SCÈNE XII
VALENTIN, MATTHIEU, aecouianl au cri.
MATTHiEc. — Qui cst là? qui est-ce qui crie de la sorte? Quoi! c'est vous. Monsieur? Par quel hasard vous trouvez- vous ici à l'heure qu'il est? VALENTIN. — 0 mon cher Matthieu ! mon cher ami ! je me suis égaré.
M.\TTHIEIT, le ref<arihint d'abunl d'un air étonné, et poussant ensuite un éclat de rire. Y
pensez-vous. Monsieur? Moi, votre cher Matthieu? votre cher ami? vous vous trompez ! je ne suis qu'un vilain petit paysan. Est-ce que vous ne vous en souvenez plus? Laissez donc ma main, dont la peau n'est bonne qu'à tailler en semelles.
VALENTIN. — Mon cher ami, pardonne-moi mes outrages; et, par pitié, reconduis-moi au château. Tu auras une bonne récompense de maman.
MATTIIIEI', le regardant de haut en bas. AveZ-VOUS achevé de lire VOtre
Télémaque ?
VALENTIN, baissant les yeux d'un air confus. Ah !
MATTHIEU, mettant son doigt contre tenez et regardant le ciel. DitCS-moi, mOU petit
savant, combien la lune peut-elle être grande en ce moment-ci?
VALENTIN. — Epargne-moi, de grâce! et tire-moi, je t'en supplie, de cette forêt.
MATTHIEU. — Vous voyez donc, Monsieur, qu'on peut être un vilain petit paysan et cependant être bon à quelque chose ! Que ne donneriez-vous pas
à présent pour savoir votre chemin, au lieu de savoir la grandeur de la lune?
vALENTiiN. — Je reconnais mon injustice, et je te promets de ne plus faire le fier à l'avenir.
MATTHIEU. — Voilà qui est à merveille. Mais ce repentir de nécessité pourrait bien ne tenir qu'à un fil. 11 n'est pas mal qu'un petit monsieur sente un peu plus longtemps ce que c'est que de regarder le fils d'un honnête homme comme un chien dont on peut se jouer à sa fantaisie. Mais, afin que vous sachiez aussi qu'un brave paysan n'a pas de rancune, je veux passer cette nuit auprès de vous, comme j'en ai passé tant d'autres auprès de mes moutons en les faisant parquer. Demain, de bonne heure, je vous ramènerai à votre papa. Approchez, je veux partager ma chambre à coucher avec vous.
0 mon cher Matthieu !
-Allons, Monsieur, arrangez-vous à votre aise.
VALENTIN. — Où donc cst ta chambre à coucher?
MATTIIIEL. Nous y SOmmeS. (En Irappant sur la Icnc) Voici UIOU lit; prCUeZ
place ; il est assez large pour nous deux.
vALENTiN. — Quoi ! nous coucherons ici, à la belle étoile?
MATTiiiET. — Je vous assure. Monsieur, que le roi lui-même n'est pas mieux couché. Voyez, sur votre tète, quel beau pavillon ; de combien de gros diamants il est enrichi ! et puis notre belle lampe d'argent. (En montrant la lune.) Eh bien, que vous en semble ?
VALENTIN. — Ah ! mon cher Matthieu, je meurs de faim.
MATTHIEU. — Je peux encore vous tirer d'affaire. Tenez, voici des pommes de terre que vous accommoderez comme vous savez.
YALEN'TiN. — EUes sout crucs.
MATTHIEU. — 11 n'y a qu'à les faire cuire. Faites du feu.
VALENTIN. — Il en faut pour allumer. Et puis où trouver du charbon et du bois?
MATTHIEU, s'citendant sous un arbre
152 LA VAMTE PUNIE
MATTHIEU, ensouiiani. — Est-ce que VOUS ne trouveriez pas de tout cela dans vos livres ?
YALENTiN. — Mon Dleu, non, mon cher Matthieu.
.MATTim:r. — Eh bien, je vais vous montrer que j'en sais plus que vous
et que tous vos TélémaqUeS. (Il Ure de sa poche un briquet, une pierje à fusil et (le l'amadou.) Pink! voici déjà du feu; et vous allez voir. (U ramasse une poignée de feuilles sèches, (|u'il met autour de l'amadou, et il lait le moulinet de son bras, jusqu'à ce que le feu prenne.) Le toyer sera bientôt bâti, m met des morceaux de bois mort sur les feuilles allumées.) VoyeZ-VOUS ? (Il met les pommes do terre à côté du feu et les saupoudre de terre, qu'il pulvérise entre ses mains.)
Voici qui fera la cendre, pour les empêcher de brûler. (Lorsqu'elles sont bien proprement arrangées et recouvertes de terre, il renverse sur elles les feuilles allumées et les charbons de
branchages. 11 ajoute encore du bois sec, et souille de toute son haleine.) AveZ-VOUS UIl piUS beaU
feu dans votre cuisine ? Allons, voilà qui sera bientôt cuit.
VALENTix. — 0 mon cher ami ! comment pourrai-je te récompenser de ce que tu fais pour moi ?
MATTiuEi'. — Fi de vos récompenses! n'est-on pas assez payé lorsqu'on fait du bien ? Mais attendez un peu . Pendant que les pommes de terre cuisent, je vais vous chercher du foin qui est encore en meule dans la prairie. Vous dormirez là-dessus comme un prince. Prenez garde à bien gouverner le rôti.
(11 s'éloigne en chantant.)