‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 90 sur 153 · ACTE II. — SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

ACTE II. — SCÈNE PREMIÈRE

GEOBGE met le couvert ; MARCEL avance des sièges ; GENE- VIÈVE essuie des assiettes de bois ; FLUET , et ensuite la TERREUR.

GENEVIEVE. Nous u'avous que trois assiettes.

GEORGE. Cela ne fait rien pour manger.

' FLUET, tirajit un couteau àgaîne. Mais il faut que j'aie une assiette, moi.

GEORGE. Rien de plus juste. Vous en aurez une aussi.

FLUET, dhin air mécontent. Oui, de bois !

LA TERREUR, j9or^«w^ un plat de soupe. Si vous

avez tant soit peu d^appétit, vous la trouverez excellente. Quand ceci sera gobé, j'ai encore autre chose à vous servir. (// soî^t.)

MARCEL. Ce bon monsieur se donne bien de la peine.

GEORGE. Vous ne le connaissez pas, mon père. Après le plaisir de se battre, il n"'en a pas de plus grand que celui de faire la cuisine.

LA TERREUR revient avec une terrine pleine de viande et de légumes . Allons, asseyons-nous. (0/« s'assied.) Cela doit être exquis. Eh bien! est-ce qu'on n'ose pas y toucher? Il n'est point de bonne soupe sans cuiller, ai-je toujours entendu dire. Voici la mienne. {Il tire une cuiller et un couteau.^

MARCEL. Ah! je suis bien aise; car nous n'en avions que pour trois.

LA TERREUR, à Fluet. Eh bien! monsieur le cadet, comment vous trouvez-vous k présent? Vous êtes servi comme un prince , au moins.

FLUET, d\(,n air dédaigneux . Oh ! oui. {Ils mangent.)

GENEVIÈVE, à Marcel. Voilà une excellente soupe, mon ami.

MARCEL. Il y a longtemps que nous n'avions rien mangé de si bon.

GEORGE. Tâchez de vous en bien régaler.

LA TERREUR. Ne VOUS contiaigncz pas , monsieur le cadet, léchez-vous-en les doigts.

FLUET. Si vous aviez ici des œufs frais?

LA TERREUR. Lcs poulcs u'ont pas pondu d'au-

jourd'hui dans le village ; et la soupe saura bien descendre, sans qu''on vous graisse le gosier.

GEORGE. Il faut vous accoutumer à cette cuisine. Vous en trouverez rarement de plus friande dans les marches.

GENEVIEVE. Nous uc souhaitous l'ieu de meilleur pour toute notre vie. Encore n''en demanderais-je pas tous les jours , seulement les dimanches.

GEORGE, desservant le plat à soupe. Maintenant, passons au ragoût.

LA TERREUR, à Maicel. Vous n\ivez pas d'assiette, bon père?

GENEVIEVE. Oh, ne vous inquiétez pas, nous mangerons dans la même.

LA TERREUR. Tcncz, voici la mienne.

MARCEL. Non, non; que faites-vous ? Et où mangeriez-vous donc ?

LA TERREUR. Oh ! jc saurai bien m''en faire une. {Il coupe un long morceau de pain, le retourne et met la viande dessus.) Voyez-vous?

GEORGE en fait de mê?ne. S''il nous fallait attendre des assiettes pour nos repas !...

LA TERREUR, à Fluet qui le considère avec surprise. Cela vous étonne ? Vous verrez bien autre chose. Il faut voir un soldat dormir sur une pierre , les poings fermés.

GEORGE. Pourquoi ne mangez-vous pas , mon père ?

MARCEL. Ah! N

LA TERREUR. Qu'avcz-vous douc à soupirer?

MARCEL. Cest que ce serait à moi de régaler mon fils, et je n'ai pas même un morceau de pain à lui offrir. Tl faut que je le nourrisse aux dépens d\m autre. Cela me fait de la peine.

LA TERREUR. Bou ! il n"'y faut pas penser. GENEVIEVE. Loi'squc Ics cnfauts retoumeiit chcz leurs pères, c*'est pour en recevoir des bienfaits; et toi, quand tu viens nous retrouver après dix ans, c''est pour nous voir à ta charge et à celle de tes amis. GEORGE. Ma mère, ne vous faites pas ces reproches, ou je ne pourrai plus rien manger.

LA TERREUR. Attends, camarade , j"*}' sais un remède. {Ilpre?id ime tasse, et hoit\ il la remplit de nouveau y et la présente à Marcel.) Vous pouvez en boire en sûreté. Allons, bon papa! ensuite vous, la mère ! et puis votre fils. Ne pensez plus au chagrin; ne songeons qu'à nous goberger. Eh bien donc ! Lampez-moi ce nectar. Je souhaite que vous le trouviez aussi bon que moi.

MARCEL. Ma femme, joins ton cœur au mien. Que Dieu donne mille joies à notre bienfaiteur! (// boit.)

GENEVIEVE. Et qifil donuc à notre fils, dans sa vieillesse, des jours plus heureux que les nôtres! {Elle laisse tomber quelques larmes.)

LA TERREUR, lui versaiit à boire. Que signifie

cela de pleurer? Vous allez gâter tout notre régal.

GENEVIEVE, aprcs avoir bu., donne la tasse a

Geoî-ge. Tiens, mon fils. {A La Terreur.) Que

Dieu vous paie ce vin ! Il m^a tout réjoui le cœur.

LA TERREUR. Bon ! j'en suis bien aise. Mangez encore un morceau , vous le trouverez cent fois meilleur après. {Il verse à hoire à George.)

GEORGE à La Terreur. Camarade, jusqu'à ma revanche. En attendant, je te remercie de tout le bien que tu fais aujourd'hui à mes parents.

LA TERREUR. Palsamblcu , vous m'allez donner de Torgueil. Vous buvez tous à moi, comme si j'avais gagné une bataille.

MARCEL. Vous le méritez bien aussi. Vous n'avez rien de trop ; et, par amitié pour mon fils , vous nous servez un si bon repas !

GENEVIÈVE. Un hypocrite ne peut faire moins que de remercier de la bouche ; mais nous, c'est du fond du cœur, aussi vrai qu'il y a un Dieu, et que nous sommes pauvres.

LA TERREUR. Oh ! jc le crois, je le crois. Mais qu'ai-je donc fait de si merveilleux? Ah! si je pouvais vous tirer entièrement de peine, voilà ce qui me rendrait fier. Mais pour cette bagatelle, qu'il n'en soit plus question, je vous prie. (// verse à hoire à Fluet.) Tenez, je gage que vous n'avez jamais trouvé le vin si bon de toute votre vie.

FLUET, api'ès avoir hii. Oui, pas mauvais.

LA TERREUR. Vous^cu parlez bien froidement, monsieur le cadet. Que direz-vous, après cela, de ma casserole ? Il m'a semblé voir cependant que vous y avez fait honneur.

FLUET. Je n'imaginais pas y trouver tant de goût.

LA TERREUR. J'en étais sûr. Nous verrons, quand

ce sera votre tour, si vous saurez vous en tirer

aussi bien.

FLUET. Oui-dà! vous pensez que j'irai vous faire la cuisine ?

LA TERREUR. Pourquoi non ? Je la fais bien, moi. Je vous prendrai à mon école.

FLUET. Est-ce que c'est du métier d'un soldat?

LA TERREUR. Commc s'il était rien qui n'en fût! Il faut qu'un soldat soit tout au monde, cuisinier, tailleur, médecin, forgeron ; tout enfin. ( On entend frapper à la porte.)

GENEVIÈVE. 0 mon Dieu ! qui est-ce donc qui nous arrive encore ?

GEORGE. Ne craignez rien, ma mère, c'est qu'on vient faire la visite.

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