I. Salle (le daniie
sur les cordes, Mlle Séraphia Schmidt au clavecin, entre les deux candélabres, les violons penchés tout autour, l'œil sur le cahier, et plus loin, le cercle des amis dans l'ombre.
Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-même, se balançant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les yeux au plafond, s'écriait :
« Oui, oui, ces temps sont loin de nous ! C'est pourtant vrai, nous vieillissons... Quels souvenirs tu nous rappelles, Hâan, quels souvenirs ! Tout cela ne nous fait pas jeunes. »
Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la tète pleine des idées de Hâan :
« Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses, qui nous paraissent reculées d'un siècle. »
Et regardant les étoiles qui tremblotaient dans le ciel immense, il pensait :
« Tout cela reste en piace, tout cela revient aux mêmes époques; il n'y a que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous les jours, sans qu'on s'en aperçoive. De sorte qu'à la fin du compte, on est tout gris, tout ratatiné, et qu'on produit aux yeux du nouveau monde qui passe, l'effet de ces vieilles défroques, oii de ces respectables perruques dont parlait Hâan tout à
riieure. On a beau faire, il faut que cela nous arrive comme aux autres. »
Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.
Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le vieux clavecin, entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en bois de rose, à pieds grêles, terminés en poire, et qui n "avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là ; Katel y déposait ses assiettes avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. A force de le voir, il n'y pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s'habilla tout rêveur , puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur ses touches jaunes : un son £:iêle s'échappa du petit meuble, et le bon Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de s'écouler. Il se rappela Mme Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus le juge di! paix, assis auprès d'elle, son tricorne au bâ'on de la chaise, écoutait; et lui, Fritz, tout petir, assis à terre avec le cheval de carton, criant :
« Hue ! hue ! » pendant que le bonhomme levait le doigt et, faisait : « Chut ! » Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.
II s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le Troubadour et l'antique romance du Croisé.
« Je n'aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il ; c'est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir entendu hier. »
Et se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse : le Siège de Prague., la Cenerenlola., l'ouverture de la Vestale et puis les vieilles romances d'amour, de petites airs gais, mais toujours de l'amour : l'amour qui rit et l'amour qui pleure; rien en deçà, rien au delà !
Kobus, deux ou trois mois avant, n'aurait pas manqué de se faire du bon sang, avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au plumet noir ; il avait lu jadis Werther., et s'était tenu les côtes tout le long de l'histoire ; mais, en ce moment, il trouva cela fort beau.
« Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis couplets :
a Rosette, « Si bien faite, « Donne-moi ion cœur, ou je vas mourir I »
« Comme c'est simple, comme c'est naturel ! « Donne-moi ton cœur, ou je vas moufir ! »
« A la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes, dans mi langagi; naïf. Et la musique ! »
Il se mit à jouer en chantant :
« Roselte, a Si bien faite, « Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir! »
Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte : quelqu'un frappait.
« Voici David , se dit-il , en renfermant bien vite le clavecin ; c'est lui qui rirait, s'il m'entendait chanter Rosette! »
Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla lui-même ouvrir. Mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.
«EhJ c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.
— Oui, monsieur Kobus, dit la petite; depuis
longtemps j'attends Mlle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il fallai tout de même faire ma commission, avant de partir.
— Quelle commission donc, Siizel ?
— Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont arrivées, et qu'on n'attend que vous pour les mettre.
— Comment! il t'envoie exprès pour cela?
— Oh! l'ai encore à dire au juif Schmoule, qu'il doit venir chercher les bœufs, s'il ne veut pas payer la nourriture.
— Ah ! les bœufs sont vendus?
— Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.
— C'est un bon prix. Mais entre donc, Sùzel, tu n'as pas besoin de te gêner.
— Oh ! je ne me gêne pas.
— Si, si — tu te gènes, je le vois bien, sans cela tu serais entrée tout de suite. Tiens, assiedstoi là. »
Il lui avançait une chaise, et rouvi-ait le clavecin d'un air de satisfaction extraordinaire :
« Et tout le monde se porte bien là-bas, le père Clnistel, la mère Orchel?
— Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu
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merci. Nous serions bien contents si vous pouviez venir.
— Je viendrai, Sûzel; demain ou après, bien sûr, j'irai vous voir. »
Fritz avait alors une grande emie déjouer devant Sûzel ; il la regardait en souriant et finit par lui dire :
« Je jouais tout à l'heure de vieux airs, et je chantais. Tu m'as peut-être entendu de la cuisine ; ça t'a bien fait rire, n'est-ce pas?
— Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste ; la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette belle musique.
— Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te réjouir. »
Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença la Reine de Prusse. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive lorsqu'on a peur de faire des fausses notes. On aurait dit qu'il jouait devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés d'admiration, et sa petite bouche rose entr'ouverte, semblait en extase.
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Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de lui-même :
« Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!
— Bah! fît-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque chose de magnifique, le Siège de Prague ; on entend rouler les canons; écoute un peu. »
Il se mit alors à jouer le Siège de Prague avec un enthousiasme extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans ses petites jambes. Et quand Kobus entendait Sùzel soupirer tout bas : « Oh ! que c'est beau ! » cela lui donnait une ardeur, mais une ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.
Après le Siège de Prague^ il joua la Cenerentola; après la Cenereiitola^ la grande ouverture de la Vestale; et puis, comme il ne savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours : « Oh! que c'est beau, monsieur Kobus! oh! quelle belle musique vous faites ! » il s'écria :
« Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel ! Mais c'est égal, je vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage. »
Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chan-
ter d'une voix aussi claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules :
« Rosette, « Si bien faite, « Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir ! »
H balançait la tète lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles ; et chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux :
« Donne-moi ton cœur, « Donne-moi ion cœur....
0 Ou je vas mourir.... ou je vas mourir. « Je vas mourir — mourir mourir !... a
De sorte qu'à la lin, la sueur lui coulait sur la figure.
Sûzel, toute rouge, et comme honteuse d'unf pareille chanson, se penchait sans oser le regarder ; et Kobus s'étant retourné pour lui entendre (lire : <( Que c'est beau! que c'est beau! » il la vit fiinsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.
Alors lui môme, se regardant par hasard dans
le miroir, s'aperçut qu'il devenait pourpre ; et ne sachant que faire dans une circonstance aussi surprenante, il passa ses doigts du haut en bas et du bas en haut du clavecin, en souflant dans ses joues et criant : « Prrouh! prrouh! » les cheveux droits sur la tête.
Au même instant, Katel refermait la porte de la cuisine ; il l'entendit, et, se levant, il se mit à crier : « Katel! Katel! » d'une voix d'homme qui se noie.
Katei entra :
«Ah! c'est bon, fit-il. Tiens.... voilà Sùzel qui t'attend depuis une heure. »
Et comme Sùzel alors levait sur lui ses grands yeux troublés, il ajouta :
«Oui, nous avons fait de la musique... ce sont de vieux airs... ça ne vaut pas le diable !... Enfin, enfin, j'ai fait comme j'ai pu... On ne saurait tirer une bonne mouture d'un mauvais sac. »
Sùzel avait repris son panier et s'en allait avec Katel, disant : « Bonjour, monsieur Kobus ! » d'une voix si douce, qu'il ne sut que répondre, et resta plus d'une minute au milieu de la salle, regardant vers la porte, tout efiaré; puis il se prit à dire :
i( Voilà de belles affaires, Kobus! tu viens de te
lo4 1/AMI FRITZ.
distinguer sur cette maudite patraque... Oui... oui... c'est du beau... tu peux t'en vanter... ça te va bien à ton âge. Que le diable soit de la musique! S'il m'arrive encore de jouer seulement Père capucin^ je veux qu'on me torde le cou ! »
Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le déjeuner, et sortit faire un tour du côté des remparts, pour réfléchir à son aise sur les choses surprenantes qui venaient de s'accomplir.
On peut s'imaginer les réflexions que fît Kobus sur les remparts. Il se promenait derrière la Manutention, la tête penchée, la canne sous le bras, regardant à droite et à gauche si personne ne venait. Il lui semblait que chacun allait découvrir son état au premier coup d'oeil.
« Un vieux garçon de trente-six ans amoureux d'une petite fille de dix-sept, quelle chose ridicule ! se disait-il. Voilà donc d'où venaient tes ennuis, Fritz, tes distractions et tes rêveries depuis trois semaîncs! voilà pourquoi tu perdais toujours à la brasserie, pourquoi tu n'avais plus la tête à toi dans la cave, pourquoi tu bâillais à ta fenêtre comme un âne, en regardant le marché. Peut-on être aussi bête à ton âge?
« Encore si c'était de la veuve Windling ou de la grande Salomé Rœdig que tu sois amoureux, cela pourrait aller, 11 vaudrait mieux te pendre mille fois, que de le marier avec Tune d'elles ; mais au moins, aux yeux des gens, un pareil mariage serait raisonnable. Mais être amoureux de la petite Sûzel, la iille de ton propre fermier, une enfant , une véiitablo enfant , qui n'est ni de ton rang, ni de ta condition, et dont tu pourrais être le père, c'est trop fort ! C'est tout à fait contre nature, ça n'a pas même le sens commun. Si par malheur quelqu'un s'en doutait, tu n'oserais plus te montrer au Grand-Cerf^ au Casino , nulle part. C'est alors qu'on se moquerait de toi, Fritz, de toi qui t'es tant moqué des autres. Ce serait l'abomination de la désolation; le vieux David lui-même, malgré son amour du mariage, te rirait au nez; il t'en ferait des apologues! il t'en ferait!
« Allons, allons, c'est encore un grand bonheur que personne ne sache rien, et que tu le sois aperçu de la chose à temps. Il ^ut étouffer tout cela, déraciner bien vite celle mauvaise herbe de ton jardin. Tu seras peut-être un peu triste trois ou quatre jours, mais le bon sens te reviendra. Le vieux vin te consolera, tu donneras des dîners, lu
feras des tours aux environs dans la voiture de Hâan. Et justement, avant-hier il m'engageait, pour la centième fois, à l'accompagner en perception. C'est cela, nous causerons, nous rirons, nous nous ferons du bon sang, et dans une quinzaine tout sera fini.»
Deux hussards s'approchaient alors, bras dessus bras dessous avec leurs amoureuses. Kobus les vit venir de loin, sur le bastion de l'hôpital, et descendit dans la rue des Ferrailles, pour retourner à la maison.
« Je vais commencer par écrire au père Christel de poser le grillage, se dit-il, et de remplir le réservoir lui-même. Si l'on me rattrape à retourner au Meisenthâl, ce sera dans la semaine des quatre jeudis. »
Lorsqu'il rentra, Katel mettait le couvert. Sùzel était partie depuis longtemps. Fritz ouwit son secrétaire, écrivit au père Christel qu'il ne pouvait pas venir, et qu'il le chargeait de poser le grillage lui-même; puis il cacheta la lettre, s'assit à table et dîna sans rien dire.
Après le dîner, il ressortit vers une heure et se rendit chez Hâan, qui demeurait à l'hôtel de la Cigogne^ en face des halles. Hâan était dans son petit bureau rempli de tabac, la pipe aux lèvres ;
il préparait des sacs et serrait dans un fourreau de cuir, de grands registres reliés en veau. Son garçon Gaysse l'aidait.
tt lié, Kobus ! s'écria-t-il, d'où me vient ta visite? Je ne te vois pas souvent ici.
— Tu m'as dit, avant-hier, que tu partais en tournée, répondit Fritz en s'asseyant au coin de la table.
— Oui, demain matin, à cinq heures; la voiture est commandée. Tiens, regarde! je viens justement de préparer mon livre à souches et mes sacs. J'en aurai pour sept ou huit jours.
~ Eh bien, je t'accompagne.
— Tu m'accompagnes? s'écria Ilâan d'une voix joyeuse, en frappant de ses grosses mains carrées sur la table. Enfin, enfin, tu finis par te décider une fois, ça n'est pas malheureux. Ha! ha ! ha ! »
Et plein d'enthousiasme, il jeta son petit bonnet, de soie noire de côté, s'ébouriûa les cheveux sur ^ sa grosse tête rouge à demi chauve, et se mit .'i crier :
«A la bonne heure!... à la bonne heure!... Nous allons nous faire du bon sang ! •
— Oui, le temps m'a paru favorable, dit Irilz.
— Un temps magnifique s'écria Hâan, en écartant les rideaux derrière son fauteuil, un temps d'or, un temps comme on n'en a pas vu depuis dix ans. Nous partirons demain au petit jour, nous courrons le pays... c'est décidé... mais ne va pas te dédire !
— Sois tranquille.
— Ah ! ma foi, s'écria le gros homme, tu ne pouvais pas me faire un plus grand plaisir. — Gayssc ! Gaysse !
— Monsieur?
— Ma capote! Tenez... pendez ma robe de chambre derrière la porte. Vous fermerez le bureau, et vous donnerez la clef à la mère Lehr. Nous allons au Grand-Cerf\ Kobus ?
— Oui, prendre des chopes; il n'y a pas de bonne bière en route.
— Pourquoi pas? A Hackmat, elle est bonne.
— Alors tu n'as plus rien à préparer, Hâan?
— Non, tout est prêt. Ah ! dis donc, si tu voulais mettre deux ou trois chemises et des basdansi ma valise.
— J'aurai la mienne.
— Eh bien, en route, » s'écria Hâan, en prenant son bras.
Ils sortirent, et le gros percepteur se mit à énu-
ICO L'AMI FRITZ.
raérer les villages qu'ils auraient à voir, dans la plaine et dans la montagne.
« Dans la plaine, à Hackmatt, à Mittelbronn, à Lixheim , c'est tout pays protestant, tous gens riches, bien établis, belles maisons, bons vins, bonne table, bon lit. Nous serons comme des coqs en pâte les six premiers jours; pas de difficulté pour la perception, les sommes du roi sont prêtes d'avance. Et seulement, à la fin, nous aurons un petit coin de pays, le Wildland, une espèce de désert, oii l'on ne voit que des croix sur la route, et où les voyageurs tirent la langue d'une aune ; mais ne crains rien, nous ne mourrons pas de faim, tout de même. »
Fritz écoutait en riant, et c'est amsi qu'ils entrèrent à la brasserie du Grand-Cerf. Là, les choses se passèrent comme toujours : on joua, on but des chopes, et, vers sept heures, chacun retourna chez soi pour souper.
Kobus, en traversant sa petite allée, entra dans la cuisine, selon son habitude, pour voir ce que Katel lui préparait. Il vit la vieille servante assise au coin de l'Atre sur un tabouret de bois, un torchon sui' les genoux, en train de graisser ses souliers de fatigue.
« Qu'est-ce que tu fais donc là? dit-il.
— Je graisse vos gros souliers pour aller à la {orme, puisque vous partez demain ou après.
— C'est inutile, dit Fritz, je n'irai pas; j'ai d'autres afFaires.
— Vous n'irez pas? fit Katel toute surprise; c'est le père Christel, Sûzel et tout le monde, qui vont avoir de la peine, monsieur !
— Bah ! ils se sont passés de moi jusqu'à présent, et j'espère, avec l'aide de Dieu, qu'ils s'en passeront encore. J'accompagne Ilàan dans sa tournée, pour régler quelques comptes. Et, puisque je me le rappelle maintenant, il y a une lettre sur la cheminée pour Christel ; tu enverras demain le petit Yéri la porter, et ce soir, tu mettras dans ma valise trois chemises et tout ce qu'il faut pour rester quelques jours dehors.
— C'est bon, monsieur. »
Kobus entra dans la salle à manger, tout fier de sa résolution, et ayant soupe d'assez bon appétit, il se coucha, pour être prêt à partir de grand matin.
11 était à peine cinq heures, et le soleil commençait à poindre au milieu des grandes vapeurs du Losser, lorsque Fritz Kobus et son ami Hâan, accroupis dans un vieux char à bancs tressé d'osier, en forme de corbeille, à l'ancienne mode du
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pays, sortirent au grand trot par la porte de lîildebrandt, et se mirent à rouler sur la route de Hunebourg à Michelsberg.
Hâan avait sa grande houppelande de castorine et son bonnet de renard à longs poils, le queue flottant sur le dos, Kobus, sa belle capote bleue, son gilet de velours à carreaux verts et rouges, et son large feutre noir.
Quelques vieilles le balai à la main, les regardaient passer en disant : « Ils vont ramasser l'argent des villages; ça prouve qu'il est temps d'apprêter notre magot; la note des portes et fenêtres va venir. Quel gueux que ce Ilâan! Penser que tout le monde doit s'échiner pour lui, qu'il n'en a jamais assez, et que la gendarmerie le soutient ! »
Puis elles se remettaient à balayer de mauvaise humeur.
Une fois hors de l'avancée, Ilûan et Kobus ^o ,trouvèrent dans les brouillards de la rivière.
« Il fait joliment frais ce matin, dit Kobus.
— Ha! ha! ha! répondit Ilâan en claquant du fouet, je t'en avais bien prévenu hier. Il fallait mettre ta camisole de laine ; maintenant, allongetoi dans la paille, mon vieux, allonge-toi. — liud! Fou.\, huel
— Je vais fumer une pipe, dit Kobus, cela me réchauffera. »
Il battit le briquet, tira sa grande pipe de porcelaine d'une poche de côté, et se mit à fumer gravement.
Le cheval, une grande haridelle du Meclilembourg, trottait les quatre fers en l'air ; les arbres suivaient les arbres, les broussailles les broussailles. Ilâan ayant déposé le fouet dans un coin, sous son coude, fumait aussi tout rêveur, comme il arrive au milieu des brouillards, où l'on ne voit pas les choses clairement.
Le soleil jaune avait de la peine à dissiper ces masses de brume. Le Losser grondait derrière le talus de la route ; il était blanc comme du lait, et malgré son bruit sourd, il semblait dormir sous les grands saules.
Parfois, à l'approche de la voiture, un martinpêcheur jetait son cri perçant et filait; puis, une alouette se mettait à gazouiller quelques notes. En regardant bien, on voyait ses ailes grises s'agiter en accent circonflexe à quelques pieds audessus des champs; mais elle redescendait au bout d'une seconde, et l'on n'entendait plus que le bourdonnement de la rivière et le frémissement des peupliers.
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Kobus éprouvait alors un véritable bien-être; il se réjouissait et se glorifiait de la résolution qu'il avait prise d'échapper à Sîizel par une fuite héroïque ; cela lui semblait le comble de la sagesse humaine.
« Combien d'autres, pensait-il, se seraient endormis dans ces guirlandes de roses, qui t'entouraient de plus en plus, et qui, finalement, n'auraient été que de bonnes cordes, semblables à celles que la vertueuse Dalila tressait pour Samson! Oui, oui, Kobus, tu peux remercier le ciel de la chance ; te voilà libre encore une fois comme un oiseau dans l'air; et par la suite des temps, jusqu'au sein de la vieillesse, tu pourras célébrer ton départ de Hunebourg, à la façon des Hébreux qui se rappelaient toujours avec attendrissement les vases d'or et d'argent de l'Egypte; ils abandonnèrent les choux, les raves et les oignons de leur ménage, pour sauver le tabernacle; tu suis leur exemple, et le vieux Sichel lui-même serait émerveillé de ta rare prudence. »
Toutes ces pensées, et mille autres non moins judicieuses, passaient par la tête de Fritz ; il se croyait hors de tout péril, et respirait l'air du printemps dans une douce sécurité. Mais le Seigneur-Dieu, sans doute fatigué de sa présomp-
lioij naturelle, avait résolu de lui faire vérifier la sagesse de ce proverbe : «Cache-toi, fuis, dérobe- «( toi sur les monts et dans la plaine, au fond des « bois ou dans un puits, je te découvre et ma « main est sur toi ! »
A la Steinbach, près du grand moulin, ils rencontrèrent un baptême qui se l'endait à l'église Saint-Biaise : le petit poupon rose sur l'oreiller blanc, la sage-femme, fière avec son grand bonnet de dentelle, et les autres gais comme des pinsons ; — à Ilôheim, une paire de vieux qui célébraient la cinquantaine dans un pré; ils dansaient au milieu de tout le village ; le ménétrier, debout sur une tonne soufflait dans sa clarinette , ses grosses joues rouges gonflées jusqu'aux oreilles, le nez pourpre et les yeux à fleur de tête; on riait, on trinquait; le vin, la bière, le kirschenvvasser coulaient sur les tables ; chacun battait la mesure ; les deux vieux les bras en l'air, valsaient la face riante; et les bambins, réunis autour d'eux, poussaient des cris de joie qui montaient jusqu'au ciel. A Frankenthâl, une noce montait les marches de l'église, le garçon d'honneur en tète, la poitrine couverte d'un bouquet en pyramide, le chapeau garni de rubans de mille couleurs ; puis les jeunes mariés tout attendris,
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les vieux papas riant dans leur barbe grise, les grosses mères épanouies de satisfaction.
C'était merveilleux de voir ces choses, et cela vous donnait à penser plus qu'on ne peut dire.
Ailleurs, de jeunes garçons et de jeunes filles de quinze à seize ans cueillaient des violettes le long des haies, au bord de la route ; on voyait à leurs yeux luisants, qu'ils s'aimeraient plus tard. Ailleurs, c'était un conscrit que sa fiancée accompagnait sur la route , un petit paquet sous le bras ; de loin, on les entendait qui se juraient l'un à l'autre de s'attendre. — Toujours, toujours cette vieille histoire de l'amour, sous mille et mille formes différentes; on aurait dit que le diable lui-même s'en mêlait.
C'était justement cette saison du printemps où les cœurs s'éveillent, où tout renaît, où la vie s'embellit, où tout nous invite au bonheur, où le ciel fait des promesses innombrables à ceux qui s'aiment ! Partout Kobus rencontrait quelque spectacle de ce genre, pour lui rappeler Sùzel, et chaque fois il rougissait, il rêvait, il se grattait l'oreille et soupirait. Il se disait en lui-même : « Que les gens sont bêtes de se marier! Plus on voyage plus, on reconnaît que les trois quarts des hommes ont perdu la tête , et que dans
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cliaque ville, cinq ou six \ieux garçons ont seuls conservé le sens commun. Oui, c'est positif... la sagesse n'est pas à la portée de tout le monde, on doit se féliciter beaucoup d'être du petit nombre des élus. »
Arrivaient-ils dans un village, tandis, que Ilâan s'occupait de sa perception, qu'il recevait l'argent du roi et délivrait des quittances, l'ami Fritz s'ennuyait; ses rêveries touchant la petite Sûzel augmentaient, et finalement pour se distraire, il sortait de l'auberge et descendait la grande rue, regardant à droite et à gauche les vieilles maisons avec leurs poutrelles sculptées, leurs escaliers extérieurs , leurs galeries de bois vermoulu, leurs pignons couverts de Herre, leurs petits jardins enclos de palissades, leurs basses-cours, et, derrière tout cela, les grands noyers, les hauts marronniers dont le feuillage éclatant moutonnait au-dessus des toits. L'air plein de lumière éblouissante, les petites ruelles où se promenaient des régiments de poules et de canards barbotant et caquetant ; les petites fenêtres à vitres hexagones, ternies do poussière grise ou nacrées par la lune ; les hirondelles, commençant leur nid de terre à l'angle des fenêtres, et filant comme des flèches à travers les rues; les enfants, tout blonds, tressant la corde
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de leur fouet; les vieilles, au fond des petites cuisines sombres, aux marches concassées, regardamt d'un air de bienveillance; les lilles, curieuses, se penchant aussi pour voir : tout passait devant ses yeux sans pouvoir le distraire.
Il allait, regardant et regardé, songeant toujours à Sùzel, à sa collerette, à son petit bonnet, à ses beaux cheveux, à ses bras dodus ; puis au jour où le vieux David l'avait fait asseoir à sa table entre eux deux; au son de sa voix, quand elle baissait les yeux; et ensuite à ses beignets, ou bien encore aux petites taches de crème qu'elle avait certain jour à la ferme ; enfin à tout : — il levoyait tout cela sans le vouloir !
C'est ainsi que le nez en l'air, les mains dans ses poches, il arrivait au bout du village, dans quelque sillon de blé, dans un sentier qui lilait entre des champs de seigle ou de pommes de terre. Alors la caille chantait l'amour, la perdrix appelait son mâle, l'alouette célébrait dans les nuages le bonheur d'être mère ; derrière, dans les ruelles lointaines, le coq lançait son cri de triomphe ; les lièdes bouffées de la brise portaient, semaient partout les graines innombrables qui doivent féconder la terre : l'amour, toujours l'amour ! lit par-dessus tout cela, le soleil splendide, le
père de tous les vivants, avec sa large barbe fauve et ses longs bras d'or, embrassant et bénissant tout ce qui respire ! Ah! quelle persécution abominable ! Faut-il être malheureux pour rencontrer partout, partout la même idée, la môme pensée et les mêmes ennuis! Allez donc vous débarrasser d'une espèce de teigne qui vous suit partout, et qui vous cuit d'autant plus qu'on se remue. Dieu du ciel! à quoi pourtant les hommes sont exposés !
« C'est bien étonnant, se disait le pauvre Kobus, que je ne sois pas libre de penser à ce qui me plaît, et d'oublier ce qui ne me convient pas. Comment! toutes les idées d'ordre, de bon sens et de prévoyance sont abolies dans ma cervelle, lorsque je vois des oiseaux qui se becquètent, des papillons qui se poursuivent : de véritables enfantillages, des choses qui n'ont pas le sens commun ! Et je songe à Sûzel, je radote en moi-même, je me trouve malheureux, quand rien ne me manque, quand je mange bien et que je bois bien! Allons, allons, Fritz, c'est trop fort; secoue cela, fais-toi donc une raison ! »
C'est comme s'il avait voulu raisonner contre la goutte et le mal de dents.
Le pire de tout, quand il marchait ainsi dans
les petits sentiers, c'est qu'il lui semblait entendre le vieux David nasiller à son oreille : «Hé! Kobus, il faut y passer... lu feras comme les autres... lié! hé! hé! Je te le dis, Fritz, ton heure est proche !» — « Que le diable t'emporte ! » pensait-il.
Mais d' autres fois, avec une résignation douloureuse et mélancolique :
« Peut-être, Fritz, se disait-il en lui-même, peut-être qu'à tout prendre les hommes sont faits pour se marier. . . puisque tout le monde se marie. Des gens mal intentionnés, poussant les choses encore plus loin, pourraient même soutenir que les vieux garçons ne sont pas les sages, mais au contraire les fous de la création, et qu'en y regardant de près, ils se comportent comme les frelons de la ruche. »
Ces idées n'étaient que des éclairs qui l'ennuyaient beaucoup; il en détournait la vue, et s'indignait contre les gens capables d'avoir d'autres théories que celles de la paix, du calme etdu repos, dont il avait fait la base de son existence. Chaque fois qu'une idée pareille lui traversait la tête, il se hâtait de répondre:
« Quand notre bonheur ne dépend plus de nous, niais du caprice d'iuie IVmnie, alors tout est
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perdu; mieux vaudrait se pendre, que d'entrer dans une pareille galère ! »
Enfin, au bout de toutes ces excursions, entendant au loin, du milieu des champs, l'horloge du village, il revenait émerveillé de la rapidité du temps.
« lié, te voilà! lui criait le gros percepteur; je suis en train de terminer mes comptes ; tiens, assieds-toi, c'est l'affaire de dix minutes. »
La table était couverte de piles de florins et de thalers, qui grelottaient à la moindre secousse. Hâan, courbé sur son registre, faisait son addition. Puis, la face épanouie, il hissait tomber les piles d'écus dans un sac d'une aune, qu'il ficelait avec soin, et déposait à terre près d'une pile d'autres. Enfin, quand tout était réglé, les comptes vérifiés et les rentrées abondantes, il se retournait tout joyeux, et ne manquait pas de s'écrier :
« Regarde, voilà l'argent des armées du roi ! En faut-il de ce gueux d'argent pour payer les armées de Sa Majesté, ses conseillers et tout ce qui s'ensuit, ha ! ha ! ha ! Il faut que la terre sue de l'or et les gens aussi. Quand donc diminuerat-on les gros bonnets, pour soulager le pauvre monde ! Ça ne m'a pas l'air d'être de sitôt, Kobus,
car les gros bonnets sont ceux que Sa Majesté consulterait d'abord sur l'affaire. »
Alors il se prenait le ventre à deux mains pour rire à son aise, et s'écriait :
« Quelle farce ! quelle farce ! Mais tout cela ne nous regarde pas, je suis en règle. Que prends-tu?
— Rien, Hâan, je n'ai envie de rien.
— l]ah ! cassons une croûte pendant qu'on attellera le cheval ; un verre de vin vous fait toujours voir les choses en beau. Quand on a des idées mélancoliques, Fritz, il faut changer les verres de ses lunettes, et regarder l'univers par le fond d'une bouteille de gleiszeller ou à'umstein. ))
Il sortait pour faire atteler le cheval et solder le compte de l'auberge; puis il venait prendre un verre avec Kobus ; et tout étant terminé, les sacs rangés dans la caisse du char-à-bancs garnie de tôle, il claquait du fouet, et se mettait en route pour un autre village.
Yoilà commentl'ami Fritz passait son tempsen route; ce n'était pas toujours gaiement, comme on voit. Son remède ne produisait pas tous les heureux i;ffets qu'il en avait attendus, bien s'en faut.
]\Iais ce qui TcEnuyait encore plus que tout Je reste, c'était le soir, dans ces vieilles auberges de village, silencieuses après neuf heures, où pas un bruit ne s'entend, parce que tout le monde est couché, c'était d'être seul avec Hâan après souper, sans avoir même la ressource de faire sa partie de youkei\ ou de vider des chopes, attendu que les cartes manquaient, et que la bière tournait au vinaigre. Alors ils se grisaient ensemble avec du schnaps ou duvind'Ekersthâl. Mais Fritz, depuis sa fuite de Hunebourg, avait le vin singulièrement triste et tendre; même ce petit verjus, qui ferait danser des chèvres, lui tournait les idées à la mélancolie. Il racontait de vieilles histoires : l'histoire du mariage de son grand-père Niclausse, avec sa grand-mère Gorgel, ou l'aventure de son grand-oncle Séraphion Kobus, conseiller intime de la grande faisanderie de l'électeur Hans-Peter XVII, lequel grand-oncle était tombé subitement amoureux , vers l'âge de soixante-dix ans, d'une certaine danseuse française, venue de l'Opéra, et nommée Rosa Fon Pompon; de sorte que Séraphion l'accompagnait finalement à toutes les foires et sur tous les théâtres, pour avoir le bonheur de l'admirer.
Fritz s'étendait en long et en large sur ces
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choses, et Ildan, qui dormait aux trois quarts, bâillait de temps en temps dans sa main, en disant d'une voix nasillarde : « Est-ce possible ? est-ce possible? » Ou bien il l'interrompait par un gros éclat de rire, sans savoir pourquoi, en bégayant:
« Hé ! hé ! hé ! il se passe des choses drôles dans ce monde ! Va, Kobus, va toujours, je t'écoute. Mais je pensais tout à l'heure à cet animal de Schoultz, qui s'est laissé tirer les bottes par des paysans dans une mare. »
Fritz reprenait son histoire sentimentale, et c'est ainsi que venait l'heure de dormir.
Une fois dans leur chambre à deux lits, la caisse entre eux, et le verrou tiré, Kobus se rappelait encore de nouveaux détails sur la passion malheureuse du grand-oncle Séraphion, et le mauvais caractère de Mlle Rosa Fon Pompon; il se mettait à les raconter, jusqu'à ce qu'il entendît le gros Ilàan ronfler comme une trompette, ce quileforçait de se finir l'histoire à lui-même, — et c'était toujours par un m;iriage.
L'ami Kobus, roulant un matin par un chemin très-difficile, dans la vallée du Rhéethal, tandis que Hàan conduisait avec prudence, et veillait à ne pas verser dans les trous, l'ami Kobus se fit des réflexions amères sur la vanité des vanités de la sagesse ; il était fort triste, et se disait en luimême :
a A quoi te sert-il maintenant, Fritz, d'avoir eu soin de te tenir la tête froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans? Malgré ta grande prudence, un être faible a troublé ton repos d'un seul de ses regards. A quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure, puisque cette folle pensée te suit partout, et que tu ne peux l'éviter nulle part?
k quoi l"a servi d'amasser, par ta prévoyance judicieuse, des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le goût et l'odorat, non-seulement d'un homme, mais de plusieurs, durant des années, puisqu'il ne t'est plus même permis de boire un verre de vin, sans t'exposer à radoter comme une vieille laveuse, et à raconter des histoires qui te rendraient lafable de David, de Schoultz, de Ilâan et de tout le pays, si l'on savait pourquoi tu les racontes? Ainsi, toute consolation t'est refusée ! »
Et songeant à ces choses, il s'écriait en luimême, avec le roi Salomon:
« J'ai dit en mon cœur : Allons, que je t'éprouve maintenant par la j oie ; j ouis des biens de la terre ! Mais voilà que c'était aussi vanité. J'ai recherché en mon cœur le moyen de me traiter délicatement, et que mon cœur cependant suivît la sagesse. Je me suis bâti des maisons, je me suis planté des jardins et des vignes, je me suis creusé des réservoirs et j'y ai semé des poissons délicieux ; je me suis amassé des richesses, je me. suis agrandi; et ayant considéré tous ces ouvrages, voilà que tout était vanité ! Puisqu'il m'arrivc aujourd'hui comme à l'insensé, pourquoi donc ai-je été plus sage? Cette petite Sûzel m'ennuie plus qu'il n'est possible de le dire, et pour-
teint mon âme se complaît en elle ! Moi et mon cœur, nous nous sommes tournés de tous côtés, pour examiner et rechercher la sagesse, et nous n'avons trouvé que le mal de la fohe, de Timbéîillité et de l'imprudence : Nous avons trouvé cette jeune fille, dont le sourire est comme un filet et le regard un lien ; n'est-ce point de la folie ? Pourquoi donc ne s'est-elle pas dérangé le pied, le jour de son voyage à Hunebourg? Pourquoi l'aije vue dans la joie du festin, et, plus tard, dans les plaisirs de la musique? Pourquoi ces choses sontelles arrivées de la sorte et non autrement? Et maintenant, Fritz, pourquoi ne peux-tu te détacher de ces vanités? »
Il suait à grosses gouttes, et rêvait dans une désolation inexprimable. Mais ce qui l'ennuyait encore le plus, c'était de voir Ilàan tirer la bouteille de la paille, et de l'entendre dire :
« Allons, Kobus, bois un bon coup '.Quelle chaleur au fond de ces vallées !
— Merci, faisait-il, je n'ai pas soif. «
Car il avait peur de recommencer l'histoire des amours de tous ses ancêtres, et surtout de finir par raconter les siennes.
<i Comment ! tu n'as pas soif, s'écriait Hâan, c'est impossible ; voyons !
(7S L'AMI FlilTZ.
— Non, non, j'ai là quelque chose de lourd, faisait-iî en se posant la main sur l'estomac, avec une grimace.
— Cela vient de ce que nous n'avons pas assez bu hier soir; nous avons été uous coucher trop tôt, disait le gros percepteur; bois un coup et cela te remettra.
— Non, merci.
— Tu ne veux pas? tu as tort. »
Alors Hâan levait le coude, et Fritz voyait son cou se gontler et se dégonfler d'un air de satisfaction incroyable. Puis le gros homme exhalait un soupir, tapait sur le bouchon, et mettait la bouteille entre ses jambes en disant ;
c( Ça fait du bien. — Hue, Foux, hue !
— Quel matérialiste que ce Hâan, se disait Fritz, il ne pense qu'à boire et à manger !
— Kobus, reprenait l'autre gravement, tu cou- \cs une maladie; prends garde ! Voilà deux jours que tu ne bois plus, c'est mauvais signe. Tu maigris; les hommes gras qui deviennent maigres, et les hommes maigres qui deviennent gras, c'est dangereux.
(( Que le diable t'emporte ! » pensait Fritz, et parfois l'idée lui passait par la tète que Hàan se doutait de quelque chose; alors, tout rouge, il
l'observait du coin de l'œil, mais il était si paisible que le doute se dissipait.
Enfin, au bout de deux heures, ayant franchi la côte, ils atteignirent un chemin uni, sablonneux, au fond de la vallée, et Ilâan, indiquant de son fouet une centaine de masures décrépites sur la montagne en face, à mi-côte, et dominées par une chapelle tout au haut dans les nuages, dit d'un air mélancolique:
« Voilà Widland, le pays dont je t'ai parlé à Hunebourg. Dans un quart d'heure nous y serons. Regarde, voici deux ex-voto suspendus à cet arbre, et là-bas, un autre en forme de chapelle, dans le creux de cette roche, nous allons en rencontrer maintenant à chaque pas ; c'est la misère des misères : pas une route, pas un chemin vicinal en bon état, mais des ex-voto partout! El penser que ces gens-là se font dire des messes aussitôt qu'ils peuvent réunir quatre sous, et que le pauvre Hâan est forcé de crier, de taper sur la table, et de s'époumonner comme un malheureux pour obtenir l'argent du roi ! Tu me croiras si tu veux, Kobus, mais cela me saigne le cœur d'arriver ici pour demander de l'argent, pour faire vendre des baraques de quatre kreutzer et demeut)les de deux p/enning. »
Ce disant, Ilàan fouetta Foiix, qui se mit h galoper.
Le villag-c était alors à deux ou trois cents pas au-dessus d'eux, autour d'une gorge profonde et rapide, en fer à cheval.
Le chemin creux oii montait la voiture, encombré de sable, de pierres, de gravier, et creusé d'ornières profondes par les lourdes charrettes du pays, attelées de bœufs et de vaches, était tellement étroit, que l'essieu portait quelquefois des deux côtés sur le roc.
Naturellement Foux avait repris sa marche haletante, et seulement un quart d'heure après, ils arrivaient au niveau des deux premières chaumières, véritables baraques, hautes de quinze à vingt pieds, le pignon sur la vallée, la porte et les deux lucarnes sur le chemin. Une femme, sa tignasse rousse enfouie dans une cornette d'indiennrj, la face creuse, le cou long, creusé d'une sorte de goulot, qui partait de la mâchoire inférieure jusqu'à la poitrine, l'œil fixe et hagard, le nez pointu, se tenait sur le seuil de la première Imtte, regardant vers la voiture.
Devant la porte de l'autre cassine, en face, était assis un enfant de deux à trois ans, tout nu, sauf un lambeau de chemise qui lui pendait des épaules
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jiir les cuisses ; il était brun de peau, jaune de cheveux, et regardait d'un air curieux et doux.
Fritz observait ce spectacle étrange.
La rue fangeuse descendant en écharpe dans le village, les granges pleines de paille, les hangars, les lucarnes ternes, les petites portes ouvertes, les toits effondrés : tout cela confus, entassé dans un étroit espace, se découpait pêle-mêle sur le fond verdoyant des forêts de sapins.
La voiture suivit le chemin à travers les fumiers, et un petit chien-loup noir, la queue en panache, vint aboyer contre Foux.Les gens alors se montrèrent aussi sur le seuil de leurs chaumières, vieux et jeunes, en blouses sales et pantalons de toile, la poitrine nue, la chemise débraillée.
A cinquante pas dans le village, apparut l'église à gauche, bien propre, bien blanche, les vitraux neufs, riante et pimpante au miheu de cette misère ; le cimetière, avec ses petites croix, en faisait Je tour.
« Nous y sommes, )> dit Hâan.
La voiture venait de s'arrêter dans un creux, au coin d'une maison peinte en jaune, la plus belle du village, après celle de M. le curé. Elle avait un étage, et cinq fenêtres sur la façade, trois
en haut, deux en bas. La porte s'ouvrait de côté sous une espèce de hangar. Dansée hangar étaient entassés des fagots, une scie, une hache et des coins ; plus bas, descendaient en pente deux ou trois grosses pierres plates, déversant l'eau du toit dans le chemin, où stationnait le char k bancs.
Fritz et llâan n'eurent qu'à enjamber l'échelle de la voiture, pour mettre le pied sur ces pierres. Un petit homme, au nez de pie tourné à la friandise, les cheveux blond filasse aplatis sur le front, et les yeux bleu faïence, venait de s'avancer sur la porte, et disait :
<( lié! hé! hé! monsieur llâan, vous arrivez deux jours plus tôt que l'année dernière.
— C'est vrai, Schnéegans,réponditle gros percepteur; mais je vous ai fait prévenir. Vous avez bien sûr ordonné les publications?
— Oui, monsieur Hàan, le bei/tel * est en route depuis ce matin; écoutez... le voilà qui tambourine justement sur la place. »
En effet, le roulement d'un tambour ièlé bour donnait alors sur la place du village. Kobus s'étant retourné, vit, près de la fontaine, un grand gaillard en blouse, le chapeau à claque surlanu-