SCENE XV
Madame DE FAVIERES , mSLANIS , THOMAS.
MADAME DE FAviEKES. Eli bicii, TlicJtaïas, il faiit donc que je vienne te eherclicr ? Il y a une heure que je Tai fait appeler par mes enfants.
THOMAS. Eh oui, madai le, je courais aussi près de vous.
MADAME DE famÈres. Ccst qu'il faut tout préparer comme pour la fête. M. Armand vient de me dire qu'il désirerait en faire aujourd''hui une répétition générale. GY'st peut-être pour adoucir mes ennuis; mais il m^assure que mon époux ne peut tarder à revenir. Celte idée, qui semble encore rapprocher son retour —
THOMAS. Il n''est peut-être pas si loin qu'on le
pense. Que diriez-vous {En se retout-nant.)
Chut! Qu'allais-tii dire toi-même, Thomas?
MADAME de favières. Est-cc quo tu aurais appris de ses nouvelles ?
THOMAS. Pardienne oui, de ses nouvelles ! C'est bien plus sûr encore ce que je sais. (^ part.) Où diantre me suis-je enfourné ?
MÉLANIE. Que veux-tu dire, Thomas ? Expliquetoi.
THOMAS. C'est que.... Tenez, comprenezvous?... Quand le marché est fini, je reviens à grands pas vers notre ménage; encore n'ai-je pas une femme comme vous, madame, ni une lille comme mademoiselle Mélanie. {A part.) Peste! ce
n'est pas mal s*'en tirer,] je crois. (Hatf^) Ainsi, par semblance du cas, je vois que monseigneur galope vers ici. C'est clair ça; demandez.
3IADAME DE FAViEKES. Ail ! quQud viendra cet heureux moment où je pourrai le presser contre mon sein, et le retenir dans mes bras !
TH03IAS. Que sait-on? Je vais toujours me dépêcher; ça le poussera'peut-être. Si chaque coup de mon râteau était un coup de fouet pour son cheval! Je ne ménagerais pas non plus celui de votre fiancé, mademoiselle Mélanie. {Mêlante soici-it.)
MADAME DE favières. Voilà qui est fort obligeant de ta part, mon cher Thomas.
THOMAS. Cest que j'ai de la peine de vous voir tristes. Vous êtes comme des Heurs après une ondée du printemps, belles à travers les larmes. Viendra un jour de soleil qui séchera tout ça, et qui vous rendra plus belles encore. Allons, de la joie, de la joie! Voici M. Armand qui semble bien joyeux, lui. SCE^iE XVI.
Madame de favières, iaÉi,&37iE, 91. arbiakd , thomas.
M. ARMAND. ïout va bien, madame. J'ai envoyé rassembler les jeunes filles st les jeunes garçons du village qui doivent figurer dans notre fête ; elle est prête à commencer. Je fus très satisfait hier de l'ordre et de la précision qu'ils mirent dans leurs exercices; et j'espère que la répétition générale d'aujourd'hui pourra vous plaire, si vous nous faites Fhonneur d'y assister.
MADAME DE FAVIERES. Je \\Q me priverai point
assurément d'un si doux plaisir. Je m'en promets beaucoup à vous rendre ce témoignage de la satisfaction que j'ai de votre zèle, de votre intelligence et de votre activité.
M. ARMAND. Je uc pouvais, madame, en recevoir un prix plus flatteur. Mais n'étais-je pas déjà payée de mes soins par Tidée de seconder vos vues, et de prévenir celles de votre époux! Il aurait été fâché qu'un événement si heureux pour ses vassaux n'eût pas été célébré d'une manière qui le nxât'pour jamais dans leur souvenir.
MADAME DE favières. Oui, voilàbicnson noble caractère. Aussi, quelle douce idée je me fais de sa surprise et de sa satisfaction !
THOMAS. Il ne sera peut-être pas le plus surpris, ni le plus content de l'aventure. (M. Armand fait à Thomas un signe de silenee.)
MADAME DEFAviERES.Queveux-tu dire, Thomas? THOM AS, embar?'asse. Oh! c'est que... c'est que d'abord pour la suprise, jeme doute que vous serez bien surprise , vous , de le revoir frais et gaillard , tout rebondi de santé , de gloire et de plaisir. Mademoiselle Mélanie sera bien surprise aussi de revoir son jeune fiancé. Je parierais ma bêche contre une de vos épingles, qu'elle en rougira comme une fraise. Nous serons vraiment bien plus surpris encore , nous autres; car un bon seigneur, ça surprend toujours.
M. ARMAND. Ah, madame! que ce serait un spectacle bien doux pour votre cœur de voir l'im-
patience avec laquelle on Paltend ! Je ne puis faire un pas dans h village , que tout le monde ne s'empresse à me questionner sur son arrivée. Je crois entendre une nombreuse famille me demander son père, son frère, son fils, son mari. Vous verriez les femmes , et jusqu'aux plus petits enfants , tresser des guirlandes, et les porter aux pieds de la statue que vous lui avez élevée dans le jardin. Imaginez quelle sera leur joie , lorsqu'ils le reverront lui-même.
MADAME DE fayières. Je couçoislcurstransports par les miens. Mais quand reviendra-t-il? Je tremblerai toujours jusqu'à ce que je le revoie.
M. ARMAND. D'où naîtraient vos frayeurs? Ce n'est plus le temps où la soif qu'il a de la gloire pouvait l'exposer à des daogers.
MÉLANiE. Ah I maman! vous rappelez-vous 'ces jours cruels où nous ne prenions que d'une main tremblante les nouvelles publiques? Il nous semblait voir son nom dans toutes les listes des morts et des blessés.
M. ARMAND. Ne Nous livrcz donc aujourd'hui qu'aux douceursMe l'espérance. Une paix heureuse ne nous laisse plus aucun sujet d'alarmes.
MADAME DE FAYIERES. Oui, je la béuis ccttc paix céleste , je la bénis au nom de toutes les mères , de toutes les épouses.
THOMAS. Et moi au nom de tous les jardiniers. Âh ! si vous aviez roulé comme moi votre corps dans le monde I Tenez , pendant la dernière guerre
d'Allemagne, j'y servais... dans un jardin. Il vint de ces maudits housards. Au bout d'une heure , il n'y avait pas une seule haie sur pied dans tout le pays. Les Amours, les Jupiters, les Hercules, ils vous les prenaient par le nez, et leur faisaient lever les jambes en l'air. Tous ces dieux-là auraient encore pu s'en aller au diable; mais mes pauvres asperges! mes pauvres melons! ça me fendait le cœur. Je n'étais pourtant que garçon de jardin. Aujourd'hui que je suis jardinier en chef, figurez-vous si cela' m'était arrivé ! Je me serais jeté la tête la première dans mon puisard. Mais allons, nargue à ces démoniaques! nous avons la paix. De la joie! de la joie ! Venez , M. Armand , nous allons arranger tout ça. (T/s sortent. )