‹ L' ami du Clerge ParoissialChapitre 2 sur 276 · PREMIER ARTICLE · texte numérisé non relu

PREMIER ARTICLE

Q. — Depuis plusieurs années vous nous avez donné de longues et fortes études sur Lamennais, Lacordaire, Gerbet, Gousset, Montalembert et autres hommes remarquables qui ont yaillamment combattu pour la cause de l’Hglise. Ces études sont toujours lues avec intérét, car elles sont impartiales, complétes, avec une note brillante qui attache. Est-ce que vous oubliez Louis Veuillot? Lui feriez-vous la part moins belle qu’aA Montalembert?

R: — Non, nous ne ferons pas a Louis Veuillot la part moins belle qu’ Montalembert, loin de la. C’est, lui aussi, un sincere et illustre serviteur de l’Eglise, et de plus un homme qui ne s’est jamais écarté| de la yérité catholique, — il en avait l’intuition et le sentiment; — un écrivain sans rival, qui a toujours eu pour lui « le Pape et la grammaire; » — un artiste littéraire qui a élevé son monument bien a lui, monument lumineux et imposant qui grandit 4 mesure qu’on s’éloigne de Vépoque combative ot il a été dressé a la face de toutes les contradictions. S’il faut dire toute notre pensée, — et pourquoi pas ? — quiconque ne comprend pas, ne gotite pas, n’admire pas Louis Veuillot écrivain, c’est quil lui manque quelque chose d’essentiel dans l’esprit, le cceur, ’éducation intellectuelle ou morale : il n’a pas le sens de l’art, ni peut-étre le sens catholique dans toute sa pureté.

Le temps a fait un grand pas, les querelles d’hier si aigués sont oubliées, ce n’est pas nous qui les ressusciterons. De nouvelles ont surgi, hélas! Mais nous profiterons de Papaisement qui s’est opéré dans les esprits touchant les anciennes pour rendre justice a tous ces grands hommes qui se sont dévoués a |’Hglise et qui s’appelaient Pie, Dupanloup, Montalembert, Ozanam et Louis Veuillot. Tous ont eu leurs faiblesses, mais aussi leurs yraies grandeurs. La gloire de Louis Veuillot, c’est d’avoir toujours vu juste. Quand on relit ses ouvrages on y retrouve, a cété de notes @une tendresse exquise, des accents de prophéte qui vous émeuyent, vous frappent, vous étonnent.

La postérité dira qu’il a écrit les pages les plus vibrantes, les plus francaises de son siécle.

Nous attendions pour parler de lui que M. Eugéne Veuillot, son trés digne frere, ett raconté ce que lui seul pouvait sayoir et dire. Le premier volume de la Vie de Louis Veuillot a ‘paru !, et Vattente publique n’a pas été trompée.

' Louis Veuillot (1813-1845),

ar EKugéne Veuillot. — Un yolume in-8°, avec portrait,

fr. 50; Paris, Retaux.

C’est précis, sobre, documenté et complet. Mais VYauteur s’arréte en 1845. Toutefois nous aurons déja de magnifiques épis a cueillir dans ce champ luxuriant. Nous en ferons plusieurs gerbes.

I. — Tout le monde sait par cour la premiére page de Rome et Lorette, ou Louis Veuillot raconte le mariage de son pére, en 18114. ‘

Francois-Brice Veuillot, un ouvrier tonnelier originaire de Noyers (Yonne) et ne possédant au monde que ses outils, traversait Boynes, dans le Gatinais. « Il vit 4 la fenétre encadrée de chévrefeuille, d’une humble maison, une belle robuste jeune fille qui travaillait en chantant; il ralentit sa marche, il tourna la téte, et, parti du département voisin pour faire son tour de France, il ne poussa pas plus loin.

« [1 entra chez un patron qui l’accueillit pour son travail consciencieux et sa belle franchise, et rencontra chez lui des camarades qui l’estimérent pour sa bonté large et son caractere ouvert. D’ailleurs, garcon de force et de mine, pacifique desprit, ferme de cceur, en querelle seulement avec la mauyaise fortune a laquelle il tenait téte sans sourciller ; plus prompt a user de ses robustes mains pour le travail que. pour le combat, sachant toujours faire a l’auméne sur le prix de ses sueurs la part qu'il ne songeait point a faire au plaisir : son plaisir était la paix dune ame innocente et la joie de ses vingt-cing ans qui jetaient un brave défi a toutes les rigueurs du travail et de la pauvreté. » (Rome et Lorette, Introduction):

Cette jeune fille dont la vue lui fit « ralentir la marche, » s’'appelait Marguerite-Marianne Adam. « Elle aussi aimait le travail; ’honneur brillait sur son front parmi les fleurs de la santé et de la jeunesse, un sens droit et ferme réglait ses discours, les fortunes étaient égales, les cceurs allaient de pair, le mariage se fit. »

Leur premier enfant naquit le 11 octobre 1813, c’était Louis-Francois-Victor Veuillot.

Ces deux jeunes gens ne connaissaient point Dieu, cependant ils avaient du sang chrétien dans les vyeines, et du meilleur. Marianne Bourassin, la grand’mére de Mme Veuillot, se placa, avec @autres femmes de Boynes, en 93, armée dune cognée, devant un crucifix de bois qui « marquait lentrée du village, » et que les « sansculottes » de Pithiviers se ruaient 4 renverser. « Elle déclara bellement qu’elle abattrait le premier qui oserait toucher 4 la sainte image. Elle Yaurait fait — aussi vrai qu'il y a un Dieu. — C’est pourquoi personne n’insulta le crucifix. Et quand le soir vint, les vaillantes femmes Vemporterent et le mirent en stireté. » (Ca et 1d).

Quant aux parents de Francois Veuillot, ils avaient été dénoncés aux autorités révolutionnaires du district de Noyers, pour avoir caché un prétre, et Brice Veuillot, le pére, fut dépossédé un moulin, son unique gagne-pain, pour lequel il payait une redevance annuelle de cing livres a un couvent. « C’est pourquoi le moulin fut déclaré

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bien @Eglise | confisqué aux moines, ce. qui obligea les enits du meunier, presque tous en bas age, & cherer leur vie comme ils pourraient. Ils étaient no eux. Grace a une fille ainée qui soutint tout, onne ne mourut de faim. Seulement les i jeunes, mon pére parmi eux, n’eurent jamaile temps d’apprendre 4 lire. »

Louis avait Inc de qui tenir, et ces détails expliquent sa Ine puissante de la Révolution ‘qui avait dépoté son grand-pére, n’osant pourfant le conduj a l’échafaud. L’enfant était robuste, excelhment doué, mais turbulent, intraitable. Sorpremier acte d’écolier est de déchirer la « Cix de Dieu » — son premier alphabet, — eldéclarant qwil n’entend pas apprendre deuxpis la méme chose. Son oncle, Louis Adam, quitait charron, lui écrit alors les lettres sur une jnche, dans l’espoir qwil ne la brisera pas; il sit la planche et s’en sert pour tomber sur ses cgarades. Il se fait aimer toutefois par son in igence pétillante et son bon coeur, son maitrannonce qu'il ira loin, et une ‘femme qui passapour sorciére affirme que dans son genre il devielra un « empereur. » II sera en effet « Pempereur du journalisme.

Tout & coup sopére est ruiné par la faillite dun gros ct hauthe, pays. Sa mere « qui avait Pame fiére et hautae, » décide son mari 4 quitter Boynes pour Par et ils sen vont emmenant leurs deux enfan| Louis agé de cing ans, et Eugéne qui n’aya que deux mois. Louis toutefois est bientét raené a Boynes ou il continue son instruction ch son grand-pére et dans une école pleine d’enfas honnétes, avec un honnéte maitre..« On y ebndait des paroles brutales, jamais de paroles ipudiques. » (E. Veuillot).

Pendant ce tempFrancois Veuillot, qui était un habile ouvrier,ravaillait 4 Bercy chez un commissionnaire e| vins, et devenait gardemagasin a trois fras cing sous par jour, ayec Je logement, du vin | du bois. C’ctait la prospérité; il rappela sonils. Mais le pauvre enfant qu'il n’ayait pas vu bpuis cing ans avait gagne la petite vérole, ce di le défigurait totalement. Louis le savait et n’éit point sans appréhension pour la premiére enevue. I] partit dans la voiture de la tante Rosal qui allait deux fois ’an a Paris faire des emplets de mercerie. « Lorsque la carriole entra dans grande cour ou était le logement ieee rante M. Eugene Veuillot, notre mére s’écria : « Gst Rosalie! » et me prenant par la main : «fiens vite voir ta tante! » Derriére la tante se tent un enfant vétu de gros drap lourdement facons et coiffé d’un bonnet de coton bleu : — Quel este petit garcon? dit avec hésitation notre mére. + Tu ne le reconnais pas? C’est Veuillot! — Oh! . est changé! s’écria-telle avec une expressit de douleur en lattirant 4 elle. — Et Louis, l’aii/malheureux et craintif, les yeux pleins de lames, répondit : « Oui, maman, c’est moi! » El) ’embrassa en pleurant. Dés qu’elle l’eut quitténous nous jetames, mon

L/AMI DU CLERGE i i a a

frere et moi, dans les bras l’un de l'autre, avec effusion, avec passion. Chacun de nous entra tout de suite, 4 fond et pour toujours, dans le coeur de Vautre. Je courus chercher mon pére a son travail. Il n’était pas homme a s’arréter aux marques de la petite vérole, et rien ne diminua la joie que lui causait la vue de son enfant. Ce fut, malegré le nuage du début, une belle journée. »

Louis resta a Paris. Trop jeune encore pour commencer un apprentissage, il entre a l’école de Bercy; sa mére a congu d’ailleurs de grandes vues et de longs espoirs sur lui. Ce qui frappe Venfant, qui n’a gotité que la liberté des champs, cest la cloche sévere qui réglemente le travail de son pére, c’est louvrier qui devient l’esclave d’un patron, le rouage sacrifié d’une impitoyable machine. A l’école, ce n’est plus la saine et calme honnéteté des champs. Le maitre tient un cabinet de lecture et fait porterspariises éleves « aux dames et aux puissants de lendroit » les romans

' de Paul de Kock, de Lamothe-Langon, aprés

qwil avait fait Péloge de ces productions charmantes — c’était son mot — dans des circulaires par eux écrites sous sa dictée. Ces productions charmantes, Louis les lisait en chemin ou chez lui: « Il est telle de ces lectures maudites, écrithl; dont mon ame portera toujours les odieuses plaies. »

Jusque-la, chez son grand-pére, il n’avait lu que la Bible, quelques tomes dépareillés des romans de la Calprenéde, les Quatre fils Aymon surtout, des récits tragiques, mais rien d’ordurier. Apres ayoir parcouru les cuvres malsaines que lui confie et lui recommande son iyrogne de maitre, il lui semble que son ame a subi une défloration, une souillure. Tres ardent, tres expansif, il se plait a raconter a son frére les histoires de Daniel de Foé, les épopées du moyen age qui ont frappé sa jeune imagination, mais il ne lui ouvre pas la bouche des intrigues brutales de Paul de Kock; il a honte d’y penser. Et ces ignominies de lécole cotitaient sept francs par mois 4 Francois Veuillot, sept francs qui étaient lourds sur le petit budget sévérement calculé par la mere. an

Le méme maitre lui donne, « entre deux vins, » des lecons de catéchisme, sans conviction, sans nul respect des choses saintes. Louis allait bien a la messe le dimanche, sa mére du moins l’y envoyait et lui recommandait de réciter le soir avant de s’endormir un Ave Maria : reste de Vantique foi chrétienne, qui avait fait survivre en elle ’honnéteté, mais ne suffisait point a faire contrepoids chez ses enfants a de tels blasphémes pratiques, a de tels exemples.

« C’est a la suite de cet enseignement que je fis ma premiére communion. Ils sont heureux ceux qui marchent dans la vie sous la protection des souvenirs des graces de ce beau jour! Je n’eus point ce bonheur. Poussé a la table sainte par des mains ignorantes ou tout 4 fait impies, j’en approchai sans savoir 4 quel redoutable et saint banquet je prenais part... Je n’y retournai plus. »

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Toutefois il n’y avait rien en lui de l’enfant de Paris gaté jusqu’aux moelles, son esprit demeurait vigoureux, son ime saine, et s'il souffrait @un indéfinissable malaise, il se plaisait a se plonger dans les réves d’avenir pour lui et pour sa famille, dans les réves de bonheur pour la France. Charles X n’était point populaire, la presse le représentait comme un roi bigot, et criait contre « les empiétements du clergé; » le peuple aussi criait de confiance et regrettait l’empereur. Un jour, dans une promenade au bois de Vincennes dirigée par le maitre, Louis et ses camarades rencontrent le roi. Les gardes du corps ordonnent aux promeneurs de se ranger, les éleves font la haie avec ordre d’accueillir le monarque par des vivats nourris. Louis est en téte avec les grands, son frére en queue avec les petits : « Fais attention, dit-il a Kugene, avant de prendre sa place, quand tous les autres crieront : « Vive le roi! » tu ne diras rien; mais des qwils auront fini, tu crieras bien fort : « Vive l’empereur! » Ainsi fut fait. La voix flitée du petit frére retentit seule aprés les autres et produisit l’effet que Von devine. Le maitre voulait chasser les deux Veuillot. :

L’heure était venue d’ailleurs pour Louis de choisir une carriére. Ses parents eurent une longue conférence a ce sujet, qu’il raconte avec son charme coutumier. Le pére voulait lui mettre entre les mains un bon outil; la mere désirait qu’il devint « jurisconsulte : » pour elle ce mot résumait la considération, la gloire et la fortune. Le propriétaire des magasins, M. Brisson, proposa de le faire entrer comme petit clerc a vingt francs par mois chez un notaire, M. Fortuné Delavigne, le frere du pocte. Louis accepta d’enthousiasme, séduit par cette pensée qu’il gagnerait quelque chose et jouirait surtout de la bonne liberté (4827).

IIc — Un sous-maitre lui avait appris un méchant brin de latin, il savait son orthographe, avait une belle main et voyait tout en rose. Ses nouveaux camarades étaient bons pour lui, mais aucun d’eux né'comprenait Vidée élevée du devoir. On parlait beaucoup de poésie et de littérature a Pétude, a cause de Casimir Delavigne, alors en vogue. Louis y voit passer Scribe, un auteur dramatique fécond et un client opulent, il se lie avec Jules et Natalis de Vailly, Auguste Barbier, Vauteur de la Curée, Emile Perrin, qui est mort administrateur de la Comédie Kraneaise, surtout Gustave Olivier qui sera son bon génie. Pendant que les autres lui font lire la Nouvelle Héloise, Gustave le lance dans les Niebelungen, mais finit par Vancrer dans les Cours de littérature de La Harpe. Natalis de Vailly lui donne des lecons de latin, les rues de Paris ne font plus seules Véducation de son intelligence, car le petit clerc, en méme temps qu’il monte en grade, fréquente la Sorbonne ot il se passionne pour les cours de Guizot, de Cousin, de Villemain surtout. Il lit avidement les auteurs du xyue siccle, surtout les

poétes, et l’impression qu’en coit son esprit | solide et droit est si profonde ele romantisme ne V’emballera jamais. Il ne défendra point d’une vive admiration pour Vor Hugo, il fera méme partie en 1830 de la claqul’Hernani, mais il comprendra, il sentira bientéué‘la plupart de ces vers si sonores et si rutilantonnent faux. ~

Un homme Wailleurs qui jou‘ait d’une grande notoriété, Henri de Latouchesi montra le cété prétentieux, théatral et hormature de cette poésie, et aprés une longue nversation ot il fut frappé de ses intuitions liraires, il lui dit : « Vous étes fait pour écrire; tvaillez ferme, je yous aiderai et vous réussirez,Ces simples mots électriserent le jeune clerc.

Pour lui @ailleurs les joures étaient dures, avec ses vingt ou trente fras par mois. Pour augmenter ses ressources, il i arriva d’aider en Seine les pécheurs de sable,e matin ou a la tombée du jour. C’est dangsne de ces heures malheureuses sans doute qu écrivit a Mgr de Quélen pour lui demander de recevoir gratuitement dans son petit séminai: La lettre dut étre jetée au panier sans doute, c nulle réponse ne lui vint de l’archeyéché. Q sait ce quil fut advenu si sa demande etit étaccueillie ? A coup stir il efit rendu moins deervices a lEglise comme prétre que comme jowaliste.

Mais. si son esprit se cultiit, son 4me demeurait en friche et personnee s’occupait delle. Gustave lui avait appris «2 dont avant toute chose il avait besoin: quil pavait étre aimé; » il ne pouvait @ailleurs lui ayrendre que cela, car il n’était pas encore chréta. A étude, Louis n’entendait que « des imptés railleuses. » — « La, dit-il, personne, si ce est moi peut-étre, ne manquait de pain, et qued dans ma misere, dans mon isolement, dansaa servitude, j’avais tant besoin de savoir une riére, c’était le blaspheme que l’on m’apprena, le blasphéme que je voyais partout, que j’entdais dans tous les discours, que je lisais das tous les livres, que jadmirais dans tous les sptacles ot s’arrétaient mes yeux. Ni en haut en bas de Vléchelle, autour de moi, ni au-desis de moi, je ne voyais rien qui m’enseignat 4 prr. »

fl n’avait qu’une seuleouissance au monde :

celle de revoir de temps « temps son bien-aimé frere Eugéne a qui il denait rendez-vous « sous le troisiéme arbre 4 gaue @une allée de catalpas au Jardin des Plante » Quelle joie quand le petit frere attendu parssait! « Un jour nous arrivames tous deux ¢ rendez-vous, dans le méme moment, de bonnheure, par le plus beau temps du monde. J’étai plein de mystére et de joie; une plénitude decontentement débordait dans ses regards, dans s sourires, dans toute sa personne. I] apportait ainze sous et un saucisson; j’apportais deux yins de seigle et un billet de spectacle. O la merilleuse journée! et que Pon peut étre heureux,oonté divine, a raison de sept sous et demi par té!! »

C’était un homme de famille, il admirait le ferme bon sens, le caractare énergique de son pere, il admirait jusqu’a la fierté un peu haute de sa mere, mais il réservait toutes les tendresses de son cc@ur a son frére dont il écrivit : « Dés qu'il put marcher, je devins son protecteur; des qu’il put parler, il me consola. Que de jours sombres changés en jours d’allégresse parce que cet enfant m’a aimé! » Aussi bien la famille s’était augmentée de deux filles, Annette et Elise, et il comprenait, il s’exagérait méme ses devoirs de frére ainé. S’il veut « arriver, » c’est pour les siens, pour leur faire une situation meilleure, et comment les aider alors qu’il gagne 4 peine son pain? Ila @ailleurs des gotts de vie large, il se plait a bouquiner, il aime-a placer sur sa fenétre un pot de réséda, ja fleur qu’il préfére, il se sent fait pour ce monde élégant dont les portes s’entr’ouvrent seulement au modeste clerc de Fortuné Delavigne;

bientét il se sent mal a Vaise dans ses vétements

qui ne sont ni de premiére coupe ni de premiére fraicheur, car il cherche a plaire, et déja peut-dtre il s’est épris de quelque Béatrix qui posséde son coeur.

La vie alors lui apparait pleine « d’injustes oppressions, » et il n’est point tendre pour ces heureux inutiles qu’un hasard de naissance a

poussés a la fortune. C’est dans ces dispositions

que le trouve la Réyolution de 1830. Il ne descend pas dans la rue, il ne prend pas de fusil, il se contente, le lendemain des « Glorieuses, » de visiter les Tuileries et de s’asseoir, comme un enfant, sur « le sapin du trone. » Il n’est pas méme agé de dix-sept ans, aussi un ouvrier qui le voit prét a quitter la faction que lui a value sa démarche lui dit : « Si tu veux t’en aller, gamin, tu es libre, mais avant de partir regarde celui pour qui je me bats, moi. » Kt découvrant sa poitrine, il lui montre gravée sur sa peau Vimage de Napoléon.

Beaucoup dinsurgés combattaient ainsi pour Vidée napoléonienne; cé fut la bourgeoisie qui recueillit le bénéfice de leur sang.

Ill. — Henri de Latouche, son protecteur, devenu alors directeur du Figaro, lui écrivit « Apportez-moi quelque chose de trés court, n’im-

' porte quoi, je le retoucherai, s’il le faut, “igaro

le publiera et vous serez payé.» Louis envoya surle-champ.un petit article qui fut inséré sans retouche aucune. Stirement ce fut la le plus beau jour de sa vie de journaliste. Mais il avait lu étonnamment déja et presque tout retenu; il composait des vers, ébauchait des vaudevilles, admirait beaucoup Léontine Fay, une actrice a la mode, et receyait pour quelques poésies les éloges de Casimir Delavigne : « Jugez si je suis content, écrit-il 4 un ami. Je viens enfin de voir luire sur mon front un rayon de cette poétique auréole du génie que j’ambitionne plus que tout au monde. » C’est alors aussi qu’il connut, dans les bureaux du journal, toutes les célébrités littéraires du jour, Léon Gozlan, Michel Masson, Raymond Brucker, Félix Pyat, Nestor Roqueplan, Jules

au LVAMI DU CLERGE hacia ea Bese Re ee eae

Sandeau, et méme George Sand. Il se fit apprécier, malgré son extréme jeunesse, dans ce milieu parisien de la presse, et affermit sa résolution de suivre la carriére littéraire.

Son ami Gustave Olivier lui offrit en ce moment une collaboration al’Echo dela Seine-Inférieure. Louis accepta et se rendit 4 Rouen en septembre 4834 : il n’avait pas dix-huit ans. }

La bourgeoisie. triomphante l’appelait pour maintenir son triomphe; «ces ogres d’une monarchie et dune religion » se trouvaient bien de leur affreux repas, pour garder la table du banquet ils prenaient qui ils pouvaient. « Pour moi, écrit le. jeune journaliste, j’avais eu la foi de mes besoins, jeus aisément celle de mes intéréts. Je me trouvai de la Résistance, j’aurais été tout aussi volontiers du Mouvement, et méme plus volontiers.-» I n’avait en effet d’autre scrapule que ’honnéteté bourgeoise, et pour le moment elle lui montrait la fortune ‘comme le seul but a atteindre; peu lui importait de quel cdté elle lui viendrait.

D’abord il devait se borner 4 rendre compte du théatre, mais observateur fin, écrivain primesautier et travailleur acharné, il dit son mot sur toutes les questions actuelles, fait de la politique, de Varchéologie, des contes, des vers, et se fait remarquer surtout par sa critique hardie, souvent acerbe. Voici comment il expédie deux chanteurs dopéra-comique : « Morazin a tout le temps chanté faux avec une imperturbable ardeur. Rey avait aussi commencé par chanter faux, il a fini par ne plus chanter du tout: c’est un progrés. » Il persifle de méme une mauvaise piéce, Un duel sous Richelieu : « Il y a un petit trapu qui dit avec une voix de basse superbe : « Je vous aime! « damnation! » La femme répond : « Moi aussi! « infamie et malédiction! » Alors vient un grand maigre gui apprenant tout cela, s’écrie : « Honte, « opprobre et dérision ! » On tire un coup de pis-: tolet : détonation! Puis le public de siffler : ventilation! » C’est jeune, piquant et gotté. Un acteur, M. Tilly, prétendit qu’il avait insulté sa femme, actrice médiocre, a qui Louis avait recommandé « de se rider un peu, et surtout d’allonger ses robes, » puisqu’elle jouait la dame mire. Il y eut duel au pistolet, la balle effleura le chapeau du jeune rédacteur, qui de sa vie n’avait tenu une de ces armes.

Cet accident ne lui dte rien de sa belle humeur, ni des vivacités de sa plume. II s’attaque courageusement a d’Arlincourt, le feuilletoniste 4 la mode, et fait des charges curieuses sur ses personnages, ordinairement ou macabres ou éthérés.

Lisez plutét ces lignes aigués sur le Solitaire : «Il a coupé sa femme en morceaux et s’est trouvé sur le point de manger sa fille; mais il s’en est bien repenti. Lorsqu’en se promenant au clair de la lune, il lui arrive de penser a ces folies de jeunesse, il essuie ses pleurs avec une peau de tigre. » Ou sur VAmoureuse : « Crest un ange, une sylphide, une perfection, une je ne sais quoi. Elle court les champs, [pince de la harpe et joue

6 | -L’AMI DU CLERGE Be esan °c

Me cone ina a LS a eS LO Se ee ee

des mystéres. Elle ne cesse pas une seconde d’étre vertueuse et vétue de blanc. On ne lui connait pas de blanchisseuse. » On peut deviner déja que cette plume acérée deviendra stylet. Kt a chaque numéro ce sont des critiques de ce genre, des contes, des nouvelles prestement enlevées et que

dévore le public rouennais.

Un jour il entend au théatre le célébre Ligier

qui joue Cinna, il est frappé de la beaute, de la

- grandeur cornélienne. « Lorsque Ligier est entré

en scene, écrit-il, avant méme qu'il efit fait un geste, prononcé une parole, c’était déja Auguste : e’était le vieillard ridé, blasé, fatigué... qui pourtant commandait 4 Vunivers. Et lorsqu’il parla, que les vers de Corneille étaient, dans sa bouche, beaux et pleins de pensées prodigieuses! Si en les entendant on etit pu se souvenir de ce que nous faisons maintenant, c’etit., été pitié. Que nous sommes petits, mon Dieu! a cété de cela !» Il sent, il comprend la vraie langue frangaise, son gout se forme et déja tombe un peu son enthousiasme pour Victor Hugo. « Nous déplorons, dit-il dans une étude sur les Fewilles d’automne, quun homme qui connait si bien les cordes sensibles du

jrowuret, les fait si fortement vibrer, abandonne sa

pénible, mais belle mission, pour consacrer sa voix aux fureurs publiques, but vers lequel il est facile de voir que M. Victor Hugo se tournera désormais. » Et il lui rappelle qwil avait promis autrefois de garder « tout ménagement, toute mesure. »

En méme temps que son esprit s’éveille a la juste critique, son 4me éprouve des désirs de foi et des regrets. Les pélerins de Bon-Secours lui inspirent cette délicieuse phrase : « Il doit étre si doux de croire bien fermement que la priere de votre cceur s’en va toute rayonnante au ciel, et que la, elle est entendue. » Une autre fois, en considérant une longue théorie d’enfants en robes blanches qui défilent en suivant la croix dans le jardin d’une maison de religieuses de Rouen, il est gagné par l’émotion : « Cela me rappela un jour qu’autrefois j’aimais bien et que la Révolution de 1830 (que sa sainte volonté soit faite!) a pour ainsi dire retranché du calendrier : je veux parler de la Féte-Dieu. Oh! que c’était la une noble et touchante et superbe féte! » La culture littéraire du jeune écrivain est déja remarquable — il ne faut pas oublier qu’il n’a pas méme dix-neuf ans — et la culture de son cour s’opére lentement et sainement. Louis Veuillot a une tendance 4 s’accuser dans ses écrits d’écarts qu’il ne précise pas, ce qui lui fournit la facilité de laisser croire quwil fut un grand pécheur. I] est clair que c’est une exagération voulue de sa réelle humilité. Sa jeunesse fut celle des jeunes gens de son temps, avec cette différence qu’elle était vouée au labeur, vigoureuse et franchement gaie.

Déja ses ripostes étaient terribles. D’instinct il respectait le clergé, il le respectait méme trop, au gré des commanditaires de l’Hcho; d’instinct aussi il répugnait aux écrits, aux dessins obs-

cénes, et en flagellait les auteurs : « Et la main» qui s’est livrée a ces indignes travaux, s’écrie-t-il, ose, toute boueuse encore, livrer 4 la risée les noms et les traits des citoyens! et.cet.avilisseur public trouve des approbateurs! » Il fallait du courage pour stigmatiser ainsi un caricaturiste | que tout le monde connaissait. I] n’en manquait pas. Aussi défendit-il avec Apreté le maire de Rouen qui avait pris une sage mesure et qui de ce chef avait subi un charivari. Son adversaire au Journal de Rouen lui reprocha d@étre payé pour Vinsulter :

— Il est vrai que je recois un salaire, répliquat-il, et je ne vois pas que je doive en rougir, mais ce nest point pour attaquer ce journal. Si je lai fait, c’est seulement que je voulais en avoir ’honneur et satisfaire mon indignation. D’ailleurs, que fait donc au Journal de Rouen celui auquel je m’adressais? Si on ne le paie point en argent, comment le paie-t-on? En considération, en estime, en gloire ? Alors il ne gagne rien. »

Cette incartade lui valut un second duel. Son adversaire, M. Visinet, avait choisi l’épée. Louis Veuillot ne sayait pas manier cette arme, les témoins s’en remirent au sort, qui favorisa le rédacteur de l’Echo. Le procés-verbal portait ces mots :

« Deux coups de pistolet ont été échangés entre MM. Visinet et Veuillot.

M. Veuillot, qui avait refusé de tirer le pre- mier, ayant eu sa redingote traversée @une halle, les témoins n’ont pas permis que l’affaire fut poussée plus loin. »

« Quelques années aprés, raconte M. Kugene Veuillot, mon frére, mes sceurs et moi, nous passions a Rouen. L’ancien rédacteur de l’Hcho nous ayant conduits sur le lieu du duel, nous fit mettre a genoux a coté de lui, pour demander pardon 4 Dieu de ce manquement a sa loi et le remercier de Yavoir préservé. »

Peu apres il était nommé « rédacteur en chef et en seul » du Mémorial de la Dordogne, et il arrivait a Périgueux le 2 décembre 1832.

IV. — Bugeaud était alors la principale personnalité du pays et ’un des patrons du journal. Louis Veuillot Pavait vu en passant a4 Paris : — « Vous me paraissez bien jeune, lui dit le général, quel age ayez-vous ? — Dix-neuf ans. — J’aimerais mieux que vous en eussiez vingt- -cing. — Moi jaime mieux en avoir dix-neuf. Du reste, ne craignez rien, général, je me tirerai d’affaire. — On me l’a dit, mais vous étes tout de méme bien jeune. Tenez, mettez-vous la et écrivez quelque chose sur Odilon Barrot. » — Louis prit la plume et écrivit contre Odilon Barrot un article que Bugeaud trouva parfait.

Ses polémiques et ses duels de Rouen lui avaient acquis dans lé bureau supérieur de la presse, a Paris, une notoriété qui le faisait classer parmi les hommes d’avenir. A Périgueux il apparut comme un ferme champion de l’ordre public, qu’il défendit avec conviction. Il n ’oubliera~ jamais

cette étrange société, sceptique, aimable et viveuse quil a décrite dans l’Honnéle femme, cette petite ville de Chignac ot la bourgéoisie lisait Voltaire et Paul de Kock, Parny et Pigault-Lebrun, ce qui Vautorisait a crier contre le « parti-prétre; » ot les légitimistes eux-mémes, frivoles et sans prin- “cipes, ne fréquentaient guére la cathédrale le dimanche que pour assister, rangés sur deux lignes, a la sortie des « dames. » — « Autour de moi, a-t-il écrit, il n’y avait pas un homme 4 ma connaissance, pas un! ni fonctionnaire, ni magistrat, ni professeur, ni vieux, ni jeune, qui remplit ses devoirs religieux ; pas une mére de famille qui eit une fois parlé en ma présence a ses enfants de Dieu, de l’Eglise et de quoi que ce soit qui eit le moins du monde rapport a la religion. C’était certainement une société gracieuse, polie, bienveillante, spirituelle, et pour tout dire elle ne me plaisait que trop : ce n’était pas une société -chrétienne. Chacun s’y faisait en liberté, sans rien dire, non pas son Evangile, mais son petit Coran. » Il y fit meryeille, il s’entendait a « foudroyer Panarchie, » et méme a s’opposer « aux empiétements du clergé;» sa clientéle l’etit désiré plus anticlérical, mais il y sentait de la répugnance. « L’estime que j’avais pour mon parti ne m’empéchait pas de remarquer beaucoup de différence entre nous et le clergé. » Cependant il ne connaissait aucun prétre, sauf plus tard l’abbé Guines qui devint capucin sous le nom de P. Ambroise, et cest 4 peine s'il avait fait, 4 Varrivée, une visite de politesse a l’évéque, Mgr de Lostanges, un ancien émigré soupconné de « carlisme. » Mais son honnéteté native s’arrétait pleine d’admiration devant les ceuvres catholiques, modestes, constantes et désintéressées qui cherchaient les pauvres, les oubliés, ceux dont personne ne s’occupe, et cela suffisait 4 le mettre en garde contre les aboiements suspects de la bourgeoisie voltairienne.

Bientédt sa personnalité se dégage et s’affirme. Il n’hésite pas, exprime nettement ses idées a lui au sujet du duel, qwil réprouve tout en l’admettant « dans certains cas,» des « injures de la presse, » et des doctrines qui poussent 4 l’assassinat. Alibaud tire sur le roi, il recherche les causes morales de cet attentat : « Lorsqu’on voit chaque idée antisociale, antimorale s’étendre, s’éparpiller et produire enfin son homme et son crime, on voudrait qu’Alibaud ne fit le fils d’aucune idée! Mais ce qu’il a fait, ne l’a-t-on jamais préché?... »

Deux journaux locaux se faisaient remarquer par leur insuffisance et leur méchancete, la Gazette de Périgueux et ’Echo de Vézone. Louis Veuillot les traitait de haut avec une dureté protectrice : ils lui répondaient par de basses injures. On voit d’ici le genre des polémiques, et avec quelle verve le Mémorial pourchassait ses adversaires : « L’Echo dit entre autres gentillesses que le Mémorial vit du mépris qu’il inspire. Nous ne yoyons la-dedans qu’une flatterie mal déguisée

que l’Echo s’adresse 4 lui-méme. En effet, si un journal vivait de mépris, celui-ci pourrait se vanter d’étre immortel. »

Le préfet, M. Romieu, un homme d’esprit pourtant, fit un proces a l’Zcho. Louis Veuillot s’y opposa, tant qu’il put, convaincu que le jury donnerait tort a l’autorité, et il réclafna en faveur de son confrére. L’Echo, disait-il, était précieux pour amusement des Périgourdins, et que deviendra le Mémorial s’il est privé de la jouissance de venger sur lui, 4 coups de sifflets, la grammaire et le bon sens? « Rendez-nous la liberté de bafouer ces matamores, ne les enlevez pas aux plaisirs du public! » L’Echo fut acquitté, mais ne se vanta point diavoir été ainsi défendu.

Un personnage de Périgueux attaqua alors le jeune écrivain dans un article trés vif signé E. B. Louis lui répondit sur le méme ton et termina sa

réplique par ces mots : « L’auteur de cet article

Pa signé E. B., cest incomplet : il fallait K. B. T. » Un duel s’ensuivit, Louis Veuillot recut encore la balle de son adversaire dans sa redingote, et, son tour venu de tirer, la capsule rata. Il refusa de mettre une autre capsule a son pistolet. Il était devenu habile tireur et sans dotte quil craignit un malheur : « Allons! dit-il, que ce soit fini et que M. E. B. rentre chez lui: ses parents peuvent étre inquiets. » Heureusementles témoins ne releverent point cette raillerie et l’affaire se termina la. Ce fut son dernier duel.

Ces polémiques trop juvéniles étaient loin absorber sa vie. Il lisait plus que jamais, ou plutét il étudiait les auteurs du dix-septieme siecle qwil avait déja lus, se nourrissant de leur moelle, de leur substance, leur prenant leur tour sobre, leur langue expressive et élevée. Corneille, Racine, Boileau, la Bruyére, Mme de Sévigné, La Fontaine, Moliere, voila ses maitres. Corneille le subjuguait par sa grandeur, Racine le séduisait par l’art avec lequel il mettait en jeu les ardentes passions, Moliére par la libre grace de son style, « la marquise » par sa simplicité et son abandon charmant. ll lut peu Voltaire et le dix-huitiéme siécle, qu'il méprisait. Porté vers Saint-Simon pour son talent de peinture des caractéres, il le trouva méchant et faussa compagnie a « ce duc enragé. » Quant aux contemporains, il les suit et les juge. Déja il a découvert le procédé et le clinquant de Victor Hugo, et il commenee a lui préférer Vharmonie si douce et si naturelle de Lamartine. Aucun auteur en vogue qu'il ne lise avec attention, Chateaubriand, Musset, Michelet, George Sand. Puis il écrit, cultivant tous les genres depuis la haute politique jusqu’a la bluette, se formant le got, se créant un style a lui, et soit qu’il chante Weber en beaux vers, soit qu’il fasse Véloge paradoxal de la paresse, «la moins cotteuse, la plus désintéressée des passions, » développant librement sa fine et puissante originalité. En méme temps il noue de brillaates relations, avec Albert de Calvimont, Emile Lafon, Pierre

ey ate

8 be VVAMI DU CLERGE

Magne, le futur ministre de Napoléon JI, frequente les salons de Périgueux oti il se montre intrépide danseur, autant que causeur sémillant. Deux hommes surtout l’attirent : Bugeaud, le vrai type du soldat au caractére noble et franc, et du gentilhomme campagnard, et Romieu, le mystificateur a froid, te sceptique aimable, mais dépourvu de sens chrétien. Il se trouvait aussi parfois dans une société trés mélangée de journalistes joyeux oti deux anciens religieux, laicisés par la Révolution et exclus de tous les salons, chantaientlagaudriole. Cela lui déplut bien vite etil sentit naitre en lui soudain un ennui profond et lourd. « L’ennui me semblait légitimer le gotit du plaisir : mais le gout du plaisir blessait la conscience, jetait mille troubles dans l’Ame, enfantait d’odieuses douleurs. Pourquoi cela? oe que la conscience?

Je ne comprenais pas..

Il recut alors une ibltre de Gustave Olivier, lui annoncant qu'il ét: it chrétien, et ajoutant, « pour se faire mieux comprendre, qu’il avait un confesseur et qu'il communiait. » Pressentant qu’un effroyable malheur lui est arrivé, il court chez Romieu : « Qu’en pensez-vous? lui demande-t-il. — Notre ami est fou, » répond le préfet incroyant. I part pour Paris: « Je ne le trouvai ni malade ni fou, écrit-il, mais joyeux, quoique dans une situation de fortune assez pénible, plein d’espoir, surabondant de confiance, m’aimant d’une tendresse plus vive que jamais, enfin un chrétien. 1] me fit le récit de ses combats : c’étaient les miens; il me pressa de Vimiter dans le dernier effort qui lui avait donne la victoire. Hélas! le prix méme du triomphe me fit peur. » Il revient 4 Périgueux troublé, non convaincu. Mais les idées noires le hantent, il se detache. Sur ces entrefaites M. Guizot tombé du pouvoir, en février 1836, y est remonté le 6 septembre suivant, et fonde un journal a sa dévotion, la Charie de 1830. Olivier signale Louis Veuillot comme un rédacteur d’avenir, on le mande a Paris. Romieu le presse de partir en lui disant : « Si vous le voulez, vous serez conseiller d’Ktat avant moi, ou député et bientét aprés ministre. » Il se hate vers la capitale.

Que de chemin parcouru depuis six ans! I] était enveloppé déja dune gloire modeste qui ne demandait qu’a rayonner, considéré, presque

riche, plein de confiance. « Je serai sincére, dit-il : jentrais dans Paris avec des idées de conquéte, bien décidé a devenir ministre aussitdt qu’il se pourrait. » Les rédacteurs et directeurs de la Charte de 1830 étaient presque tous des célébrités litteraires. Nestor Roqueplan dirigeait, Malitourne organisait. Celui-ci était vicilli déja et blasé, il ne croyait a rien nia personne, sauf a quelques aphorismes de Pyrrhon et d’Epicure

« Ul faut chercher la jouissance, disait-il, bien quelle soit une déception. » L’autre était jeune, gai, plein de vie et marchait en vainqueur vers Vavenir. Il professait d’ailleurs la méme doctrine, mais moins morose : « Jouir est le seul. cété

sérieux de la vie et c’est ce qui trompe le moins. » Tous deux indulgents, sans~haine ni foi, séduisants et viveurs. Les rédacteurs étaient Hdmond Texier, qui passa plus tard au Siécle et s’y fixa;

M. Forgues, Edouard Ourliac; qui. deviendra quelque jour un fervent converti, Edouard Thierry, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, Alphonse Esquiros, Alphonse Royer, Hloi Malhac et d’autres. On voit que Louis Veuillot comptait plus tard des amis méme sur le boulevard.

Le journal était doctrinaire, Porgane de trois ministres : MM. Guizot, Gasparin et Duchatel. On voyait aussi dans ses bureaux Duvergier de Hauranne, le comte Jaubert, de Rémusat, Bugeaud, quelquefois de Salvandy. Plusieurs articles de Louis Veuillot firent sensation et obtinrent les éloges des ministres: Il était donc lancé. Romieu étant venu a Paris le fit pénétrer dans les coulisses du théatre et le présenta ala célebre Mlle Mars, faveur alors trés enviée; mais le jeune journaliste n’aimait que les scénes, les drames, les grandes envolées du thédtre : les dessous ne l’attiraient pas, il y devinait des hideurs et des corruptions qui ne lui inspiraient que des répugnances.

D’ailleurs il se retrempe dans la vie de famille, il est content parce que son peére et sa mére sont fiers de lui, et lui il aime leur « simple et franche bonté. » — « Jai aussi, écrit-il 4 un ami du Périgord, un frere, qui habite avec moi et dont la présence continuelle fait de moi un saint. Enfin jai deux sceurs qui ne sont encore que deux jolies enfants, mais qui, je l’espére, deviendront deux sages et honnétes filles. » Déja il a pris sous sa protection son jeune frére et Ya introduit dans la Charte de 1830. « Roqueplan, raconte celui-ci, voulant mettre en contradiction avec lui-méme Odilon Barrot, me demanda de chercher dans les anciens discours de cet adversaire des passages opposés a un discours de la veille. Je fis cette besogne et m’enhardis a lier mes extraits par quelques lignes de. ma facon. Roqueplan accepta le tout, et me fit payer ce modeste travail comme rédaction. Cefut mon début dans le journalisme. » Il ira bientét d@ailleurs remplacer Louis au Mémorial du Périgord, sous le couvert de gon nom demeureé illustre a Périgueux.

V. — Mais un journal n’est qu’une feuille éphémére : la Charte de 1830 tomba avec M. Guizot, renversé par M. Molé. Louis Veuillot entra alors a la Paia, journal trés conservateur, emmenant avec lui Kugéne dont il encourage et soutient les premiers pas dans la presse. La il rencontra comme principal collaborateur Alphonse Toussenel, un esprit puissant, mais particulariste, orgueilleux et jouisseur, qui se fit phalanstérien, apres avoir écrit un livre d’ailleurs remarquable et qui est resté actuel : Les Juifs rois de Vépoque. « Un jour, écrit Eugéne Veuillot, arrive un jeune homme, déja célébre et avide de bruit, dont la parole imagée, chaude, et les jugements. historiques neufs, inattendus, tranchants, passionnaient les étudiants : c’était Michelet. Dans la

ta: | ee ae wey

- LVAMI DU GLERG

conversation Louis Veuillot laisse échapper un mot pittoresque qui le frappe: « — Vous devez étre bourguignon, lui dit Michelet. — Oui, bourguignon par mon pére, et gatinais ou beauceron par mamére et le lieu de ma naissance. — C’est bien‘ cela, s’écrie- Vhistorien de son ton inspiré : bourguignon et beauceron, la vigne et le blé, le vin et le pain, les deux nobles produits de la noble France, les deux grands fortifiants de Vhomme : votre style me l’avait dit. Vous ferez des cuvres puissantes... » Louis s’amusa de cette sortie trés intéressée, mais je crois bien que Michelet obtint sa réclame. » Comme Victor Hugo, Michelet était un prodigieux charlatan qui n’oubliait ni la gloire ni les petits profits.

La Paix non plus ne dura pas, son directeur M. Nouguier ne s’entendant point a la faire vivre. Louis passa au Moniteur parisien et se prit a trouver que le journalisme était une situation précaire, subordonnée 4 la fortune changeante de la politique. Alors il songea 4a se consacrer uniquement aux cuvres littéraires. Un éditeur parisien lui demandait un roman, et il avait la téte pleine de plans de pieces de théatre, de vaudevilles et de chants. [1 composa méme une romance, l’Absent, mais la politique le reprit pour Penvyoyer a travers la France patronner ses candidats. C’est a Macon, dans le fief de Lamartine, qu il vint pour soutenir la candidature du poéte. Ils ne s’entendirent pas, sauf en littérature, et le journaliste poussa jusqu’a Toulouse, de laa Périgueux ou il avait laissé une affection chantée dans Absent, et que quinze mois avaient refroidie de part et d’autre plus quwil ne croyait. Il tombait ainsi du haut de tous ses réves. Déja il avait renoncé au pouvoir, il était bien pres de renoncer a Vamour.

« J’allai ot m’entrainaient d’inquiets désirs et mes vieux ennuis, qui renaissaient plus pressants. Mais j’avais beau porter partout mes lévres, je ne buvais qu’a des coupes troublées. J’étais plein de jugements sévéres contre tout homme et tout nom qui passaient sous mes regards, puis quand j’avais donné cours 4 mon mépris, je baissais la téte ; jécoutais mon coeur, mon coeur plaidait pour tout ce que je venais de condamner. Je me disais avec accablement : Je ne vaux pas mieux! » |

C’était la grace qui le travaillait 4 son insu, mais il ne songeait guére ase rendre. D’instinct il évitait'Gustave, et pourtant quand il le rencontrait, il ne pouvait se défendre de lui ouvrir le coin endolori de son Ame. Gustave lui disait : « Sois chrétien ! » mais, ouil répondait durement, ou il exigeait, lui qui ne savait rien de la doctrine chrétienne, que l’Eglise modifiat ses dogmes. «Gustave me répondait gaiement qu’on avait refusé cela a Calvin, 4 Luther, a beaucoup d’autres, et qu’il ne pouvait me l’accorder. Nous nous séparions, lui, affligé de mon endurcissement, moi, furieux des barbaries de l’Eglise, et jurant que je ne serais jamais chrétien. »

Ces conversations ne laissaient pas de l’ins-

truire, mais ce qui le touchait surtout, patience, la douceur de son ami. Quanc rédacteur ala Pai, il avait regu un jour.

d’un jeune homme déja illustre qui le

recommander un ouvrage qu'il venait de .cpe

ser, Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie. C’était la premiére fois qu’il voyait Montalembert. Nl lut Introduction, qui le frappa plus encore que le récit, son Ame n’étant pas encore ouverte aux clartés chrétiennes, mais elles y pénétraient quand méme, comme le soleil pénétre méme au fond Vune cave. Depuis, il avait lu le beau travail sur VAction du Clergé dans les sociétés modernes, par M. Rubichon, et quelques articles de M. de Carné sur les problémes contemporains. Ces études, dit-il, « éclairérent puissamment mon esprit et le forcérent au moins d’admirer la haute intelligence et la haute vertu de l’Kglise, 4 défaut de sa divinité que je niais toujours. Oui, je vous voyais sage, prévoyante, courageuse, toujours forte, et toujours charitable, et je vous admirais, 6 Mére! mais sans vous aimer, c’est-a-dire sans vous comprendre. »

Il était vraiment malheureux, sa conscience maintenant le tourmentait, il ne voyait. pas clair dans sa vie, dans son avenir, dans son ame. II navait plus de foi politique, la polémique l’avait conduit au scepticisme. La cause quwil avait défendue était-elle la cause de la vérité? Qui le lui disait? Sa conviction? « On a les convictions » qu’on veut avoir. » Des hommes politiques qu’il avait vus de pres, il n’estimait que Guizot et Bugeaud. « Je les aimais pour eux-mémes, pour ce que je leur voyais de probite, de courage, pour

ce quils souffraient dinjures. Quant a leur pensée, elle n’avait plus d’écho dans ma pensée. »

Quel but restait a poursuivre alors? La fortune? Peut-étre. Mais parfois dans sa tristesse il lui arrivait de regretter sa misére passée. Il lui semblait qu’il était plus heureux alors, avec ses jeunes illusions et ses naives espérances. Ce qui V’épouvantait, c’est qu'il « perdait le sens du juste et de linjuste, jusqu’a la volonté du combat, jusqu’au désir de la force.

« Et je ne me donnais pas deux mois pour n’étre plus qu’un de ces condottieri de la plume qui vont d’un camp dans lautre pour vendre moins encore leur bravoure que leur inactivité. »

Visiblement il était sur le bord de l’abime, prét ay rouler, et Dieu permettait qu’il le vit, qu’il le sentit. Jamais sirement il ne se fit ravalé a ces improbités de plume que repoussait sa fierté @Vhomme, mais il comprenait, ce qui est une grande grace, qu'il pouvait descendre jusque-la, si la main de Dieu ne lett arréteé.

L’épreuve était affreuse, Dieu eut pitié de lui. « Un lundi de carnaval, daprés le récit de M. Eugéne Veuillot, il alla diner chez Gustave Olivier. Il avait rencontré sur son chemin quelques masques enroués, avinés, et gardait de leur gaité grossiére une impression de dégotit qui

le mettait de méchante humeur. — Qu’as-tu? lui demanda Gustave. — J’ai ’hiver, j’ai Paris, jal des journaux a lire, j’ai un journal a faire. Nomme-moi donc un malheur, un chagrin que je n’aie pas! Et toi, d’ou te vient cet air si joyeux ? — Oui, je suis joyeux, veux-tu l’étre aussi? Veuxtu te débarrasser de tous tes ennuis? Je vais partir pour un long voyage, viens avec moi. — Ou vas-tu? — En Italie, répondit Gustave de Vair triomphant que l’on prend toujours quand on part pour cette terre promise de l’artiste et du touriste. Déja Louis était tenté, mais lorsque son ami lui eut dit qu’il comptait visiter la Sicile, la Gréce, Malte, l’Egypte, Constantinople, la Palestine, que peut-étre méme il irait en Perse, il n’y tint plus. — Je veux partir avec toi, s’écria-t-il. Kt il fut entendu que Von partirait dans huit jours. »

Jamais il n’avait. ssongé a aun tel voyage : les

moyens méme lui manquaient pour l’accomplir; le directeur du Moniteur parisien lui conseilla de demander a M. de Salvandy ou a M. de Montalivet, ministre de l’instruction publique et de l’intérieur, une mission pour I’Italie et le Levant, et il Pobtint.; ' «© Huit) jours aprés j’avais quitté Paris, et le ceur déja plus léger, je courais sur la route de Marseille. Je croyais aller 4 Constantinople; j’allais plus loin : j’allais 4 Rome, j’allais au baptéme! » (Rome et Lorette, ch. 1.)

QUESTIONS de science ecclésiastique CONSULTATIONS DIVERSES

Q. — Dans une lettre de Mgr Ireland 4 un cher ami, publiée dans l’ Univers du 21 septembre dernier, il est question d’hommes qui n’ont point conscience de faire partie de l’Ame de: l’Eglise, c’est-a-dire, il me semble, qui appartiennent a l’Eglise sans le savoir. Un peu plus loin, il s’agit d’hommes qui ont un lien quelconque avec le catholicisme et qui, sans posséder notre foi, ont la curiosité du vrai et du bien.

Je ne sais si, dans la pensée de l’auteur, ces derniers sont identiques aux premiers. En tout casj’aurais, pour ma part, la curiosité de savoir au juste ce qu’est lame de l’Eglise et sil’on peut en faire partie sans posséder la foi. Je croyais jadis avoir sur ces points des notions exactes ; mais aujourd’hui, en voyant les larges théories qui se développent dans le monde des néo-théologiens et qui n’ont pas lair d’effaroucher grandement le public catholique, je me trouve tout décontenancé et je me demande si je n’ai pas été, par suite d'une éducation gurannée, imbu d’idées absolument étroites.

Je serais done trés reconnaissant au savant Ami s'il voulait bien me dire, d’une maniére claire et précise, ce

qu’est ame de l’Eglise et ce qui est requis pour en faire partie.

R. — Si notre vénérable correspondant nous avait exposé ces idées surannées gu’autrefois il croyait exactes, nous n’aurions eu peut-étre qu’a

- ae mrs > eo ee BO ng A oS Dl Ne ae | ey ic, NRA ep ae ES ie aah i rae eal) a a tee

lui répondre qu’elles étaient aussi les ndtres, que nous estimions qu’il, pouvait continuer de les tenir pour justes, et que nous lui, conseillions de ne point se laisser ébranler par les, nouvelles théories, lesquelles d’ailleurs ne sont point si nouvelles, car elles remontent jusqu’au protestantisme.

En tout cas, répondons a la question posée.

D’abord rappelons en quelques mots l’enseignement de la théologie catholique sur le corps et Vame de l’Eglise.

L’Eglise est une société d’hommes, vivante et visible, douée d’un principe d’unité qui lui donne sa forme propre et la constitue en un seul étre moral. Elle a donc ses éléments et son organisation, sa matiére et sa forme; et tres justement elle est comparée &4 Vhomme composé d’un corps et dune ame.

Le corps, c’est la partie qui se voit du dehors; ce sont les membres organisés en société; c’est cette organisation sociale se manifestant principalement par trois faits extérieurs : profession de la méme foi, participation au méme culte et aux mémes sacrements, et soumission a la méme hiérarchie. Et tous ceux (et ceux-la seuls) qui sont unis extérieurement par ce triple lien, sont juridiquement compris dans la société de l’Hglise. Quels qu’ils soient au regard de Dieu dans le fond de leur ceur, ils sont, au regard des hommes, réputés membres du corps de l’Eglise.

L’ame de l’Eelise est le principe invisible qui la vivifie. Jésus-Christ la repand parson Saint-Hsprit dans le corps mystique dont il est le Chef. Elle est évidemment quelque chose de surnaturel. Et si Von demande ce qu’est en elle-méme cette chose surnaturelle, on répond qu’elle n’est pas distincte des dons de la grace, et principalement de la grace sanctifiante, couronnement et plénitude de tous les autres dons. C’est par elle que ’homme vit de la vie surnaturelle.

Telle est en quelques mots la doctrine de la théologie catholique.

taire. Il suffit, pour la connaitre, @Vouvrir n’importe quel auteur tant soit peu sérieux. Et pour s’étre écarté de cette notion si simple, il faut avoir été tout a fait égaré par les courants dérivés du protestantisme.

Le protestantisme, en effet, a fonciérement altéré Vidée de PEglise. D’aprés lui, ce qui est véritablement l’Eglise est invisible. Omnes et soli predeslinati, voila seulement ceux qui sont I’Kglise. Mais actuellement ces prédestinés peuvent ne faire partie ni de ce que nous appelons le corps, ni de ce que nous appelons ame de |’Kglise. De sorte que la vraie Eglise n’existe complétement que dans la connaissance divine. Elle est pour nous invisible et inconnaissable. Elle n’a aucune organisation objective. I] est done superflu de parler de son corps et de son ame.

Ce sont les conclusions qui, logiquement, se tirent de la notion protestante de l’Eglise. Cependant ily aun autre point de vue moins absolu.

C’est une donnée élémen-.

On est bien forcé de convenir que l’on voit quel-

- que chose dans l’Eglise ici-bas; qu’il existe au

moins des apparences de société entre certains

hommes qui professent extérieurement la méme foi et pratiquent le méme culte. Les protestants le reconnaissent. Mais ils prétendent que ces apparences peuvent n’étre et de fait ne sont plus que des apparences vides, lesquelles, par des altérations successives, ont cessé de repondre ala réalité de la véritable Kglise.

Par conséquent, si ’on parle du corps de lEglise, il ne faut penser qu’A une forme extérieure, propre a faire illusion et n’indiquant nullement la vraie Eglise, qui est cachée et connue de Dieu seul dans les secrets de sa volonté prédes-

tinante.

Et si l’on parle de l’ame, c’est-a-dire de ce qui, d’aprés la doctrine protestante, rend justes les hommes qui le sont actuellement, on ne peut assigner ce role qu’a la foi justifiante, 4 la foi des promesses, laquelle d’ailleurs ne justifie pas proprement le pécheur, mais lui applique les mérites du Christ, qui couvrent extérieurement les péchés, sans produire intérieurement aucun effet positif. Cette grace justifiante est donc quelque chose de purement négatif. Elle n’est pas un principe de

vie surnaturelle, et si on veut Vappeler dme de VEglise, ce ne peut étre que dans un sens trés -impropre. Ce ne peut étre aussi que dans un sens large au dela de toute mesure, puisque dans ce systéme, pour appartenir a lame de I]’Kglise, il -suffira 4 chacun de faire un acte de confiance.

Or cest précisément cet esprit de largeur

extréme qui entraine certains catholiques mo- - dernes, plus ou moins libéraux, plus ou moins naturalistes, tres imaginatifs, assez ignorants des

choses de la théologie, et influencés 4 leur insu

par des tendances concordantes ayeu les doctrines du protestantisme.

Le protestantisme détruit logiquement la distinction entre le naturel et le surnaturel. Selon lui, les dons de la justice primitive étaient essentiels A Vhomme, et le péché originel ayant dépouillé ’homme de ces dons l’a nécessairement privé de perfections essentielles et a vicié sa nature en elle-méme. Maintenant il n’y a plus, dans VYhomme, qu’un seul principe de bien: cest la

grace réparatrice, qui est tout. Ainsi, avant la chute, la nature etla grace sont confondues ; aprés la chute, la nature est anéantie comme principe de bien moral, la grace seule compte pour quelque chose. Par conséquent, ni avant ni aprés la chute, ‘il n’y a lieu de distinguer l’ordre naturel et l’ordre surnaturel. Et d’ailleurs, dans l’état présent de Vhomme, l’on ne saurait dire si cet unique principe de bien moral, la grace réparatrice, est veéritablement surnaturel, n’étant ni un principe interne, ni un principe positif, et étant appliqué ‘seulement 4 l’extérieur de Ame par un simple organe d’appréhension, la foi justifiante, qu’a son tour on ne peut appeler grace, puisqu’elle est

avant toute grace. Et la sainte Eglise nous ‘déclare - ¥'

du reste que cette foi des protestants n’est point la vraie foi justifiante, la foi qui est le commencement du salut. (Conc. Trid., sess. vi, cap. vir et can. 12. — Conc. Vatic., sess. mr, cap. 3).

Comment, avec toutes ces vagues et fausses notions, pourrait-on avoir quelque idée exacte de VEglise, de sa constitution comme société surnaturelle, du mode d’agglomération de ses membres, © du principe intime de sa vie?

Or ces vagues et fausses notions se sont infiltrées dans les esprits de beaucoup de catholiques. L’infiltration a pénétré méme jusqu’a des prétres qui, dune part, trop étrangers a la saine théologie et trop dédaigneux de la scolastique, se montrent d’autre part conciliants 4 l’excés avec les hétérodoxes, et affectent en matiére de doctrine religieuse une largeur d’opinion qui parait se rapprocher beaucoup, sinon se confondre, avec ce que le Syllabus condamhe' sous *te’nom de latitudinarisme. (Propp. 15 a 48).

Pour nous restreindre au seul point qui nous occupe, voyons comment ils traitent la question du corps et de ’ame de l’Kglise, et ce qwils font de la doctrine catholique.

— Les uns la suppriment équivalemment, parpre- * téerition. N’est-ce pas ainsi qu’on a fait’ au Parlement de Chicago? Il fallait bien-trouver un terrain commun pour faire en commun une priere qui pit étre agréée des Catholiques, des Protestants, des Boudhistes, des Juifs, des Schintoistes, des Brahmanistes, et des tutti quanti qui composalient cette mosaique religieuse. I] fallait bien trouver une large définition pour convenir a toutes les croyances représentées. Le président en trouva une : «On ne demande a personne, dit-il, d’abjurer ses croyances. Ici le mot religion signifie amour et adoration de Dieu, amour et secours pour homme. Nous voulons former la sainte ligue de toutes les religions contre V’irréligion... »

Voila bien l’Kglise universelle, aussi étendue que possible, dans laquelle « un méme coeur bat sous les différents rites et sous les costumes sacerdotaux les plus bigarrés. » Et que faut-il pour en faire partie? Peu de chose. Comme doctrine dogmatique et morale, avoir « l’aspiration vers un supréme idéal de vérité, de justice et de bonté, le — souci des pauvres et des misérables, l’espérance dune vie future et meilleure; » et comme culte liturgique, vouloir bien chanter, ou méme dire sans Chanter : « Gloire 4 Dieu au plus haut des cieux. Paix sur la terre. Bonne volonté pour les hommes. »

On ne demande rien autre. A ces conditions, on fera partie de la religion universelle ’.

A quoi bon s’inquiéter, aprés cela, du corps et de ame de l’Kglise? S’il y en avait, le corps serait la société du genre humain, avec toutes ses bigarrures religieuses, et l’ame serait l’aspiration vers Vidéal.

— D’autres suppriment la doctrine catholique

OV, Revue des Religions, mars-avril 1894.

Sai ay eee as ene em ti Fence Ny os oS ce a

par confusion. Prenons, par exemple, l’auteur du Christianisme et les Temps présents. I définissait l’Eglise, la société des dmes dans la lumiere et dans Vamour; et il appelait cette société le corps de ’Eglise. On y entrait par la porte de amour. (Naturel ou surnaturel ? Personne ne pourrait le dire ; ’auteur n’en a pas fait la distinction). Par cet amour qu’accompagnait la foi, laquelle est l’aspiration naturelle de l’&me vers Dieu, on pouvait, tout en étant dans Vhérésie, dans le schisme et méme dans l’idolatrie, appartenir 4 l’Kglise. Toutes les Ames de bonne foi pouvaient entrer dans la grande société de la lumiére et de amour par cette porte invisible. Tel était le corps de l’Kglise. Quant 4 ame de I’Hglise, c’est Jésus-Christ lui-méme.

Et le savant auteur montre cette doctrine formulée dans la lettre du Concile apostolique de Jérusalem (Act., xv, 28): Viswmest Spiritus Sancto et nobis. Nobis, c’est le corps de l’Kglise. (Peu importe qu’il ne s’agit ici que de l’HKglise enseignante). Spiritui Sancto, cest son ame, cest VEsprit de Jésus. « L’Eglise est un corps animé, dirigé par une 4me vivante qui est Notre-Seigneur

Jésus'Christ.* »

Ainsi la’ vie de Jésus-Christ animerait toutes les ames qui aspirent naturellement vers Dieu. Il faut avouer que cela peut aller loin et pourrait bien méme aller jusqu’a la religion universelle pronée a Chicago, et jusqu’a cette proposition du

- Syllabus : « Homines in cujusvis religionis cultu viam eterne salutis reperireeternamque salutem assequi possunt. » (Prop. 16). En tout cas, on ne voit guére tracé, dans ces théories, de notions exactes sur la vie et ’organisme de l’Eglise, non plus que sur la différence de l’ordre de la nature et de l’ordre de la grace 2.

— D’autres, comprenant mieux la distinction du corps et de Pame de l’Helise, et ayant certainement la bonne volonté d’en tenir compte, altérent cependant encore la doctrine catholique par une fausse conception des conditions requises pour appartenir 4 ame. |

Prenons pour exemple l’abbé Klein, dont le nom a fait du bruit dans ces derniers temps et qui, entrainé par son enthousiasme a la suite des grands

' Le Christianisme et les Temps présents, édit. de 1882, in-8, t. Iv, p10, 15, 267 et passim.

* Qwil nous soit permis de donner un autre exemple de la science théologique et psychologique de l’auteur du Christianisme et les Temps présents. 11 parle (t. vy, 2° édit., in-12, p. 302) de la vision béatifique, et voici ses paroles : « Reste a sayoir comment l’Ame voit Dieu, étant séparée de ses organes corporels. Qui empéchera que Dieu ne supplée dune maniére extraordinaire aux organes qui manquent? Il préte bien aux anges des apparences corporelles. Qui l’empéche d’en préter de semblables aux ames séparées, sortes de voiles lumineux qui les envelopperaient, et d’organes provisoires qui leur serviraient jusqu’au jour ot ces vétements d’emprunt feraient place 4 leurs corps ressuscités ? »

Peut-étre ces paroles ont-elles été retranchées deg éditions suivantes. Mais elles ont été écrites et imprimeées. Kt leur auteur est demeuré longtemps, s’il ne le demeure pas encore, le théologien des femmes pieuses

et des jeunes prédicateurs en quéte de succés oratoires,

N’est-ce pas de quoi faire réver ?

prophéetes du progrés américaniste, 4 la fin s’est trouvé a leur place pour recevoir la condamnation qui leur était destinée, et qu'il a acceptée du reste avec la soumission la plus édifiante. af

Voici comment M. l’abbé Klein définit lame de V’Eglise : « La notion de ’ame de l’Eglise, ce dogme dapres lequel tous les hommes vertueux. et de bonne foi, quelle que soit leur croyance, appartiennent 4 la communion des saints... *» C’est un dogme défini peut-étre au Parlement de Chicago. D’aprés ce dogme, 4 quelque croyance que l’on appartienne, pourvu que l’on ait la bonne foi, on peut faire partie de ’ame de l’Kglise. C’est large, comme on le voit; et la communion des saints peut embrasser ainsi bien des saints.

Mais il y a plus. En vertu de ce dogme, il n’est pas méme besoin d’avoir une croyance. On peut étre dans la communion des saints et appartenir a ’ame de l’Eglise, tout en ne croyant pas. Hcoutez plutét : « Et si, de l’incrédulité ot ils sont encore, ils ne peuvent espérer ni méme entrevoir un tel succés de leur recherche et de leur priére, c’esta-dire de sortir de Vincrédulité, du moins peuventils comprendre qu’apres cela ils auraient fait ce qui dépend d’eux pour parvenir a la vérité. Malgré leur insuccés apparent et méme 4 leur insu, tant de bonne volonté aurait sa récompense; ils seraient devant Dieu comme s’ils avaient la foi, ils appartiendraient a ’ame de l’Hglise 2. »

Véritablement certains hommes, qui pourtant ont di faire des études théologiques pour étre prétres, ont de singulieres idées des dogmes chrétiens. Kt pourquoi ont-ils la prétention de traiter les questions religieuses et d’expliquer la religion aux incrédules? Aux littérateurs la littérature...

Ces latitudinaristes de toute nuance détruisent donc bien réellement la notion de l’&Ame de l’Eelise. Ils n’ont pas intelligence de élément surnaturel, qui peut seul étre le principe par ou vivent les membres de lEglise en union avec Jésus-Christ. Et pourtant il est absolument vrai que, pour étre membre vivant de l’Kglise, il faut avoir la grace

‘sanctifiante, participation formelle de la nature

divine, par ou nous sommes élevés au dessus de-

notre propre nature et placés sur le plan d’un ordre supérieur qui se termine a la vision béatifique.

Et pour étre élevé a cet ordre supérieur, il est,

un degré nécessaire, la foi.

Non point la foi protestante qui n’est qu’une vague confiance dont il est impossible de dire si elle est naturelle ou surnaturelle;

Non point la foi large du théiste qui s’arrange de toutes les croyances et qui ne demande que la tendance a Vidéal;

Non point la foi, aspiration naturelle qui conduit 2 la porte invisible de Pamour par laquelle on entre dans la grande société des ames ;

0) ouvelles tendances, par Vabbé F. Klein. 2¢ édit., ‘2 [bid., p. 73.

= Phen Sa ce atea EN See?

Non point la foi, simple bonne foi, qu’on peut avoir méme dans Vincrédulite ;

Mais la vraie foi théologique, telle que la définit tres explicitement le magistére infaillible de lEglise,, mane le Concile du Vatican (Sess. m1, cap. II) : ¢ ette foi, qui est le commencement.du salut, 'Bglise eathotique professe que c’est une vertu surnaturelle par laquelle, avec l’impulsion et le secours de la grace de Dieu, nous croyons comme vraies les choses réyélées par lui, et ceci non pas a cause de leur vérité intrinséque reconnue par la lumiére naturelle de la raison, mais 4 cause de lautorité de Dieu méme qui les a révélees et qui ne peut ni se tromper, ni nous tromper. »

Ainsi pas de subterfuge possible. Pour arriver a la justification et au salut, il est indispensable @avoir la foi strictement dite, de croire a des vérités révélées parce qu’elles sont révélées.

Nous n’avons point ici 4 déterminer en particulier quelles sont ces vérités. Mais quelles qu’elles

soient, il est absolument requis d’y adherer, et d’y adhérer en vertu du témoignage divin : Quia Dews diait.

Et comme, d’autre part, la justification strictement dite aussi, c’est-d-dire la sanctification inté-

-rieure des Ames par la présence du don de la grace et des vertus surnaturelles infuses, est le principe de la vie intime de I’Kglise et constitue son dme, il s’ensuit de toute rigueur que, pour appartenir al’ame de |’Kglise, il est essentiellement requis de posséder la grace sanctifiante, et pour cela la foi, la vraie foi théologique.

C’est unique voie du salut. Supposez dans les hommes tant de bonne volonté, tant de droiture, tant de pureté naturelle, tant d’aspiration a Vidéal que vous voudrez : jusqu’a ce qu’ils aient été élevés 4 Vordre surnaturel par la foi stricte et la grace sanctifiante, ils demeurent hors de l’Eglise, hors de son corps et hors de son ame, et hors dela

voile du salut.

Dieu, sans nul doute, s’ils sont Asabeondart de

bonne volonté, ne manquera de leur donner les moyens d’arriver 4 remplir les conditions nécessaires : Facienti quod in se est non denegat gratiam. Quels seront ces moyens, peu importe. La divine Providence ne sera pas embarrassée d’en trouver. Et l’accession a lordre surnaturel] de tous les hommes, méme des plus perdus au fond des régions idolatriques, n’est peut-étre pas si difficile

-qu’elle le parait au premier abord, d’autant plus qu’a la rigueur il n’est pas nécessaire, pour étre justifié, d’avoir une connaissance explicite des moyens de justification. Avec le secours de la grace actuelle, on peut faire un acte de foi théologique sans savoir précisément ce qu ’est la foi; et de méme un acte de charité parfaite qui, renfermant le désir implicite du baptéme, attire la grace sanctifiante et, par la, fait entrer dans |’Ame de VEglise. Et ainsi on peut étre de Pame de l’EKglise sans savoir ce qu’est l’ame de I’Kglise, ni ce qu’est VEglise, niméme si l’Hglise existe.

r ae LAMI DU CLERGH | Pui:

< 4 s L N TO ns .~ i

Mais difficile ou non, l’élévation 4 la grace sanctifiante ne peut se faire autrement que nous avons dit. Les larges théories des néo-théologiens peuvent fournir matiére 4 des phrases sentimentales et humanitaires; elles n’en sont ni moins creuses, ni moins fausses. Et si ce sont de telles théories que notre yénérable correspondant répugne a accepter, nous len félicitons. Quwil demeure avec les idées surannées de la théologie traditionnelle, et qu’il dédaigne ces fadaises.

Pour terminer par un mot direct sur les deux phrases alléguées de la lettre de Mer Ireland, on peut voir par tout ce qui précéde que quelqu’un peut faire partie de ame de |’Eglise sans en avoir

conscience. En effet, quelqu’un demeurant sans,

quwil y ait de sa faute en dehors du catholicisme, et méme du christianisme, peut néanmoins arriver, avec le secours de la grace actuelle, qui ne lui fera pas défaut, a.avoir.la foi divine strictement requise et, par suite, a faire ’acte d’amour surnaturel qui lui méritera la grace sanctifiante. Il est

donc trés vrai que l’on peut appartenir 4 ame de ~

VEglise sans le savoir.

Mais ceci ne peut s’appliquer aux hommes dont il est question plus bas dans la méme lettre, c’esta-dire aux hommes qui ont un lien quelconque avec le catholicisme et qui, sans posséder notre foi, ont la curtosilé du vrai et du bien. Ce n’est

pas assez d’un lien quelconque. II faut le lien sur-

naturel dela foi proprement dite et de la grace sanctifiante. La curiosité du vrai et du bien est absolument insuffisante. Si cette curiosité est réellement le mouvement dune Ame sincére, qui fait ce qui est en elle pour arriver 4 la vérité, Dieu, sans aucun doute, Paidera et la mettra un jour ou lautre en participation de lame de VEglise. Mais, dans son état actuel, elle en est encore essentiellement séparée.

Q. — Donnez, s’il vous plait, une réponse adequate a un adversaire de la confession frequent, dont voici les raisonnements spécieux :

La confession obligatoire de tous les huit ou quinze jours, telle qu’elle se pratique dans les communautés, les pensionnats et chez les personnes pieuses, est un abus, non pas évidemment en principe, mais de la maniére dont il faut nécessairement qu’elle se fasse.

1c Il est a peine croyable, en effet, qu’une personne se -

confessant a des intervalles si rapprochés puisse trou-

ver toujours de nouveaux péchés, ou méme des imper- —

fections volontaires, le fond de la nature n’étant pas tellement varié en chacun de nous.

Ou bien, 2° ce qui est plus ordinaire, il est ennuyeux d’entendre ces pénitents confessant sempiternellement les mémes fautes ou peccadilles, avec des nuances 4 peine différentes. De deux cas Pun : ou bien ils ont la contrition suffigante de leurs péchés, et alors au bout dune certaine série de confessions ils doivent évidemment s’en corriger ; ou bien c’est le contraire, et alors ce sont des confessions au moins nulles, pour ne pas dire plus quelquefois.

Dvailleurs, 3° ce systéme de la confession fréquente a le tort de fausser souvent les consciences, en les rendant parfois scrupuleuses par des examens trop répétés, parfois au contraire relachées, éneryées qu’elles sont par ces raffinements de retour sur leur état d’Ame.

Ah - LAMI DU CLERGE

Faut-il ajouter 4° pour preuve du grand embarras ou peuvent se trouver certains pénitents a fine dévotion, que quelques-uns sont amenés 4 se confesser de fautes ' qwils n’ont pas du tout commises : histoire de dire quelque chose, pnisqu’il faut passer au confessionnal ?

R. — Une premiére réponse générale, c’est que la pratique de la confession de tous les huit ou quinze jours est jugée bonne et utile, nécessaire quelquefois, par tous les bons auteurs, soit pour des Ames qui ont 4 se guérir ou 4 se préserver de fautes mortelles, soit pour des Ames qui veulent efficacement avancer dans la perfection chrétienne.

Une seconde réponse est que cette confession de tous les huit ou quinze jours est nécessaire pour le gain d’un grand nombre d’indulgences, dont on laisserait perdre le profit pour soi ou pour les dimes du purgatoire en ne se confessant aes plus rarement. af reateny

Une troisiéme est que les confessions faites tous les huit ou quinze jours sont plus faciles, généralement mieux faites et avec de meilleures dispositions, que des confessions espacées a de plus longs intervalles.

A chacune des objections particuliéres, on peut répondre ainsi :

Ad I. A supposer quil n’y ait pas de faute commise depuis la confession précédente, on peut fournir matiére 4 l’absolution et s’assurer le fruit du sacrement en accusant des fautes passées, particuliérement celles qu’on regrette davantage et dont on veut faire plus complétement pénitence, celles contre le retour desquelles on veut plus particuliérement se prémunir, celles qui auraient plus d’opposition aux vertus que l’on doit ou que lon veut pratiquer plus parfaitement.

Mais est-il bien vrai quil soit si difficile d’avoir toujours des péchés nouveaux, nous ne disons pas nouveaux quant 4 l’espéce, mais nouveaux parce quwils ont été commis depuis la confession précédente? Il faudrait étre bien parfait pour n’avoir rien a se reprocher en conscience pendant huit ou quinze jours, pasun mouvement consenti d’amourpropre, de colere, de jalousie, pas une pensée volontaire, une parole contre la charité, pas une paresse coupable, pas une négligence bien remarquée et voulue dans l’accomplissement du devoir, ete.

Que ces fautes revionnent a peu prés les mémes spécifiquement a chaque confession, parce que le fond de la nature reste le méme en chacun de nous, c’est chose assez naturelle ; mais il n’est pas nécessaire qu'il y ait du nouveau en chaque confession : il suffit qu’on ait péché de nouveau.

Ad II. Qwil soit ennuyeux pour le pénitent d’avoir 4 confesser et pour le confesseur d’avoir a entendre les mémes fautes, cela n’importe en aucune maniére au fruit du sacrement, si ce n’est qu’en acceptant cet ennui avec humilité et patience, on peut avoir plus de mérite. Ce qui importe, ce sont les dispositions. Or les rechutes dans les mémes fautes ne sont pas, a elles seules,, une

preuve que le pénitent, en s’accusant précédemment, manquait des dispositions pees

Si la contrition suffisait pour qu’on fat corrigé, méme aprés plusieurs confessions, il y aurait beaucoup moins de péchés et la perfection regnerait largement sur le monde. On est sincérement résolu a éviter le péché; mais on est faible, et Voccasion, l’herbe tendre et quelque diable aussi nous poussant, on se laisse aller de nouveau contrairement a la résolution sincérement formée.

Le raisonnement apporté a l’encontre ne prouve rien. Ou bien on a la contrition suffisante, ou on ne l’a pas : la disjonctive est 4 admettre, il n’y a pas de milieu, acondition que suffisante s’entende de ce qui est requis pour la validité et le fruit du sacrement. Mais on ne saurait admettre comme vrai que la contrition suffisante en ce sens doive toujours produire la correction du pénitent, méme au bout d’une certaine série de confessions. Car l’absolution remet les fautes passées et, par la grace sacramentelle, elle fortifie lame pour éviter les mémes fautes a l’avenir, mais elle ne rend pas impeccable ; on peut done avoir eu la contrition requise et pécher de nouveau, et cela surtout quand il s’agit de fautes légéres que les plus parfaits ne sauraient toujours éviter, 4 moins d'une grace spéciale que Dieu n’accorde qu’a un petit nombre de saints pour le cours entier de la vie. (Conc. Trid., Sess. v1, de Justific., can. 23).

Ad III. Que la confession fréquente fausse les consciences, c’est ce qu’il est impossible de prouver : tout au contraire, elle est tout ce qu'il y a de plus utile pour les bien former. En obligeant le pénitent a passer en revue ses actions pour voir en quoi elles peuvent aller contre la loi divine, elle maintient et développe chez lui la connaissance du bien et du mal, et l’accoutume a porter sur ses actes un jugement sain et éclairé, ce qui est le propre d’une conscience bien formée. Le confesseur doit, d’ailleurs, veiller 4 ce que le pénitent ne tombe a ce sujet ni dans le scrupule ni dans le relachement. Si la conscience du pénitent était exposée a l’une ou Vautre de ces maladies; c'est 4 lui a y porter reméde.

Il pourrait arriver quelquefois que des confessions trop fréquentes fussent nuisibles 4 des Ames déja envahies par la maladie du scrupule. Dans ce cas exceptionnel, le confesseur agira sagement en maintenant la fréquence des confessions dans les limites ot elles: peuvent étre utiles. Mais. cette exception ne détruit pas la régle générale que la confession fréquente est avantageuse pour plusieurs autres choses, et en particulier pour la formation d’une bonne conscience, sachant voir le mal 1a ou il est véritablement et jugeant sainement des actes posés ou 4 poser.

Ad IV. C’est 1a un travers dans lequel peuvent tomber quelques ames légéres et tout 4 fait enfantines. Si le confesseur est prudent, ou bien les pénitents ne seront pas tentés de recourir a cette espiéglerie, ou ils ne tarderont pas a y renoncer.

Si le confesseur veut, a toute force, que le péni-

tent lui accuse des péchés quand sa conscience ne lui en reproche point, le pénitent a l’esprit léger et au caractére faible en inventera pour ne pas déplaire au confesseur. Mais que le confesseur accepte les aveux tels qu’ils se produisent, sauf a les peser et & les faire compléter s’il y a lieu, le pénitent n’éprouvera pas la tentation de s’accuser a tort pour le satisfaire.

Que le confesseur évite lui-méme tout excés de sévérité ou de laxisme : la conscience de ses pénitents restera bien réglée, leurs accusations seront exactes, et la confession leur sera, de régle générale, d’autant plus profitable qu’elle sera plus fréquente. )

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LITURGIE

Q. — Un prétre doit donner la sainte communion 4 un bon nombre de fidéles, un jour sur semaine. [1 lui faut consacrer a cet effet un ciboire plein d’hosties. Par distraction, il laisse le ciboire en dehors du corporal. Il ne s’apercoit de son oubli quwaprés avoir prononcé ces mots de la consécration : « Hoc est. » Que doit-il faire en ce moment? Trois hypothéses se présentent a lui:

ie Laisser le ciboire en dehors du corporal sans avoir Vintention de consacrer les hosties qu’il contient;

2° Mettre le ciboire sur le corporal et continuer la formule;

3° Mettre le ciboire sur le corporal et recommencer la formule.

Le prétre 4 qui le cas est arrivé opta pour la troisiéme hypothése. Je ne crois pas quwil ent tort.

La répétition des mots « Hoc est », faite sans mépris, ne me semble pas maticre a péché mortel; une raison médiocre peut donc suffire 4 la permettre. Quoi qu’il en soit, la deuxiéme hypothése me semble tout a fait inadmissible en pratique, car il y aurait doute sur la validité de la consécration ; et on ne saurait user d’une opinion probable, quand il s’agit dela validité du sacrement.

R. — La question est plutot du domaine de la morale que de la liturgie. Sous ce dernier point, en effet, nous n’avons qu’a répondreen expliquant la maniére de placer le ciboire sur l’autel pour consacrer les hosties. On explique dans la liturgie et la morale la valeur d’une intention virtuelle, et en vertu de cette intention on déclare valide, mais non licite, la consécration d’un ciboire mis sur l’autel, soit sur le corporal, soit hors du corporal, méme non découvert, pourvu qu'il ait été offert par le prétre qui dit la messe. De la, on peut conclure en pratique qu’on aurait pu choisir la deuxiéme ou la troisiéme solution. Pour enlever tout scrupule et tout doute, nous approuverions la troisiéme maniére de faire, sans condamner la seconde.

Q. — Quelle bénédiction doit-on prendre pour benir une chapélle élevée sur un tombeau de famille? — Peuton bénir,séparément les couronnes de la chapelle? — Peut-on se rendre au cimetiére sans croix, avec les enfants de l’école sur deux rangs, les, enfants de chour,

les chantres, les vicaires, le curé avec étole drap dor (omnes in albis), immédiatement aprés les vépres? — Faut-il une permission spéciale de ’Ordinaire ?

R. — Sila chapelle élevée sur un tombeau de famille est une vraie chapelle ot l’on peut célébrer, et ot. de fait on célébre quelquefois le saint sacrifice de la messe, il faut une bénédiction comme pour un oratoire, et il faudra par conséquent une permission spéciale de l’Ordinaire. Si, au contraire, c'est un simple monument avec un semblant d’autel, on peut le bénir benedictione ad omnia.

Aucune bénédiction n’est réservée aux cou-

Pte ee

ronnes, et nous ne voyons méme pas a quel titre

on pourrait les bénir.

Pour faire la bénédiction d’une vraie chapelle,

on peut s’y rendre en procession, si le curé veut

bien accepter cette chargei: Alors, il faudra avoir une croix, et la permission de l’Ordinaire, comme pour toute procession proprement dite. Si au contraire on s’y rend dans un certain ordre, méme le prétre étant en étole violette comme pour toute bénédiction, mais sans chants et sans aucune intention de faire une procession, on peut le faire. Nous sommes loin de dire on dott. SH GIBHO

Q. — Dans les pays de missions qui ont obtenu de transférer la solennité de la Féte-Dieu au dimanche aprés Vincidence et de faire la procession solennelle en ce jour, doit-on commencer 4 donner la bénédiction du Saint-Sacrement, qui se donne chaque jour de cette octave, a partir du jeudi d’incidence, ou a partir du dimanche de la solennité, si l’indult ne dit rien de cette particularité ?

R. — Si Vindult ne dit rien, il est strict interpretationis, la bénédiction commence donc a partir du jour de l’incidence. Si on désire la faire commencer le dimanche, on peut le demander ou faire expliquer l’indult.

Q. — Dans les missions, les prétres en cas de nécessité peuvent célébrer la messe sans répondant ni servant. Htant donnée cette permission générale, en l’absence d’un homme le pouvant faire, le missionnaire doit-il plutét se répondre la messe a lui-méme que de la faire répondre de loin par une femme ?

R. — L’indult donné aux missionnaires doit étre expliqué : aprés quwils auront profité de tous les autres priviléges. Or, sans indult, un prétre peut célébrer la messe en usant du ministére d’une femme, servatis servandis. Le missionnaire doit donc faire répondre par une femme, si elle le peut.

Q. — Je connais deux Ordos qui, chaque année, donnent les premiéres vépres entiéres a octave des .saints Pierre et Paul en concurrence avec les secondes vépres d’un office double. Le bréviaire de Ratisbonne (édition de 1893), aux secondes vépres des saints Cyrille et Méthode (dont l’office est double), dit : « A cap. fit de oct. Ss. Apost. Petri et Pauli cum comm. pracedentis. » Qui a raison, les Ordos ou le dit bréviaire ?

R. — Un décret de la Sacrée Congrégation des Rites du 22 mai 1896 donne raison aux Ordos et demande une correction dans l’exemplaire de

Ratisbonne, correction qui a été faite dans les un autre saint? Il y a une question de convenance

éditions postérieures au décret.

Q. — 1° Que doit-on, 2° que peut-on chanter, dire et faire, quand aux processions des Rogations on s’arréte a certaines croix qui se trouvent sur le parcours de la procession et qui sont, & cette occasion, ornées par le soin des fidéles ?

R. — Le Rituel ne marque aucune priére spéciale, et il suppose seulement ces stations dans les églises. On pourrait peut-étre chanter un motet a la croix, ou: une hymne se rapportant a Notre- Seigneur, et puis continuer la procession.

Voyez plutot si le Rituel de votre diocése ne contiendrait pas pour cette occasion quelque cérémonie spéciale approuvée par la Sacrée Congrégation des Rites.

Q. — Dans une communautévde religieuses, jusqu’a ce jour, le dimanche auquel on renvoie certaines fétes tombant la semaine, comme pour celles de la Dédicace, du Saint-Sacrement, du Sacré-Ceeur, etc., on célébrait une messe basse de la solennité, a la vérité sans le chant liturgique ordinaire, mais avec cantiques, accompagnement d’orgue, etc. La pensée de l’Kglise paraissait étre interprétée légitimement, autrement ces fétes seraient passées inapercues, ce qui aurait éte un grave inconvénient surtout pour les pensionnaires de la maison.

Derniérement un liturgiste a donné une décision contraire a cette maniére d’agir : « Ne peuvent étre dites ces jours-la que les messes solennelles, c’est-a-dire chantées. » Telle a été la réponse.

Est-on obligé de V’accepter? Est-ce que les Congrégations romaines ont rendu un décret s’appliquant parfaitement au cas proposé? Ne pourrait-on pas continuer a s’en tenir a la ligne de conduite suivie jusqu’aujourdhui?

R. — Liturgiste, nous sommes de l’opinion du liturgiste, parce qu’elle est seule fondée sur les régles données par I’Kglise, et non sur les maniéres de voir ou de faire de certaines personnes ou de

certaines communautés.

Q.— En liturgie combien faut-il de temps pour qu’une coutume prescrive contre la loi?

Si la contume est seulement extraliturgique, n’allant contre aucune loi, peut-elle prescrire 4 ’insu de Rome?

R. — Les coutumes qui avaient deux cents ans d’existence au moment du Concile de Trente ont pu étre conservées ; mais depuis lors aucune coutume, ni contre les rubriques, ni en dehors de celles-ci, ne peut avoir force de loi qu’aprés une approbation explicite de la Sacrée Congrégation des Rites.

Q. — Plusieurs saints peuvent étre concurremment titulaires d’une méme église. Serait-il défendu, serait-il conyenable qu’un saint le fit de concert avec le saint enfant Jésus ?

R. — Il peut y avoir plusicurs titulaires pour une église, et on peut certainement mettre comme patrons ou titulaires la sainte Vierge et un autre saint, comme saint Pascal, pour prendre un exemple dans les décrets de la Sacrée Congréga-

tion. Pourrait-on a cdté de l’enfant Jésus mettre

que l’on pourrait difficilement résoudre, mais aucun texte de loi ne le défend.

Q. — Sans indult spécial, dans les colonies frangaises, doit-on le 4 février faire l’office de la B. Jeanne de Yalois ? ; Dans ces colonies, les fétes de sainte Marie-Madeleine, et de sainte Marthe sont-elles double-majeures ?

Saint Louis (25 aotit) y est-il double ?

Doit-on le 26 décembre faire la commémoraison de tous les saints martyrs accordée pour la mére-patrie ?

R.— L’office de la B. Jeanne de Valois n’a pas été accordé d’une maniére générale a la France, mais 4 certains diocéses qui en ont faitla demande. Un indult spécial pourrait seul donner le droit de faire Poffice de la B. Jeanne de Valois aux colonies qui V’auraient obtenu.

Mais les régles données pour les autres fétes s’appliquent a tout le territoire de la République francaise, par conséquent méme au colonies.

Q. — Si par double indult la procession de la féte du Corpus Christi se fait le soir le dimanche ix/fra octavam, y a-t-il encore obligation de consacrer Vhostie de la procession en la messe de ce jour, ou en la messe du jour d’incidence, ou est-on libre de la consacrer n’importe quel jour?

R. — L’indult permettant de faire la procession le soir enléeve par conséquent i’obligation de consa-. crer la sainte hostie 4 la messe qui précéde immédiatement. On peut la consacrer le matin, mais ce n’est pas obligatoire; et vous pouvez aussi la consacrer n’importe quel jour précédent.

Q. — Le bréviaire, partie d’été, a Voffice votif du Saint-Sacrement dit : « In initio sermonum et homiliarum ubi dicitur De sermone sancti N... et De homilia sancti N..., dicatur Sermo sancti N... et Homilia sancti N...» Pourquoi ce changement ?

R. — Dans la partie d’été du bréviaire, a l’office votif du Saint-Sacrement on indique les lecons et Vhomélie de la Feria II post Dominicam infra Octavam ; or a ce jour les legons et lhomélie sont la suite des lecons et de Vhomélie du dimanche.Du moment qu’on a lu le commencement le dimanche on peut dire De Sermone ou De Homilia; dans l'office votif on n’a pas lu le commencement, voila pourquoi ou dit Sermo ou Homitlia.

Q. — Saint Liguori dit que « aliquoties » on peut par dévotion ne pas dire l’office du saint inserit dans ordo pour dire celui d’un saint préféré. De quel rite est alors Voffice de ce saint préféré, semi-double comme office votif, ou du rite de celui qui est omis pour que V’office reste le méme en concurrence avec la veille ou le lendemain, ou enfin du rite qu’a ce saint au jour d’incidence de sa féte?

R.—L’office dans ce cas sera semi-double, comme tout autre office votif; et c’est sous ce titre qu’on réglera la concurrence. L’office du jour disparait complétement. 3

Le gérant : J. Marrrimr.

LANGRES, — IMPRIMERIE MAITRIER EP cOURTOT

920 ANNIE (8 siete)

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(CE NUMERO A UN SUPPLOMENT DE 16 PAcTs)

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