‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 15 sur 153 · SCENE XV · texte numérisé non relu

SCENE XV

M* DE CHESSAC , MME DE CHESSAC , ADRIEN , JXTLZE , GODE- DEFHOI.

M. DE CRESSAC. Godêfroï I Godefroi! cet imbé-

t'AMI DES ENFANTS. 91

cile! il craint sans doute... Appelle-le toi-même, Adiien.

•A'DRî«N. Godefroi, viens donc.'Ne crains rien, je suis encore vivant.

GODEFROi, du 'haut de la coHine . ^iSl-^ce bien -Vitki an moins?

ADRIEN. As-tu jamais entendu parler les morts ?

«GODEFROi , nccourant à toutes jambes j puis ig^arrétant tout â coup. Vous n'allez pas me ren- ^wyer, monsieur? sans quoi ce ne serait pas la peine de m'*avancer.

M. DE CRESSAC. Vois, malheurcux, l'effet de ta bêtise.

MADAME DE CRESSAC. Tu asfaillimc tucF monfils.

ADRIEN. Pardonnez-lui, je vous prie. Ce nVst pas sa faute.

GODEFRoi. Sûrement. J^lui disais de ne passWfrayer. {^Adrien lui tend la main.") Je suis biea aise que vous ne m'en veuillez pas de mal. Oh! je ne dirai plus une autrefois que les gens sont morts," à moins de les avoir vus à dix pieds sous la terre. SCENE XVI.

^3E«' DE CRESSAC , MKE DE CRESSAC , JULIE , ADRIEK , THO- MAS , JEANNE , SVZETTE , LVBIIT.

THOMAS, courant. Ah! le malheureux ! Où estai? où est-il ?

. BUZ.ETTE, montrant Gode froi.T^ïïei, mon père, \t voilà. {Godefroi épouvanté se retire derrièî'e i.'M. de Cressac.)

lîHOMAS. Quevois-je? {Swzette et Lubincou—

rent vers Adrien^ quilespîésenteàJulie. Jeanne se précipite sur la main de madame de Cressac et lahaise\ Thomas se jette atix genoux de M, de Cressac et les tient embrassés.)

M. DE CRESSAC^ 7'eleva7it Thomas. Que fais-tu, mon ami ? à mes pieds ? Toi , mon sauveur, le sauveur de toute ma famille !

THOMAS. Oui , monsieur , c'est une nouvelle grâce que vous me faites après tant d"'autres. J'ai pu vous prouver combien je suis reconnaissant de tous vos bienfaits.

M. DE CRESSAC. Tu as fait pour moi plus que je n''ai fait, plus que je ne pourrai faire de toute ma vie.

THOMAS. Que dites-vous? c'*cst un service d''un moment. Et moi , il y a plus de huit ans que je vis heureux par vos bontés. Voyez ces champs , cette ferme; c'est de vous que je les tiens. Vous avez tout perdu; souffrez que je vous les rende. Je vivrai assez heureux du souvenir de n'avoir pas été ingrat envers mon bienfaiteur.

M. DE CRESSAC. Eh bien! mon ami, je les reprends , mais pour te donner des champs dix fois plus vastes et pUis fertiles. La cassette que tu m'as sauvée contient la meilleure partie de ma fortune , et je te la dois. N'ayant plus de logement à la tille, je vais habiter mes terres, tu m'y suivras. Nous y vivrons tous ensemble. Tes enfants seront les miens.

ADRIEN. Ah , mon papa ! j'allais vous en prier. Voici ma sœur de lait Suzette, voilà Lubin. Si vous saviez toutes les amitiés qu'ils m'ont faites! Je serais peut-être mort aussi sans leurs secours.

MADAME BECRESSAc^ serrant la main de Jeanne, Eh bien ! nous ne ferons tous qu'une famille heureuse de s"'aimer.

JEANNE. Venez, en attendant , prendre quelque repos. Excusez-nous, si nous ne vous recevons pas comme nous Taurions désiré.

THOMAS, regardant du côté de la colline. Voici le chariot qui arrive , et des malheureux qui le suivent. Permettez-vous que j'aille leur offrir quelque secours?

M. DE cRESSAc. Ah ! je vais avec toi les consoler. Je suis trop intéressé dans Tévénement cruel qui cause leurs peines. 0 jour que je croyais si malheureux , tu me rends bien plus que tu ne me fais perdre! Pour quelques biens que tu m'enlèves, tu me donnes une nouvelle famille , et des amis dignes de mon cœur !

M. Sage n'avait reçu de ses pères qu'une fortune bornée , mais à laquelle il avait su toujours conformer ses goûts et ses désirs ; et quoiqu'il fût obligé de se priver de bien des choses dont il voyait les autres jouir en abondance , jamais un sentiment jaloux n'avait troublé l'égalité de son humeur et la paix de son ame.

Le seul regret qu'il eût éprouvé dans le cours de sa vie , était celui d'une épouse vertueuse , que la mort avait frappée dans ses bras. Un fils, tout jeune

94^ l'ami des enfaxts.,

encore , restait seul pour le consoler ; et le bonheur de cet enfant devint Tobjel de tous ses soins.

Philippe tenait de la nature une imagination très^ sensible, par laquelle son père avait trouvé le secret de former de bonne heure sa raison : c'était, en lui montrant tous les objets sous leur vrai point de vue, qu'il lui en avait donné les premières idées. Par une suite d'images fortes , présentées aveci ordre , et dans un moment choisi pour leur effet, il avait déjà fait prendre à ses réflexions un caractère de justesse et de profondeur.

Satisfait de son sort , ce père tendre voulut sur-" tout inspirer à son fils les principes auxquels il de-« vait le calme de sa vie et la sérénité de son cœur* Oui, se disait-il à lui-même, si je puis Taccou— tumer à être content de ce qu'il possède , et à net pas attacher un grand prix à ce qu'il ne peut obtenir , j'aurai travaillé plus utilement pour sa félicité que si je lui laissais un immense trésor.

Occupé sans cesse de cette importante leçon , il mena un jour son fils, pour lapremière fois, dans un magnifique jardin , ouvert au public. Philippe , dès] l'entrée, fut saisi d'un sentiment de surprise et d'ad-» miration. L'éclat et le parfuna des fleurs , la pix)fu«»^ sion des statues, la largeur imposante des allées >. raflluence d'hommes et de femmes qui se piome— naient superbement vêtus sous des voûtes de verdure^ les mouvements confus de cette foule empressée, le murmure de leurs discours, le bruit des jets d'eaux et des cascades, tout plongeait ses esprits dansi

une rêverie profonde. Il promenait ses yeux dW air égaré, et frappait dans ses mains. Son père, le voyant bien pénétré de toutes ces impressions , Temmena dans un bosquet plus solitaire, pour rendre un peu de repos à ses sens trop vivement émus. Il lui proposa ensuite de prendre quelques rafraîchissements. Philippe y consentit avec joie ; et lorsqu"'il eut satisfait son appétit : Mon papa , dit-il, comme on est bien ici ! Ah ! si nous avions un aussi beau jardin! Avez-vous fait attention au nombre des voitures quMl y avait à la porte ? Et tous ces gens qui se promènent là-bas , comme ils sont richement habillés ! je voudrais bien savoir pourquoi nous som^ mes obligés de vivre avec tant d^épargne , lorsque les autres ne se refusent rien : je commence à voir que nous sommes pauvres. Mais pourquoi les autres sont-ils plus riches? Ils ne sont certainement pas plus honnêtes gens que nous deu.x:.

Tu parles comme un enfant , lui répondit son père; je suis très riche , moi.

PHILIPPE. Où sont donc vos richesses?

M. SAGE. J''ai un jardin beaucoup plus grand quQ celui-ci.

PHILIPPE. Vous, mon cher papa? Oh! je voudrais bien le voir.

M. SAGE. Suis-moi , je vais te le montrer.

Il prit son fils par la main, et le conduisit dans la campagne. Ils montèrent sur une colline du haut de laquelle s*'étendait une perspective admirable. A droite , on découvrait une vaste forêt, dont les

extrémités se perdaient dans Thorizon. A gauche, on voyait s''entrecouper, dans un agréable mélange, de riants jardins , de vertes prairies et des champs couverts de moissons dorées. Au pied de la colline serpentait un vallon , arrosé dans toute sa longueur par mille petits Ruisseaux. Tout ce paysage était animé. Dans son immense étendue, on distinguait des pêcheurs qui jetaient leurs filets, des chasseurs qui poursuivaient des cerfs fugitifs avec leurs meutes aboyantes , des jardiniers qui remplissaient leurs corbeilles d'*herbages et de fruits , des bergers qui conduisaient leurs troupeaux au son des musettes, des moissonneurs qui chargeaient des chariots de leurs dernières gerbes et les précédaient en dansant autour de leurs bœufs. Ce tableau délicieux captiva longtemps dans une extase muette les regards de M. Sage et de son fils. Celui-ci rompant enfin le silence dit à son père :

Mon papa, arriverons-nous bientôt à notre jardin?

M. SAGE. Nous y sommes, mon ami.

PHILIPPE. Mais ceci n'est pas un jardin , mon papa ; c'est une colline.

M. SAGE, Regarde aussi loin que lu pourras voir autour de toi, voilà mon jardin. Celle foret, ces champs, ces prairies, tout cela m'appartient.

PHILIPPE. A vous? C'est vous moquer de moi.

M. SAGE. Je ne me moque point. Je vais te faire voir tout à Theure que j'en dispose en maître.

PHILIPPE. Je serais charmé d'en être bien sûr.

M. SAGÇ. Si tu avais tout ce pays, dis-moi, qu'eu ferais-tu ? •

PHILIPPE. Ce que Ton fait d^un bien qui est à soi.

M. SAGE. Mais quoi encore?

PHILIPPE. Je ferais abattre des arbres dans la forêt pour me chauffer cet hiver , j''irais à la chasse du chevreuil , je pécherais du poisson , j''ëlèverais des troupeaux de bœufs et de brebis , et je recueillerais les riches moissons qui couvrent ces campagnes.

M. SAGE. Voilà un plan qui me paraît bien entendu , et je me félicite de ce que nous nous rencontrons dans nos idées. Tout ce que tu voudrais faire , je le fais déjà, moi.

PHILIPPE. Comment cela donc?

M. SAGE. D'abord , j'envoie couper dans cette forêt tout le bois dont j'ai besoin.

PHILIPPE. Je ne vous ai jamais vu donner vos ordres.

M. SAGE. C'est qu'on al'avisement de les prévenir. Tu sais qu'il y a du feu toute l'année dans notre cuisine , et tout l'hiver dans nos appartements. Eh bien , c'est du bois que j'en tire.

PHILIPPE. Cela peut être; mais il faut le payer.

M. SAGE. Si j'étais celui que tu crois le véritable propriétaire de cette forêt , ne serais-je pas obligé de le payer tout de. même ?

PHILIPPE. Non, sans doute. On vous l'apporterait, sans que vous eussiez rien à débourser.

M. SAGE. Tu crois cela? Je pense , au contraire qu'il me reviendrait peut-être plus cher. Car alors, n'aurais-je pas à payer des gardes pour veiller à ma

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forêt, des maçons pour rcnclore de murs, des bûcherons pour y exploiter les arbres?

PHILIPPE. Passe pour cela ; mais vous ne pouvez pas y allez chasser !

M. SAGE. Et pourquoi veux-tu que j'y chasse?

PHILIPPE. Pour avoir votre provision de gibier.

M. SAGE. Est-ce que nous pourrions manger im cerf ou un chevreuil à nous deux ?

PHILIPPE. 11 faudrait être de bon appétit.

M. SAGE. Ne pouvant aller moi-môme à la chasse, fy envoie des chasseurs pour moi. Je leur donne rendez-vous à la halle, où ils m'^apportent tout ce qui m"'est nécessaire.

PHILIPPE. Pour votre argent?

AI. SAGE. D'accord; mais c'est encore pour moi une bonne affaire; car je n'ai point de gages à leur paver, je n'ai besoin de leur fournir ni poudre, ni plomb, ni fusil. Tous ces furets, ces braques , ces chiens courants, Dieu merci, ce n'est pas mon pain qu'ils dévorent.

PHILIPPE. Sont-elles aussi à vous ces vaches et» ces brebis qui paissent là-bas dans la prairie?

M. SAGE. Vraiment oui; ne manges-tu pas tous les jours du beurre et du fromage ? C'est elles qui me le fournissent.

PHILIPPE. Mais, mon papa, si tous ces troupeaux, si toutes ces petites rivières sont à vous , pourquoi n'avons-nous pas à notre table de grands plats de viandes et de poissons^ comme les geus riches ?

l'ami des e>fams.

M. SAGE. Est-ce quMls mangent tout ce qu'on leur sert?

PHILIPPE. Non; mais ils peuvent clioisir sur la table.

M. SAGE. Et moi, je fais mon choix avant de m"'y mettre. Tout le nécessaire m'appartient. Le superflu , il est vrai, n'est pas à moi. Mais qu'en ferais-je, s'il m'appartenait? lime faudrait aussi un estomac superflu.

PHILIPPE. Les gens riches font bonne chère , et vous n'en faites pas?

M. SAGE. Je la fais bien meilleure. J'ai une sauce qui leur manque presque toujours dans leurs grands festins, c'est le bon appétit.

PHILIPPE. Et de l'argent pour satisfaire mille petites fantaisies, en avez-vous autant. qu'eux?

M. SAGE. Bien davantage ; car je n'ai pas de fantaisies.

PHILIPPE. Il y a pourtant du .plaisir à les contenter.

M. SAGE. Centfoisplus encore à être content^ et je le suis.

PHILIPPE. Mais enfin, le bon Dieu les aime plus que vous, puisqu'il leur a donné de grands trésors d'or et d'argent.

M. SAGE. Philippe, te souviens-tu de cette bouteille de vin muscat que nous bûmes l'autre jour, que nous avions prié ton oncle à dîner?

PHILIPPE. Oui, mon papa; vous eûtes la bonté de m'en donner un petit verre presque tout plein.

M. SAGE. Tu vins m''en demander une seconde fois. J'aurais bien pu fen donner, puisqu''il en restait encore. Pourquoi ne t''en donnai-je pas?

PHILIPPE. C'est que vous aviez peur que cela ne me fît mal.

M. SAGE. Je me souviens de te Tavoir dit. Pensestu que j'eusse raison?

PHILIPPE. Oui, mon papa; je sais que vous ra'air mez et que vous ne cherchez que mon bonheur. Ainsi, vous ne m'auriez pas refusé un peu de vin muscat , si vous aviez pensé que cela pût me faire du plaisir, sans m'incommoder.

M. SAGE. Et crois-tu que le bon Dieu ait moins de tendresse pour toi que moi-même?

PHILIPPE. Non, mon papa, je ne puis le croire ; vous m'avez raconté tant de merveilles de sa bonté !

M. SAGE. D'un autre côté, crois-tu qu'il lui fût difficile de te donner de grandes richesses ?

PHILIPPE. Oh ! non, pas plus qu^à moi de faire présent à quelqu'un d'une poignée de sable.

M. SAGE. Eh bien! si, pouvant t'en donner, il ne t'en donne pas, et que cependant il t'aime , que doistu penser de son refus?

PHILIPPE. Que les richesses que je lui demande pourraient m'êtrc dangereuses.

M. SAGE. Cela te paraît-il assez clair ? • PHILIPPE. Oui, mon papa, je n'y vois rien à dire; cependant...

M. SAGE. Pourquoi secoues-tu la tête? Tu as

certainement encore quelque poids sur le cœur, disle-moi.

PHILIPPE. Je pense que, malgré vos raisons, il n"'est pas à vous tout ce pays-là.

M. SAGE. Et pourquoi le penses-tu?

PHILIPPE. Parce que vous ne pouvez pas en jouir comme vous voulez.

M. SAGE. Connais-tu monsieur Richard?

PHILIPPE. Si je le connais? Oh dame! c''est lui qui a de beaux jardins!

M. SAGE. Et peut-il en jouir comme il veut?

PHILIPPE. Ah! le pauvre homme, il ne le peut guère ; il n'ose pas manger seulement une grappe de chasselas.

M. SAGE. Il a cependant dans son jardin des treilles superbes.

PHILIPPE. Oui, vraiment; mais cela Fincom— mode.

M. SAGE. Tu vois donc qu''on peut posséder beaucoup de choses , et cependant n'*oser en jouir comme on veut. Je n''ose jouir de mon jardin comme je le voudrais , parce que ma fortune ne me le permet pas; et M. Richard n''ose jouir à son gré du sien, parce que sa santé le lui défend. Je suis encore le plus heureux.

PHILIPPE. Mon papa, vous aimez à monter à cheval, n'est-il pas vrai?

M. SAGE. Oui , cet exercice me fait beaucoup de bien, lorsque j''ai le temps de le prendre.

PHILIPPE. Eh bien ! si cette prairie est à vous ,

pourquoi n''en récoltez-vous pas le foin pour en

nourrir un cheval ?

M. SAGE. Cest ce que je fais. Cette meule de foin que tu vois là-bas est peut-être pour celui que je monte.

PHILIPPE. Vousn''en avez pourtant pas dans votre écurie ?

M. SAGE. Dieu me préserve de cet embarras ! PHILIPPE. Oui, mais aussi vous ne le montez pas lorsque vous voulez?

M. SAGE. Tu te trompes; car je suis assez sage pour ne le vouloir que lorsque j^en ai besoin, et alors je me le procure pour un ccu. Dieu merci, je peux en faire la dépense.

PHILIPPE. Croyez-vous qifil ne vous serait pas bien plus commode d'avoir deux beaux chevaux grispommelés pour vous traîner dans un bon carrosse?

31. SAGE. Cela serait assez doux. Mais quand je pense à tous les inconvénients d'une voilure , au l3esoin que Ton a sans cesse du sellier , du charron et du maréchal ; à la dépendance où Ton vit de la santé de ses chevaux et de rexactitude de son cocher ; aux risques infinis dont on est menacé à chaque pas ; aux suites funestes de la mollesse , dont on prend le goùl ; en vérité , je n'ai pas de regret de ne faire usage que de mes jambes. Elles m'en dureront plus longtemps. Mais voilà le soleil qui se couche ; il est temps de nous retirer. Allons , mon ami , nV'S-lupas content d'avoir vu mon domaine? PHILIPPE. Ah, mon papa! je le serais bien davantage , si tout cela était réellement à vous.

l'ami des E>iFA>TS. ^ 103

'M. Sage sourit à sou fils , et le prenant par la main , il descendit avec lui de la colline. Ils passaient auprès d'une prairie , qu"'ils avaient prise d^eu haut pour un étang, parce qu'elle était couverte d'eau. Ah, mon Dieul s'écria M. Sage : vois-tu ce pré qui ne fait plus qu'une mare? Il faut que le ruisseau voisin se soit débordé avant la fenaison. Tonte la récolte de foin est perdue pour cette année.

PHILIPPE. Celui à qui appartient cette prairie sera , je crois , bien triste quand il verra tout son foin gâté.

M. SAGE. Encor'e s'il en était quitte pour cela! Mais il faudra faire des réparations aux digues du. ruisseau , construire peut-être une nouvelle écluse." Il sera bien heureux, s'il n'y dépense pas le produit de dix années de sa prairie.

PHILIPPE. Quel bonheur que celui-là !

M. SAGE. Il me semble qu'il y avait ici près un moulin.

PHILIPPE. Il y est aussi toujours , mon papa. Tenez , tenez , le voyez-vous ?

M. SAGE. Tu as raison, je le vois à présent. C'est que je ne l'entendais pas aller. O mon Dieu ! je parie que l'inondation en a emporté les rouages. Voyons. Justement. Le voilà tout délabré; que deviendra le malheureux propriétaire ? Il faut qu'il soit bien riche pour résister à toutes ces pertes.

PHILIPPE. Je le plains de tout mon cœur. Mais, mon papa , la journée des ouvriers est finie ; pourquoi les maçons demeurent-ils encore à l'ouvrage ?

M. SAGE. Je n"'cn sais rien. Il n^y a qu^à le leur demander. Mon ami, voudriez-vous bien nous dire pourquoi vous restez si tard au travail?

LE MAÇON. Monsieur, nous y passerons encore toute la nuit. Hier, dans Tobscurité , des voleurs vinrent abattre ce pan de muraille pour entrer dans le parc , et voler les meubles d''un pavillon qu'on venait de faire construire. On ne s'en est aperçu que ce matin , et il est fort heureux qu'on ne les ait pas pris sur le fait.

M. SAGE. Et comment donc cela?

LE MAÇON. Cest qu'on a trouvé dans le parc des mèches qu'ils y avaient répandues , apparemment pour mettre le feu à la forêt , si on était venu les surprendre , afin de se sauver à la faveur du tumulte et delà confusion de l'incendie. Le propriétaire de cette terre est encore, comme vous voyez, fort heureux dans son malheur , car il aurait pu perdre toute sa forêt, au lieu qu'il ne lui en coûtera que les réparations de sa muraille, la dépense d'un garde de plus pour veiller la nuit, et la perte des meubles de son pavillon , qui, à la vérité, étaient fort précieux.

Mon fils , dit M.. Sage à Philippe , après avoir fait quelques pas en silence , que dis-tu de tous ces malheurs? Te causent-ils beaucoup de chagrin?

PHILIPPE. Pourquoi m'en chagriner, mon papa ? Je ne souffre en rien de ces pertes.

M, SAGE. Mais si cette terre t'appartenait de la même manière que les jardins de M. Richard lui

appartiennent , et qu^en te promenant aujourd^mi tu eusses vu tes prairies inondées , ton moulin emporté , un pan de la muraille de ton parc démoli , et ton pavillon mis au pillage , t'en retournerais-tu à la maison aussi tranquille que tu me parais Tètre?

PHILIPPE. Mon Dieu non! Je serais, au contraire, bien triste d'*essuyer de si grandes disgrâces en un jour.

M. SAGE. Et si tu avais tous les jours de semblables disgrâces à souffrir ou à craindre , serais-tu alors plus heureux que tu ne Tes à présent ?

PHILIPPE. Je serais mille fois plus malheureux.

M. SAGE. Eh bien , mon ami ! tel est le sort de presque tous ceux qui possèdent de grands biens. Sans parler des soucis qui les agitent , et des besoins sans nombre qui les tourmentent , Téclat de leur fortune devient souvent lui-même Torio-ine de sa décadence. Il suffit d'une seule année stérile , ou d'une seule méprise dans leurs avides projets , pour en entraîner le bouleversement. Comme ils craindraient de perdre de leur considération imaginaire , s'ils imposaient quelques sacrifices à l'orgueil de leur luxe, plus leurs revers sont frappants, plus ils croient devoir étaler de faste et de somptuosité pour soutenir l'opinion de leur opulence, et établir un crédit imposteur. Quel est donc l'effet de cette misérable vanité ? Leurs domestiques , frustrés du prix de leurs services , introduisent un brigandage effréné dans toute la maison. La cuhure de leurs biens étant négbgée , ainsi que

106 l'ami Dl.S ENFAMS.

Téducation de leur famille , leurs terres tombent en friche , et ne produisent plus que des moissons avortées; leurs enfants, abandonnés à tous les vices, commettent des actions déshonorantes, qu'ils sont forcés d'étouffer à prix d'argent. Toutes leurs vastes possessions, saisies par d'inexorables créanciers, achèvent de dépérir sous une administration de rapine. Le gouffre des procédures en engloutit les derniers débris; et ces favoris de la fortune, si fiers de leurs trésors, de leurs honneurs, et des jouissances de leur mollesse , tombent tout à la fois dans l'indigence , l'opprobre et le désespoir.

PHILIPPE. Ah, mon papa! quel tableau venezvous de m'offrir !

M. SAGE. Celui qui se présente atout moment dans la société ; et n'imagine pas qu'il y ait rien d'exagéré dans cette peinture. Je le ferai voir chaque jour dans les papiers publics l'iiistoirc du renversement de quelque grande maison ; leçon frappante , que la providence expose sans cesse aux regards des riches , pour les avertir du sort qui menace leur folie et leur orgueil î Nous irons demain devant ces superbes hôtels qui excitent ton envie ; je t'y ferai lire la ruine des hôtels^oisins , affichée sur toutes leurs colonnes, jusqu'à ce qu'elles soient elles-mêmes enveloppées du décret de leur propre ruine. Eh! que ne puis-je épargner à tes oreilles sensibles les cris de mille familles désolées, qui n'attestent que trop , par leur désespoir , ces effrayantes révolutions.

l'ami des enfants. lor

PHILIPPE. Eh cpioi ! me faudrait-il donc regarder la médiocrité de notre fortune comme un bienfait du ciel?

M. SAGE. Oui, mon iils , situ es économe et laborieux , si tu sens en toi le courage de vaincre Tambition et la cupidité, d'enchaîner tes désirs et tes espérances aux bornes de Tétat que tu dois remplir. Vois s'il manque quelque chose à mon bonheur; et \oudrais-tu • TiV- être plus heureux que ton père ? Regarde Tunivcrs entier comme ton domaine, puisqu'il te fournit, pour prix de ton travail, une subsistance honnête , et les premières doucems de la vie. Le ciel a placé ton habitation terrestre sur le doux penchant d'une montagne dont le sommet est escarpé , et au pied de laquelle s'étendent des marais impurs', entrecoupés de mille précipices. Elève quelquefois tes yeux vers les riches et les grands , non pour envier la hauteur de leur poste, mais pour oberver les orages qui grondent autour d'eux. Abaisse aussi tes regards vers le pauvre, qui rampe au-dessous de toi , non pour insulter à sa misère , mais pour lui tendre la main. Si Dieu te donne un jour des enfants, répète-leur sans cesse la leçon que tu viens de recevoir , et surtout donneleur-en l'exemple que je t'ai donné moi-même.

Ils se trouvèrent à ces mots à l'entrée de leur maison. M. Sage se hâta de monter dans son appartement, ets'étant précipité à genoux, il rendit grâces au ciel et lui OlTrit sa vie. Que lui restait-il à faire sur la terre? Ses jours avaient été pleins de

justice et d^honneur , et en inspirant la modération à son fils il venait de lui transmettre un riche héritage.

DRAME EN UN ACTE

PERSONNAGES

M. DE JULIERS. ^ r^/|)U VERNEY l'aîné,

rRÉDÉRIC son fils.

LÉONOR, L,3fi„es.

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