‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 124 sur 153 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

Madame BE&UMONT, M. VERTSUILi, LÉONOA , Dir.IEB.

DIDIER , s'^élançant dans le salon , court i:ers M, P^ertcuil^ lui saute au cou j et l'embrasse avec tendresse. 0 mon cher monsieur ¥erteuil , mon tuteur , mon père? quelle joie j\ai de vous voir! j

MADAME BEAUMONT. Quc vcut dire cettc pétulance? Est-ce qu'il faut éloulTer ses amis?

M. YERTEUIL. Laisscz-lc faire , madame. Les transports de sa joie me flattent bien pins que des révérences froides et compassées. Viens, mon cher Didier, que je te presse contre' mon cœur. Quels doux souvenirs tu me rappelles! Oui, les voilà ceà traits nobles et celte ligure ahnable qui dis- \ tinguaient ton père !

MADAME BEAUMONT. Pourquoi n*'avoir pas mis

votre habit de taffetas et votre veste brodée ? On ne fait pas des visites en frac.

DIDIER. 3Iais, ma tante, pour m''habiller, il m'aurait falhi un peu de frisure. C'est un quart d'beure , au moins, que j'aurais perdu. Non, je n'aurais jamais eu la patience d'attendre.

M. VERTEuiL. J'aurais eu bien du regret aussi , je l'avoue , de voir un quart d'heure plus tard cet excellent enfant.

MADAME BEAUMOxNT. Eh bicu , mousicur , vous n'avez donc rien à nous dire , à votre sœur , ni à moi? Vous ne nous avez pas seulement souhaité le bon jour.

DIDIER. Daignez me pardonner, ma chère tante; j'étais si joyeux d'embrasser mon tuteur.! (^ Léc— nor^ en lui tendant la main.^ Tu ne m'en veux pas, Léonor?

lÉomor , sèchement. Non, monsieur.

M. VERTEUIL. Yeuillcz l'excuscr, madame, à ma considération. Je serais fâché d'être pour lui un sujet de reproche.

MADAME BEAUMOiNT, à part. Je n'y saurais tenir plus longtemps. {A M. Verteuil.) Youlez-vous bien permettre , monsieur? J'aurais quelques ordres à donner à la maison.

M. A^ERTEuiL. Nc VOUS gêuez pas , madame, je vous en supplie.

MADAME BEAUMO]NT , htts à Léonoï'. Est-cc quo tu veux être témoin de leur insupportable entretien? {Hant.) Suivez-moi, Léonor , j'ai besoin de vous.

léonor. Non , ma tante ; je resterai avec M. Verteuil , s'il a la bonté de me le permettre.

M. VERTEUIL. Très volonliers , mon enfant.

(JMadame Beaumont sort avec un air de dépit.) SCENE XI.

M. VERTEUIL , X.ÉONOH ^ DIDIER.

M. VERTEUIL. Eh bicu , mon cher Didier, eston content de toi dans la pension?

DIDIER. Cest à mon maître de vous le dire. Je ne me crois pas cepentlant mal dans son amitié.

M. VERTEUIL. QucUes sont à présent tes études?

DIDIER. Le grec et le latin , d^ibord ; ensuite la géographie, l'histoire et les mathématiques.

léonor, à paît. Voilà bien des choses dont je savais à peine le nom .

M. VERTEUIL. Et y fais-tu quelques progrès?

DIDIER. Oh! plus j'apprends, plus je vois que j'ai encore à m'instruire. Je ne suis pas le dernier de mes camarades, toujours.

M. VERTEUIL. Et Ic dessin , la danse , la musique ?

DIDIER. De tout cela un peu aussi. Je m'applique davantage dans cette saison à la musique et au dessin , parce que le maître dit qu'il ne faut pas faire trop d'exercice dans l'été. En revanche , pendant l'hiver , je pousse plus vigoureusement la danse , parce que l'exercice convient mieux alors.

M. VERTEUIL. Yoilà qui me paraît fort bien entendu.

DIDIER. D'ailleurs je ne veux pas y donner beaucoup de tcmjjs. Je ne m'en occupe guère que dans mes heurcsderécréation, ou après avoir fini mcsde-

voirs. L''essentiel , dit le maître , est de former nK)n cœur , et d*'enrichir mon esprit de belles connaissanees , pour vivre honorablement dans 1« monde , me rendre utile à mon pays et à mes semblables , et devenir heureux moi-môme par ce moyen.

M. VERTEUiL, le prenant dans ses hras. Embrasse-moi, mon cher Didier.

LÉONOR, à part. Si c'est là Tessentiel, matante Ta bien néghgé.

DIDIER. Oh! mon cher monsieur Verteuil, je ne suis pas tout à fait si bon que vous l'imagineriez peut-être.

M. VERTEUIL. Commcnt cela , mon ami?

DIDIER. Je suis un peu étourdi , un peu dissipé. Par exemple , je brouille quelquefois mes heures , et je fais dans Tune ce que j'aurais dû faire dans l'autre. J'ai de la peine à me corriger de quelques mauvaises habitudes , et je retombe par légèreté dans des fautes qui m'ont causé dix fois du repentir.

M. VERTEUIL. Et y rctomberas-tu encore ?

DIDIER. Vraiment non, s'y j'y pense; mais j'oublie presque toujours mes bonnes résolutions.

M. VERTEUIL. Jc suis fort aise , mon ami , que ta remarques toi-même tes défauts. Reconnaître ses défauts est le premier pas vers le bien. Qu'en penses-tu , Léonor ?

légisgr. Je pense que je ne suis ni étourdie ni dissipée , et que je n'ai pas les défauts de mon frère.

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a. VERTEuiL. D'autres, peut-être?

lÉoa'OR. Ma tante ne m'*eû a jamais rien dit.

M. VErxTEUiL. Elle devrait être la première à les apercevoir. Mais la tendresse nous aveugle quelquefois sur les imperfections de nos amis. Je ne dis pas cela pour te fâcher.

LÉOAOR, à part. Le vilain homme! Il flatte mon frère, et il n'a que des choses désagréables à me dire.

M. VERTEUIL. Restczici, mes enfants, je vaisvoir si mon domestique a tiré mes efl'ets de la vahse. J'ai quelque chose pourvous,et je serai bientôt de retour. (// sort. )

DIDIER. Oui, oui, nous vous attendrons. Ne tardez pas longtemps.

SCEi\E XII.

LÉONOR, DIOIEB.

LÉOKOR. Il peut garder ses cadeaux. Ce sont de belles choses, je crois, qu'il nous apporte.

DIDIER. Que dis-tu, Léouor ? Tout ce que lu as dans ton appartement et sur ta personne ne te vieut-il pas de notre cher bienfaiteur ? Ah ! quand il ne me donnerait qu'une bagatelle, je serais toujours sensible à sa bonté.

LÉONOR. Non; je suis si dépitée contre lui , contre moi, contre ma tante I... Je crois que je battrais tout l'univers.

DIDIER. Comment! et moi aussi? Qu'as-lu doue, ma pauvre sœur ? {Il lui prend la main.)

LÉONOR. Si tu avais été aussi maltraité!

l'ami des enfants. 4S3

DIDIER. Toi mallraitëe ! et par qui ? Ma tante ue te laisse pas prendre Tair de peur de t''emiuimer 5 et je crois qu"'elle mettrait volontiers la mai)i sous tes pieds, pour t"*empêclier de toucher la terre.

LÉONOR. Oui, mais M. Verteuil? C^est un homme si grossier !

DIDIER. Comme tu parles, ma sœur! Il est, au contraire, si indulgent! si hon!

LÉo^oR. Je'n^ai rien fait à sa fantaisie ; mon chant, mon dessin, ma danse, tout cela n''est rien pour lui; il méprise ce que je fais, et me parle de choses essentielles que j'aurais dû apprendre.

DIDIER. Ecoute, je crois qu'il a raison.

LÉONOR. Il a raison! Et ma tante, elle a tort, n''est-ce pas? Qu'est-ce qu'il entend par ces choses essentielles?

DIDIER, ,1e peux te le dire sans être bien savant.

LÉONOR. Olioui, toi! qu'est-ce donc?

DIDIER. Dis-moi, Léonor, lis-tu quelquefois?

LÉOiNOR. Sans doute, quand j'ai le temps.

DIDIER. Et que lis-tu alors?

LÉONOR. Des comédies pour aller au spectacle, ou un gros recueil de chansons pour les apprendre par cœur.

DIDIER. Vraiment, voilà de bonnes lectm-es pour ton âge ! Crois-tu qu'il n'y ait pas de livres plus instructifs?

LÉONOR. Quand il y en aurait, où, trouver un moment pour les lire ? Ma toilette du matin et mon déjeuner m'occupent jusqu'à dix heures. Ensuite,

rient le maître de danse jusqu''à on^e ; après lui le mattre de dessin. Neiis dînons. A quatre heures ma leçon de musique; puis je m*'habille pour le soir ; puis nous allons faire des ^ysites, ou nous en recevons, et puis nous voilà au bout de la journée.

DIDIER. Est-ce tous les jours la même chose ?

LEOïsoR. Sans contredit.

DIDIER. Oh bien ! mon maître a des fdles grandes à peu près comme toi ; mais leur temps est tout autrement partagé que le tien.

léonor. Comment donc, mon frère?

DIDIER. D''abord, à six heures Pété, à sept heures rhiver, elles sont habillées pour tout le jour.

lÉonor. Elles ne dorment donc point, ou elles sont assoupies dans la journée ?

DIDIER. Elles sont plus éveillées que toi. Cest qu'elles se couchent à dix heures.

LÉONOR. A dix heures au lit ?

DIDIER. Sûrement, pour se lever de bonne heure le lendemain. Tandis que tu dors encore, elles ont déjà reçu des leçons de géographie, d'histoire et de calcul. A dix heures elles prennent raigullle ou la navette, et vers midi, elles s'occupent avec leur mère de tous les détails de la maison.

LEONOR, d\m air de mépris. Est-ce qu'on en veut faire des femmes de charge?

DIDIER. J'espère qu'une si bonne éducation leur procurera un sort plus heureux. Mais ne doiventelles pas savoir commander aux domestiques, ordonner un repas, conduire un ménage ?

LÉONOR. Etraprès-midi s*'occupent-elles encore?

DIDIER. Pourquoi non? Elles ont leur écriture et leur clavecin. Le soir on se rassemble autour d'une table, et Tune d'elles lit à haute voix les conversations (TEmilie ou le Théâtre dPéducation^ tandis que les autres travaillent au linge du ménage ou à leurs ajustements.

LÉONOR. Elles ne prennent donc jamais de récréation ?

DIDIER. Que dis-tu? Elles s'amusent mieux que des reines. Tous ces travaux sont entremêlés de petits jeux, d'entretiens agréables. Elles rendent aussi et reçoivent quelquefois des visites ; mais toujours leur sac à ouvrage à la main. Je ne les ai jamais vues oisives un moment.

LÉONOR. Ah! c'est apparemment ce qu'entendait M. Verteuil. Matante dit cependant que c'est une éducation commune, qui ne convient qu'à des enfants de bourgeois.

DIDIER. Oui, comme nous le sommes. Mais quand elles seraient de condition, ces instructionslà ne leur seraient pas inutiles. Il faut bien qu'elles connaissent le travail d'une maison, pour le faire exécuter par leurs domestiques. Si elles n'y entendent rien, tout le monde s'accordera pour les tromper, et plus elles seront riches , plus tôt elles seront ruinées.

LÉONOR. Tu m'épouvantes, mon frère. J'ignore absolument tout cela. A peine sais-je manier une aiguille. Cependant je viens d'apprendre que nous

n'avons rien qne ce que nous tenons de M. Verteuil.

'DIDIER. Tant pis, ma chère Léonor; car s'il venait à nous abandonner, ou si nous avions le malheur de le perdre — Mais peut-être que ma tante est riclie ?

LÉONOR. Oh non, elle ne Test pas. Elle me Ta dit tout à l'heure. A peine aurait-elle de quoi vivre elle-même. Que deviendrions-nous tous les deux?

DIDIER. Je serais un peu embarrassé d'abord. Mais je mettrais ma confiance en Dieu, et j'espère qu'il ne m'abandonnerait pas. 'Il se trouve toujours des personnes généreuses dont nous nous gagnons l'amitié par nos talents, et qui se font un plaisir de nous employer. 'Par exemple, dans quelques années, lorsque je serais un peu plus avancé dans ce que j'apprends , je pourrais montrer à des entants moins instruits que moi ce que je saurais. Je m'instruirais tous les jours davantage, et avec du courage et de la conduite, l'habitude du travail et de l'application, on s'ouvre tôt ou tard un chemin pour arriver à la fortune.

LÉONOR. Et moi, que me serviraient mon chant et mon clavecin, mon dessin et ma danse? Je mourrais (le misère avec ces vaines perfections.

DIDIER. VoiUi pourquoi notre tuteur demïmdait si Von ne t'avait pas fait apprendre des choses plus utiles que celles qui ne servent qu'au plaisir et à l'agrément —

LÉONOR. Oui, et quelquefois au chagrin; car lorsqueje danse, ou que je fais de la musique dans

la société, si Tonne me donne pas autant de louanges que je m'en crois digne, je suis d''une humeur.... Je t'avouerai que je m'y ennuie aussi fort souvent.

DIDIER. Et de quoi vous entretenez-vous donc?

LÉONOR. De modes, de parures, de comédies, de promenade, d'histoires de la ville. Nous répétons dans une maison ce que nous avons appris dans l'autre ; mais tout cela est bientôt épuisé.

DIDIER. Je le crois. Ce sont des sujets bien pBuvres, quand on pense à tout ce que la nature dffre d'admirable ànos yeux, et à tout ce qui se passe autour de nous dans la grande société de l'univers. Voilà les objets dignes de nous occuper, et qui peuvent nous apprendre à réfléchir sur nous-mêmes.

LÉooR. Tu viens de m'en convaincre. Quoique plus jeune de deux ans, tu es déjà bien plus formé que moi. Oh ! combien ma tante a néghgé de choses utiles dans mon éducation !

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