‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 5 sur 153 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Xe prince LOUIS, UN OFFICIER, EUGÉNIE.

LE PRINCE [bas à Poffcier.) Voyez donc cette

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CÉCILE. En ce cas-là, je ne vous parlerai pas de votre étui.

DIDIER. Pour moi, je vous rends votre chanson. Ce n'^est pas apparemment celle que vous vouliez me donner?

LE PRINCE. Excuse ma méprise ; mais puisqu'elle est faite, mon père a si généreusement fourni à mon équipage, que je puis bien me charger de celui d"'un jeune enseigne.

DIDIER. Enseigne? Est-ce dans votre compagnie?

LE PRINCE. Oui, mon petit ami.

DIDIER, Ah, que je suis aise ! Je serai auprès de vous, et le nom de mon père ne se perdra pas dans le régiment.

M. DE GERviLLE. Vous uous accablcz de tant de grâces ! M'en refuseriez-vous une bien touchante pour mon cœur ?

LE PRINCE. C'est moi qui vous supplie de me raccorder, en vous demandant cette nuit un asile pour mon compagnon de voyage et pour moi (iV/. et madame de Ge? ville s'inclinejit d^tn air respectueux)'^ pourvu cependant que Cécile n'*ea soit pas fâchée.

CECILE. Oh! puisque vous n'emmenez pas notre papa, restez tant que vous voudrez.

EUGENIE. J'espère qu'au moins à présent vous mangerez de mes fraises ?

CÉCILE. Vous nous les rendrez aussi douces que vous avez failh nous les rendre amères.

DIDIER. Oui, mon prince, venez en manger chez

nous, en attendant que je me sois assez distingué

pour mériter d''en aller manger sous votre tente.

George, petit orphelin, était élevé dès ses premières années dans la maison de M. et madame Everard. A leurs soins généreux et à leur vive tendresse, on les aurait pris pour ses véritaldes parents. Ces dignes époux n"'avaient qu''une fille , nommée Cécile, et les deux enfants, à peu près du même âge, s'*aimaient de la plus douce amitié.

Dans une riante matinée de Tautomne, George, Cécile et Lucctte, leur jeune voisine, allaient se promenant à petits pas sous les arbres du verger. Les deux petites filles, dont la moins âgée (citait Cécile) comptait à peine ses huit ans accomplis, se tenant les bras entrelacés, avec cet aimable abandon et ces grâces ingénues de Tenfance , essayaient de chanter une jolie romance qui courait tout nouvellement dans le pays. George, en se balançant, répétait Tair sur son flageolet, et marchait à reculons devant elles.

Que de jeux innocents se succédèrent dans cette heureuse matinée I Cécile et Lucellc, au milieu de leurs ébats, jelèrenl un regard d'appétit sur les pommiers. On venait d'en l'aire la récolte. Quelques pommes cependant, de loin en loin oubliées, pendaient aux branches , et le vermillon dont elles

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étaient colorées invitait la main à les cueillir. George s'élance , grimpe lestement au premier arbre.; et perché sur sa cime, il jetait tous les fruits qu'il pouvait atteindre à ses deux petites amies, qui tendaient leur tablier pour les recevoir.

Le sort voulut que deux ou trois des plus belles pommes tombassent dans celui de Lucette; et comme George était le garçon le plus beau , et surtout le plus poli du village, Lucette s''enorgueillit de ce partage, comme d'une préférence décidée.

Avec des yeux où brillait une joie insultante, elle fit remarquer à Cécile la grosseur et la beauté de ses fruits, et laissa tomber sur les siens un regard dédaigneux. Cécile baissa la vue; et prenant un air grave , elle garda le plus morue silence pendant tout le reste ào la promenade; ce fut en vain que, par mille amitiés, George essaya de lui rendre son sourire, son charmant petit babil.

Lucelte les quitta sur le bord de la terrasse, et George, avant de rentrer à la maison, dit à Cécile : Qui te re}id donc si fâchée contre moi, Cécile? Tu n'es sûrement pas offensée de ce que j'ai jeté du fruit à Lucette ? Tu le sais bien, Cécile, je t'ai donné toujours la préférence. Tout à l'heure même je le voulais encore ; mais je ne sais par quelle méprise j'ai lâclié les pommes que je te destinais dans le tablier de Lucette. Pouvais-je ensuite les lui retirer , là, voyons? Et puis, je pensais que Cécile était trop généreuse pour remarquer cette bagatelle. Ah ! tu verras bientôt que je ne voulais pas te fâcher.

— Eli, monsieur George, qui vous dii que je sois fâchée? Quand Lucetle aurait eu des i»oinmes six fois plus grosses que les miennes, que me fait cela ? Je ne suis point gourmande , monsieur, vous savez bien que je ne le suis pas. Je n'y aurais seulement pas fait attention, sans les regards impertinents de cette petite fille. Je ne puis les supporter; je ne le veux pas ; et si vous ne tombez sur IMieure à mes genoux, je ne vous pardonnerai jamais.

— 01) ! je ne puis faire cela, répondit George, en portant doucement la moitié du corps en arrière, car ce serait avouer une faute que je n''ai jamais commise. Je ne suis point un diseur de mensonges; et , j'ose le dire , c'est bien mal à vous , mademoiselle Cécile, de ne pas mVn croire.

— Bien mal à moi ! bien mal à moi ! Vous n'avez pas besoin de me dire des injures, M. George, parce que mademoiselle Lucette est dans vos bonnes grâces ; et le saluant d'une inclination de tête ironique, sans le regarder, Cécile entra dans le salon où le couvert était ôé'yd mis.

Ils continuèrent de se bouder l'un l'autre pendant tout le repas. Cécile ne but pas une seule fois à dîner; car il aurait fallu dire, à la santé, George. El George, à son tour, était si pénétré de l'injustice de Cécile, qu'il voulut aussi conserver sa dignité.

Cependant Cécile étudiait, du coin de l'œil, tous ses mouvements ; et ayant rencontré une fois ses regards qui se portaient sur elle à la dérobée, elle di'lournn les siens. George, croyant que c'était par

mépris, affecta un air serein, et se mit à manger comme s'il avait eu de Tappétit.

On venait de servir le fruit au dessert, lorsque, par malheur, Cécile, un peu hors d'elle-même, répondit assez légèrement à sa mère qui Tinterrogeaitpourla seconde fois. M. Everard lui ordonna de sortir aussitôt du salon. Cécile obéit, fondant en larmes ; et se retirant d'un pas incertain et silencieux, elle alla cacher sa douleur au fond du berceau. C'est alors que, le cœur gonflé de soupirs, elle se repentit de s'être brouillée avec George ; car dans ces tristes circonstances, il avait coutume de la consoler en pleurant avec elle.

George, resté à table, ne put se représenter Cécile désolée, sans ressentir comme elle ses doujeurs.

A peine lui eut-on donné deux pêches, qu'il chercha le moyen de les glisser secrètement dans sa poche pour les lui porter ; mais il craignait toujours qu'on ne s'en aperçût. Il avançait et reculait sa chaise ; il avait à tout moment quelque chose à chercher à terre. Le joli petit Lindor ! s'écria-t-il en faisant semblant de rire, et prenant une pêche, tout prêt à la cacher. Ah, papa! ah maman! voyez donc comme il joue avec Raton !

— Ho, ho! ils ne se mangeront ni l'un ni l'autre, répondit M. Everard en se retournant tout à coup, et George décontenancé avait déjà remis sa pêche sur la table.

Cependant madame Everard, après avoir joui pendant quelques minutes de toutes les grâces de

son eml)aiTas, fit signe des yeux à son mari de détourner un peu la tête, ce qu'ail fit presque au même instant, pour cacher un léger sourire qui échappait à sa gravité.

Mais George, qui craignait encore une surprise en usant do ce moyen, imagina un autre stratagème. Il prit une pêcîie, qu''il serra dans le ereux de ses deux mains, puis il la porta et reporta plusieurs fois à sa bouche, en affectant de faire faire à ses dents autant de bruit et d'exercice que s'A la mangeait réellement. Ensuite, tandis que d"'une main il posait adroitement celle-là dans un creux qu'ail avait fait à sa serviette entre ses genoux^ de Fautre main il prit la seconde, pour laquelle il recommençais môme opération, avec autant de succès.

Il y avait déjà long-temps que M. eî madame Everard, ayant oublié George, avaient repris leur entretien, et George ne se doutait seulement pas qu'ion parlât devant lui. Il se leva de table, transporté de joie. II fredonua Tair de sa petite chanson. Il imitait même tous les miaulements d'un matou, qu'un petit berger du village lui avait appris à contrefaire, lorsque madame Everard l'interrompit, un i)eu fâchée : Hé mais, George, lui dit-elle avec douceur, si ma conversation vous ennuie, ne pourriez-vous pas aller chanter dans le jardin? George rougit, baissa les yeux, et fut si troublé de celte apostrophe imprévue, qu'il recommença par trois fois à plier sa serviette. Mais tout à coup, feignant de vouloir punir Raton qui allait mordre Lindor,

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il le poursuivit du côté de la porte du jardin, que Cécile, en sortant, avait laissée entr'ouverte. Raton s'esc[lri^'0 par cette ouverture , et George s'élança après lui.

— George, George, où allez-vous courir encore? George s'arrêta tout court. Ma petite maman, ditil en élevant la voix, et posant en dehors Toreille contre la porte, c'est que je vais faire un tour de jardin. Vous le voulez bien, n'est-ce pas, ma petite maman ? Et comme on tardait à lui répondre, il ajouta d'un ton suppliant : 0 ma petite maman ! je serai bien sage, bien sage. — En ce cas-là, répondit madame Everard, je vous le permets. Allez.

Qui pourait se représenter l'excès de sa joie? Il en était si enivré, que le pied lui glissa dans sa course. Heureusement les pêches ne furent point endommagées de la chute. Il se releva en bondissant, et courut chercher Cécile dans tout le jardin."

Lorsqu'il arriva sous le berceau, l'humeur de Cécile était adoucie. Assise dans une attitude de tristesse et de repentir, elle se trouvait bien malheureuse; elle avait offensé les trois meilleurs amis qu'elle eût au monde : George et ses dignes parents.

— Cécile! ma chère Cécile ! s'écria George, en se précipitant à ses genoux, je t'en conjure, soyons amis. Je te demanderais pardon de t'avoir offensée ce matin, si réellement j'en avais eu la pensée. Si tu le veux, je le veux aussi. Le veux-tu, Cécile? Grâce! grâce! et soyons amis. Tiens, Cécile, voici

mes pêches; je iraurais jamais pu les manger,

voyant que tu n'en avais pas.

— Aiil mon cher George, répondit Cécile eu lui serrant la main et en pleurant sur son épaule , que lu es un aimable garçon! Certes, ajoula-t-elle en sangloltant, un ami dans le malheur est un véritable ami. Mais je ne veux pas accepter tes pêches. Je serais bien à plaindre, si tu pouvais soupçonner que je me suis fâchée ce matin à cause des pommes. Tu ne le penses pas, n''cst-il pas vrai? Non, George, c''était le coup dVil insolent de cette petite orgueilleuse. Mais je ne mV^mbarrasse guère d"'elle à présent, je Cassure. Me pardonnes-tu? continua-telle, en essuyant avec son mouchoir une de ses larmes qui venait de tomber sur la main de George. Je sais bien que j\a!me à te tourmenter quelquefois} mais garde tos pêciies , garde-les, je n''en veux pas.

Eh bien , Cécile , tu me tourmenteras tant qu"'il te plaira, interrompit George. C'est pourtant une chose que je ne permettrai jamais à une autre, entends-tu bien ? Mais pour ces pêches, je ne les mangerai pas, Cécile; je Tai dit, et je n'en aurai pas menti.

— Ni moi non plus, jene les mangerai pas, répliqua Cécile, en les faisant voler par dessus la haie. Je ne puis supporter Tidée d'avoir accommodé une querelle par intérêt... Mais à présent que nous sommes amis, George, que je serais heureuse si je pouvais obtenir de maman qu'elle me permit de lui demander pardon !

— Oh! j^y vole, Cécile, s^écriaGeorge^jàloindu

berceau, et je lui dirai que c'est moi qui t'avais

brouillé Tesprit par une tracasserie.

Il réussit au-delà de ses vœux. Eh ! quelles

fautes n'aurait-on pas excusées , en faveur d'une si

tendre et si généreuse amitié ?

Madame DE CELLIÈRES , HENHIBTTE sa fille*

HENRIETTE. Non, maman, j'aimerais mieux achever cette bourse.

MADAME DE cellières. Mais, ma fille, Caroline serait certainement plus flattée de recevoir le sac à ouvrage. Tu sais combien le tien lui a paru joli, et celui-là est sur le même modèle.

HENRIETTE. Malgré Cela, maman, je suis sûre que la bourse lui fera encore plus de plaisir.

MADAME DE CELLIERES. A la bonuc hcurc j mais sera-t-elle achevée ? Il faut bien des tours encore pour la finir, au lieu qu'il n'yaplus rien à faire au sac à ouvrage, que d'y passer des rubans. Tu ne voudrais pas manquer d'apporter à ta cousine un petit présent au jour de sa fête ?

HENRIETTE. Oh! pour cela non. Mais vous verrez, maman, la bourse sera bientôt achevée.

MADAME DE CELLIERES. Fais bien tes réflexions. Ton père doit partir à quatre heures précises; et

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celle qui /Faura pas achevé son ouvrage n'ira pas

avec lui.

HENRIETTE. Ccst à cinqlicures, maman, et non à quatre.

MADAME DE cellières. Henriette, Henriette, ne te corrigeras-tu jamais de ce vilain défaut, de vouloir toujours savoir les choses tout autrement qu'on ne te les a dites?

HENRIETTE. Mais maman, quand je suis sûre que mon papa ne doit partir qu'à cinq heures.

3IADAME DE CELLIERES. Eli bien! nous verrons qui aura le mieux entendu. Je te coni>eille toujours, en amie , de té tenir, prête pour Theure que je te dis.

HENRIETTE. Oli ! jc Ic scrais même pour ce tempslà. Tenez, voyez-vous, c'est presque fini. J'avancerais encore d'un quart d'heure si j'allais travailler là-bas sous le berceau.

MADAME DE CELLIERES. Et pOUrqUoi doUC?

HENRIETTE. C'cst quc j'y vciTais beaucoup mieux.

MADAME DE CELLIÈRES. Mais c'cSt du tCmpS qUC

tu vas perdre à aller et à revenir.

HENRIETTE. Oli ! HC craigucz pas, je le regagnerai. La besogne en ira cent fois plus vite.

MADAME DE cELLiÈuEs. Couinie tu voudras, ma fille ; mais souviens-loi que je l'ai a\erlie de ce qui peut l'arriver.

HENRIETTE. Soycz trauquillc, maman; je réponds de tout. Jc vais courir à toutes jambes.

Elle y courut en effet, et si vite, q^reile arriva tout essoufflée. Il lui fallut près d'un demi-quart dMieure pour reprendre haleine. Ses mains étaient toutes tremblantes de Pagitation de sa course, et son aiguille enfilait une maille pour une autre. Enfin, elle acheva de se remettre, et il faut convenir qu'elle poussa vigoureusement son travail. Cependant , malgré toute sa diligence, il semblait s'étendre et s'allonger sous ses doigts. Sa mère, qui craignait toujours pour elle, vint la trouver.

MADAME DE cELLiERES. Eh bien ! Henriette, oîi en sommes-nous ? As-tu achevé ?

HENRIETTE. Non, pas cncorc, maman. Aussi il n'est pas cinq heures.

MADAME DE CELLIERES. Tu as raisou ; mais il en est quatre. L'horloge vient de sonner,

HENRIETTE. Elle u'a pas sonné, maman. Je le sais bien, moi qui écoutais.

MADAME DE CELLIERES. Jc ue Sais doUC pOUr-

quoi je l'ai entendue, moi. Ton père va partir.

HENRIETTE. Oh! quc non, maman; cela ne se peut pas.

MADAjrE DE CELLIERES. Cependant on a mis les chevaux, et voilâtes frères et tes sœurs qui sont tout prêts.

HENRIETTE. Oh mou Dicu ! que me dites-vous?

FRÉDÉRIC, qui s avance. Eh bien ! Henriette, où es-tu donc? On n'attend plus que toi.

HENRIETTE. Uu momcut ! un moment!

FRÉDÉRIC. Quatre heures sont déjà sonnées; et

CO l'ami des enfaats.

tu sais que mon papa nous a dit à dîner qu'il partirait à la minute précise , parce qu''à cinq heures et demie il a ici un rendez-vous.

MADAME DE CELLIERES. Eh bicu , ma fUlc , quG t'*avais-je dit ?

HEjiRiETTE. Mais , maman { Amédée^ Victoire , Adélaïde , accourent tous à la fois , en criant: ) Henriette î Henriette ! Henriette !

HENRIETTE, d\ui ton d'' impatience . Doucement donc , enfants.

FRÉDÉRIC. Comment ! est-ce que tu n'*as pas achevé ta bourse ? Tiens , vois le joli petit paysage que je vais porter à ma cousine.

amédée. Et moi, ce bouquet de fleurs de mon jardin.

VICTOIRE. Et moi, ces nœuds de rubans.

ADÉLAÏDE. Et moi, ccs jaiTctièrcs que je lui ai tricotées. xVllons , allons, voici mon papa.

M. DE cELLiÈRES. Henriette , nous partons. Tu sais que jamais je ne me fais attendre , mais aussi que jamais je n'attends personne. Si tu es prête-, suis-moi ; si tu ne Tes pas , tu n^as qu''à rester.

HENRIETTE. Ma boui'se n'est pas encore finie. Il ne sYmi faut que de quatre ou cinq tours.

M. DE CELLIÈRES, faisant siyne aux autres enfants de le suivre. Adieu, ma fille. Je me charge de tes compliments pour Caroline. (// sort avec Frédéric, Amédée, Victoire et Adélaïde^)

HENRIETTE, à sa mère en pleuî'ant. Les voilà partis ! Il faut que je reste à me désoler à la

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maison , moi qui attendais une si grande joie de cette soirée ! Ma cousine va recevoir un cadeau de chacun de mes frères et de mes sœurs ; et moi, qui suis Taînée, je ne suis pas de la fête ! que pensera-t-elle de moi ?

MADAME DE cellières. Eu effet, c*'est fort malheureux , d'autant plus qu"'il ne tenait qu'à toi d'hériter cette disgrâce. Je t*'avais avertie encore assez à propos. Si, au lieu de t'obstiner à finir ta bourse , tu avais passé des rubans au sac à ouvrage , si tu n"'avais pas perdu de temps à courir ici , si tu n'^avais pas élourdiment fourré dans la tète que ton père ne devait partir qu''à cinq heures , voilà un chagrin amer que tu te serais épargné. Le malheur est venu; il ne te reste plus qu"'à le supporter avec courage.

HENRIETTE. Mou ouclc ct matante, quo dirontils ? Ils vont croire que je suis en pénitence , ou que je n'aime pas ma cousine.

MADAME DE CELLIERES Tu convicudras qu**!!» seraient fondés à le soupçonner.

HENRIETTE. Ah ! maman , au lieu de me donner des consolations, vous augmentez encore ma peine.

3IADAME DE CELLIERES. Nou , ma fdle , j'en souffre autant que toi, et je puis la finir si tu veux.

HENRIETTE. 0 mauiau ! que vous êtes bonne ! Oui , oui , je vais achever ma bourse , et puis nous irons nous deux la porter. Mon oncle, ma tante et ma petite cousine vont être bien agréablement surpris. Ils verront que ce n'est pas ma faute.

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Voulez-vous que j"'eavoie chercher une voiture ?

Je finirai en attendant.

MADAME DE cellières. Nou , ma fille, ce serait désobéir à ton père , et te dérober à toi-même le fruit d'une importante leçon. Tu nuiras point aujourd'hui chez ta cousine; mais tu peux te rendre encore aussi heureuse que tu l'aurais été par ta visite. J'en ai un moyen sûr à te proposer.

HENRIETTE. Et qucl est-il,maman, je vous prie?

MADA3IE DE CELLIERES. C'cst de bicu proudrc, dès ce moment, sur toi-même, de ne plus arranger tout ce qu"*on te dit au gré de ta fantaisie ; de te défaire surtout de cette manie insupportable de contredire sans cesse , en opposant tes folles idées aux conseils de personnes plus sages et plus expérimentées que toi. Je te connais assez de courage pour prendre un parti ferme et le soutenir.

HENRIETTE. Oli ! oui , iiiaman , je le veux , je le veux.

MADAME DE CELLIERES. Jc n'^CH attendais pas moins de la force de ton caractère. Eh bien ! si je te vois persister le reste de la semaine dans ta courageuse résolution , nous irons dimanche prochain chez ta cousine. Nous lui porterons la bourse, et de plus le sac à ouvrage, pour la dédommager. Elle croira que nous n'avons retardé de quelques jours que pour lui faire un cadeau plus digne d''elle et de notre propre générosité.

HENRIETTE, sc jetant dans ses bras. Ah ! ma chère maman, que je vous embrasse ! ^ous me rendez le calme et la joie.

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»fADA3iE DE celliières. Je les sens aussi rentrer dans mon ame. Tu viens de fonder peut-être en ce moment le bonheur de toute ta vie.

coupi.x:t

Chanté par Caroline ^ la veille de sainte Thérèse f jour de son anniversaire ; et de la fête de sa maman.

Air : Avec les jeux dans le village. ^«' Quand le sort , au jour de ta fête , Me fit naitre pour ton bouquet , Il voulut faire un coup de télé; Maman , j'ai surpris son secret.

Je suis la plante fortunée , Qui , pour toi, cherchant à fleurir, Doit te présenter, chaque année , De nouveaux boutons à cueillir.

eux-tu bien faire ce que je te dis, Plaicide ? Mais, voyez donc ce petit obstiné ! Allons, monsieur, obéissez quand je vous Fordonne. Cest de ce ton qu'on entendait toute la journée Taltière Camille gourmander son jeune frère.

A Ten croire, il ne faisait jamais rien que de travers. Tout ce qu'houe pensait, au contraire, lui paraissait un chef-d'œuvre de raison. Les jeux qu'il lui proposait étaient toujours tristes et ennuyeux, puis elle les choisissait elle-même le lendemain comme les plus amusants. Il fallait que son

malheureux frère , sous peine d'hêtre vertement tancé, obéît à tous ses caprices. S'il osait se permettre la plus légère représentation, elle prenait aussitôt contre lui ses grands airs, brisait quelquefois ses joujoux, et le pauvre Placide était obligé de rester seul dans un coin sans amusement.

Les parents de Camille avaient essayé plusieurs fois de la corriger de ce défaut. Sa mère surtout ne cessait de lui représenter qu''on ne parvenait à se faire chérir que par la douceur et par la complaisance ; qu'aune petite fille qui prétendait imposer ses volontés était la plus insupportable créature de Funivers: ces sages leçons étaient inutiles. Déjà son frère, aigri par son arrogance, commençait à ne plus Taimer ; toutes ses compagnes fuyaient loin d''elle ; et Camille, au lieu de se corriger, n''en devenait que plus volontaire et plus exigeante.

Un officier d'*un caractère franc, et d^m esprit très raisonnable, dînait un jour chez les parents de la petite fille. Il entendit de quel air tyrannique elle traitait son frère et tous les gens de la maison. Il garda d\'il)ord le silence par politesse ; mais enfin, excédé de tant d'impertinences: Si j''avais une petite demoiselle comme la vôtre, dit-il à madame de Florigny, je sais bien, madame, ce que jVn ferais.

— Et quoi donc, monsieur ? lui répondit-elle.

— Je lui donnerais, reprit-il, un habit d\miforme, je lui ferais appliquer des moustaches, etj"'en ferais un caporal, pour qu'houe pût satisfaire tout à son aise Tenvie qu'elle a de commander.

Camille demeura confondue. Elle rougit, el dos larmes se répandirent autour de ses paupières.

Dès ce moment, elle sentit les torts de son humeur impérieuse, et résolut de s''épargner ks humiliations qu'ils pouvaient lui attirer. Cette résolution, aidée par les tendres avis de sa maman, eut bientôt le succès le plus heureux.

Ce changement fut sans doute fort sage de sa part. Il serait cependant à souhaiter, pour toutes les petites filles entichées d"'un semblable défaut, qu'ellesse laissassent corriger par les douces représentations de leur mère, plutôt que d''attendre qu'il vînt dîner chez leurs parents un homme raisonnable, pour leur dire en face qu'elles seraient plus propres à faire un caporal rébarbatif, quWe douce et gentille demoiselle.

La jeune Marthonie avait porté jusqu'à l'âge de huit ans de simples fourreaux de toile blanche: Des souliers unis de maroquin chaussaient ses pieds mignons. Sa chevelure d'ébène , abandonnée à ses caprices, flottait en boucles naturelles sur ses épaules.

Elle se trouva un jour en société avec d'autres petites demoiselles de son âge, qu'on avait déjà parées comme de grandes dames; et la richesse de leur habillement éveilla dans sou cœur le premier sentiment de vanité.

— Ma clrèi'e maman, dit-elle en rentrant an logis, je vien& de rencontrer les trois demoiselles de Floissac , dont Famée est encore pkis jeane que moi. Ah ! comme elles étaient joliment adonisées! Leurs parents doivent avoir bien du plaisir de les voir si brrllantes ! Vous êtes aussi riche que leur mère. Donnoz-moi aussi , je vous prie , un fourreau de soie et des souliers brodés , et permettez qu''on donne un tour de frisure à mes cheveux. MADAME DE joNcouRT. Je ne demande pas mieux, ma fille, si cela fait ton bonheur ; mais je crains bien qu''avec toute cette élégance , tu ne sois plus aussi heureuse que lu Tas été jusqu"*à présent dans la simplicité de tes habits.

MARTHONiE. Et pourquoî douc, maman, je VOUS prie ?

MADAME DE JONCOURT. Cost qiril te faudra vivre dans une frayeur continuelle de salir ou même de chiffonner tes ajustements. Une parure aussi recherchée que celle que lu désires demande la plus excessive propreté, pour faire honneur à celle qui la porte. Une seule tache en ternirait tout Téclat. Il n^y a pas moyen d'envoyer un fourreau de soie au blanchissage pour lui rendre son premier lustre ; et quelques richesses que tu me supposes, elles ne sulîiraicnt pas à le renouveler tous les jours. MARTHOxME. Oh! si cc u'cst quc cela,maman, soyez tranquille, j'y veillerai de tous mes yeux .

MADAME DE JONCOURT. A la bonuc hcure , ma lille. Mais souviens-toi que je t'ai prévenue des chagrins que peut te coûter ta vanité.

Marthonie, insensible à la sagesse de cet avis, ne perdit pas un moment à détruire tout le bonheur de son enfance. Ses cheveux, qui jusque alors avaient joui de leur aimable liberté , furent emprisonnés en d\ troites papillotes , qu'on mit encore à la presse entre deux fers brûlants ; et leur beau noir de jais , qui relevait avec tant d'éclat la blancheur de son front, disparut sous une couche de poudre cendrée.

Deux jours après , Marthonie eut un fourreau de taffetas du plus joli vert de pomme , avec des nœuds de rubans rose tendre, et des souliers de la môme couleur, brodés en paillettes. Le goût qui régnait dans ses habits, leur fraîcheur et leur propreté charmaient les regards ; mais tous les membres de Marthonie y paraissaient à la gêne ; ses mouvements n''avaient plus leur aisance accoutumée, et sa physionomie enfantine, au milieu de tout cet appareil, semblait avoir perdu les grâces de la candeur et de la naïveté.

La petite fille était cependant enchantée de cette métamorphose. Ses yeux se promenaient avec complaisance le long de toute sa petite personne, et ne s'en écartaient que pour aller chercher à la dérobée, dans l'appartement , une glace qui pût lui retracer son idole.

Elle avait eu l'adresse de faire inviter ce jour-là, par sa maman, toutes ses jeunes amies, pour jouir de leur surprise et de leur admiration. Elle se pavanait fièrement devant elles , comme si elle

était parvenue à la royauté , et qu'elles fussent soumises à son empire. Hélas ! ce règne brillant eut une bien courte durée, et fut semé de bien des soucis !

On avait proposé aux enfants une promenade hors des murs de la ville ; Martlionie se mit à leur tête, et Ton arriva bientôt dans une campagne délicieuse.

Une prairie verdoyante s*'offrit la première à leurs regards. Elle était émaillée des plus jolies fleurs, autour desquelles voltigeaient des papillons peints de mille couleurs bigarrées. Les petites demoiselles allèrent à la chasse des papillons. Elles les attrapaient avec adresse , sans les blesser 5 et lorsqu'^elles avaient admiré leurs couleurs, elles les laissaient sVnvoler , et suivaient des yeux leur vol inconstant. Elles cueillirent aussi des fleurs choisies, dont elles composaient les plus jolis bouquets. Martlionie, qui par lierté avait d'abord dédaigné ces amusements, voulut bientôt prendre sa part de la joie qu'ils inspiraient. Mais on lui représenta que le gazon pouvait être humide , et qu'il gâterait ses souliers et son fourreau.

Elle fut donc obligée de rester toute seule et sans bouger , tandis qu'elle voyait folâtrer ensemble ses heureuses compagnes. Le plaisir de contempler sa robe vert de pomme était bien triste en comparaison.

Au bout de la prairie , s'élevait un joli bosquet. On entendait , avant d'y arriver, le chant des oi-

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seaux, qui semblait inviter les voyageurs à venir y goûter la fraîcheur de son ombrage. Les enfants y entrèrent en sautant de joie. Martbonie voulait les suivre ; mais on lui dit que sa garniture de gaze serait déchirée par tous les buissons. Elle voyait ses amies jouer aux quatre coins, et se poursuivre légèrement entre les arbres. Plus elle entendait de cris de plaisir , plus elle ressentait de dépit et d'humeur.

Sophie, la plus jeune de ses compagnes, qui la voyait de loin se désoler , eut pitié de sa peine. Elle venait de trouver un endroit couvert de fraises sauvages dW goût exquis. Elle lui fit signe de la venir joindre pour en manger avec elle. Martbonie Toulut Faller trouver ; mais au premier pas qu'elle iit, un cri de douleur remplit tout le bosquet. On accourut , et on trouva Martbonie accrochée par les rubans et la gaze de son chapeau à une branche d''aubépine dont elle ne pouvait se débarrasser. On se hâta de détacher les longues épingles qui retenaient le chapeau sur sa tête 5 mais comme ses cheveux crêpés se trouvaient aussi mêlés dans Faventure, il lui en coûtaune boucle presque entière, et Védifice élégant de sa coiffure fut absolument renversé.

On n"'aura pas de peine à imaginer combien ses amies , qu''elle se plaisait à humilier par le faste de sa parure , furent peu attristées de ce fâcheux événement. Au lieu des consolations qu**elle aurait dû en attendre dans son malheur, mille brocards ma-

70 l'ami des E^FA^'TS.

lins furent lancés contre elle. On la quilta bientôt pour aller chercher de nouveaux plaisirs sur une colline qui se présentait de loin à la vue.

Marthonie eut bien de la peine à y parvenir. Ses souliers étroits gênaient sa marche , et son corset embarrassait sa respiration Elle aurait bien souhaite alors être déjà rentrée à la maison pour se mettre à -son aise; mais il uV^ait pas raisonnab-c d'exiger que toutes ses amies fussent privées , pour elle , de leurs amusements.

Elles étaient déjà montées sur le sommet de la colline , et jouissaient de la charmante perspective qu'un vaste horizon présentait à leurs yeux enchantés. On découvrait de toutes parts de vertes prairies, des champs couverts de riches moissons , des ruisseaux qui serpentaient dans la plaine , et dans Téloignement une large rivière , dont les bords étaient couronnés de superbes châteaux. Ce spectacle magnifique charmait leurs regards. Elles se récriaient de joie et d'admiration, tandis que la pauvre Marthonie , assise au pied de la colline, et n'ayant devant les yeux que d^iorribles rochers , était rongée de tristesse et d'ennui.

Elle s'abandonnait à ses affligeantes pensées, lorsqu'elle entendit ses compagnes descendre précipitamment, et lui crier de loin : Viens, Marthonie ; sauvons-nous , sauvons-nous. Voilà un orage terrible qui s'élève derrière la colline. Ta robe va être abîmée , si tu ne te dépêches de courir.

Marthonie sentit ses forces renaître par la crainte

du malheur dont on la menaçait. Elle oublia sa fatigue , ses meurtrissures et ses étouffements , pour hâter sa course. Mais, malgré Taiguillon dont elle était pressée , elle ne pouvait suivre que de loin ses compagnes, vêtues bien plus légèrement. D'ailleurs, elle était à tout moment arrêtée , tantôt par son panier dans les sentiers étroits , tantôt par sa queue traînante à travers les pierres et les ronces , tantôt par Féchafaudage de sa chevelure, sur laquelle rimpétuosité du vent faisait courber les branches des arbustes et des buissons.

Au même instant Toragc éclata dans toute sa fureur, et il tomba une pluie mêlée d'une grêle épaisse, au moment précis où les autres enfants venaient de regagner la maison de leurs pères.

Enfin, Marthonie arriva trempée jusqu'aux os. Elle avait laissé en chemin un de ses souHers dans la fange , et la tempête avait emporté son chapeau dans le milieu d'un bourbier.

On eut toutes les peines du monde à la déshabiller , tant la sueur et la pluie avaient collé sa chemise sur son corps , et sa parure se trouva perdue sans ressources.

— Veux-tu que je te fasse faire demain un autre fourreau de soie ? lui dit froidement sa mère , en la voyant noyée dans les larmes.

— Oh! non, non, maman, répondit-elle, en se jetant dans ses bras. Je sens bien maintenant qu'une élégante parure ne rend pas plus heureux. Laissezmoi reprendre mes premiers habits, et pardonnezmoi ma fohe.

Martlioiiie , avec les vêlements de Tenfauce , reprit sa modestie , ses grâces , sa liberté ; et sa maman n^eut point de regrets à une perle qui rendait à sa fille le bonheur que son imprudence et sa vanité allaient peut-être lui ravir , sans cette malheureuse leçon.

I TIRTN ' leurs enfants.

GODEFROI , palefrenier de M. de Cressac.

DRAME EN UN ACTE

M. DE CRESSAC. JEANNE , sa femme

Mme de CRESSAC. SUZETTE ,

^^^^^^'\ leurs eut^nis.

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