argent.
sAiNT-FiRMiN. — Ne te mets pas en peine de moi. Adieu; va chercher à gagner ta vie.
JONAS. en sortant, à Sophie. — Voilcà votre mouchoir, ma jolie Demoiselle.
SOPHIE. — Garde-le, si tu en as besoin.
JONAS. — Que le ciel vous conserve toutes en santé, et vous rende encore plus jolies. (Il sori.)