I. Cci;i doit coinp'cr
coude sur la table et le fouet entre les genoux, i-egardait le magniOque soleil au dehors; et, tout en songeant à ses récoltes, il disait:
« Oui... oui... c'est un bon vin! »
Il ne faisait pas attention à Kobus et à Sûzel, qui se souriaient l'un l'autre comme deux enfants, sans rien dire, heureux de se voir. Mais lôsef les contemplait d'un air rêveur.
Schoultz remplit de nouveau les verres en s'écriant :
« On a beau dire, ces Français ont de bonnes choses chez eux ! Quel dommage que leur Champagne, leur Bourgogne et leur Bordelais ne soient pas sur la rive droite du Rhin !
— Schoultz, ditHâan gravement, tu ne sais pas ce que tu demandes ; songe que si ces pays étaient chez nous, ils viendraient les prendre. Ce serait bien une autre extermination que pour leur Liberté et leur Égalité : ce serait la fin du monde ! car le vin est quelque chose de solide, et ces Français, qui parlent sans cesse de grands principes, d'idées subhmes, de sentiments nobles, tiennent au solide. Pendant que les Anglais veulent toujours protéger le genre humain, et qu'ils ont l'ail de ne pas s'inquiéter de leur sucre, de leur poivre, de leur coton, les Français, eux, ont toujours
lOS 1,'a.MI FRIT/:.
à iT'Clilicr une ligne; tantôt clic penche trop h droite, tantôt trop à gauche : ils appellent cela leurs limites naturelles.
« Quant aux gras pâturages, aux vignobles, aux prés, aux forêts qui se trouvent entre ces lignes, c'est le moindre de leurs soucis : ils tiennent seulement à leurs idées de justice et de géométrie. Dieu nous préserve d'avoir un morceau de Champagne en Saxe ou dans le Mecklembourg, leurs. limites naturelles passeraient bientôt de ce côté-là l Achetons-leur plutôt quelques bouteilles de bon vin, et conservons notre équilibre. La vieille Allemagne aime la tranquillité, elle a donc inventé l'équilibre. Au nom du ciel, Schoultz, ne faisons pas de vœux téméraires ! »
Ainsi s'exprima Hâan avec éloquence , et Schoultz, vidant son verre brusquement, lui répondit :
« Tu parles comme un être pacifique, et moi comme un guerrier : chacun selon son goût et sa profession. »
Il fronça le sourcil, en décoiffant une seconde bouteille de viin.
Christel, lôsef, Fritz et Sûzel ne faisaient nulle attention à ces discours.
« Quel temps magnifique! s'écriait Christel
comme se parlant à lui-même ; voici bientôt un mois que nous n'avons pas eu de pluie, et chaque Foir de la rosée en abondance; c'est une véritab!o bénédiction du ciel. »
lôsef remplissait les verres.
« Depuis l'an 22, reprit le vieux fermier, je ne me rappelle pas avoir vu d'aussi beau temps pour la rentrée des foins. Et cette année-là le vin fut aussi très-bon, c'était un vin tendre; il y eut pleine récolte et pleines vendanges.
— Tu t'es bien amusée, Sûzel ? demandait Fritz.
— Oh ! oui, monsieur Kobus, faisait la petite, je ne me suis jamais tant amusée qu'aujourd'hui. Je m'en souviendrai longtemps 1 »
Elle regardait Fritz, dont les yeux élaicul troubles.
a Allons, encore un verre, » disait-il.
Et en versant il lui touchait la main, ce qui b faisait fnsonner des pieds à la tète.
« Aimes-tu le treieleins, Sûzel?
— C'est la plus belle danse, monsieur Kobus, comment ne l'aimerais je pas! Et puis, avec une si belle musique!... Ah! que cette musique était belle !
— Tu l'entends, lôsef, murmurait Fritz ?
— Oui, oui, répondait le bohémien tout bas, je
Tcntcnds, Kobus, ça me fait plaisir... je suis
coulent! »
Il regardait Fritz jusqu'au fond de l'âme, et
Kobus se trouvait tellement heureux qu'il ne savait que dire.
Cependant les trois bouteilles étaient vides;
Fritz, se tournant vers l'aubergiste, lui dit : « Père Locrich, encore deux autres î » Mais alors Christel se réveillant, s'écria : « Monsieur Kobus, monsieur Kobus, à quoi
pensez-vous donc? Je serais capable de verser !...
Non... non!... Voici cinq heures et demie, il est
temps de se mettre en route.
— Puisque vous le voulez, père Christel, ce sera pour une autre fois. Ce vin-là ne vous plaît donc pas?
— Au contraire, monsieur Kobus, il me plaît beaucoup, mais sa douceur est pleine de force, .le pourrais me tromper de chemin, hé ! hé ! hé ! — Allons, Sûzel, nous partons ! »
Sùzel se leva tout émue, et Fritz la retenant par le bras, lui fourra le dessert dans les poches (le son tablier : les macarons, les amandes, enfin tout.
« Oh ! monsieur Kobus, faisait-elle de sa petite voix douce, c'est assez.
— Croque-moi cela, lui disait-il; tu as de belles dents, Sùzel, c'est pour croquer de ces bonnes choses, que le Seigneur les a faites. Et nous boirons encore de ce bon petit vin blanc, puisqu'il te plaît.
— Oh! mon Dieu... où voulez-vous donc que j'en boive? un vin si cher! faisait-elle.
— C'est bon.., c'est bon... je sais ce que je dis, murmurait-il; tu verras que nous en boirons ! »
Et le père Christel, un peu gris, les regardait, se disant en lui-même :
« Ce bon monsieur Kobus, quel brave homme ! Ah! le Seigneur a bien raison de répandre ses bénédictions sur des gens pareils : c'est comme la rosée du ciel, chacun en a sa part. »
Enfin, tout le monde sortit, Fritz en tôle, le bras de Sùzel sous le sien, disant :
« Il faut bien que je reconduise ma danseuse. »
En bas, près de la voituîe, il prit Sùzel suus les bras en s'écriant : « Hop, Sûzel! » et la plaça comme une plume sur la paille, qu'il se mita relever autour d'elle.
« EnEonce bien tes petits pieds, disait-il, les soirées sont fraîches. »
Puis, sans attendre de réponse, il alla droit à Christel, et lui serra la main vigoureuseinent :
« Bon voyage, père Christel, dit-il, bon voyage !
— Amusez-vous bien, messieurs, » répondit le vieux fermier, en s'asseyant près du timon.
Sùzel était devenue toute pâle; Fritz lui prit la main, et, le doigt levé :
«Nous boirons encore du bon petit vin blanc! » dit-il, ce qui la fit sourire.
Christel allongea son coup de fouet et les clievaux partirent au galop. Ilàan et Schoullz étaient rentrés dans l'auberge. Fritz et lôsef, debout sur le seuil, regardaient la voiture; Fritz surtout r..-; la quittait pas des yeux ; elle allait disparaître au détour de la grande rue, quand Sûzel tourna vivement la tête.
Alors Kobus entourant lùsef de ses deux h\\\>, se mita l'embrasser les larmes aux yeux.
<( Oui... oui, faisait le bohémien d'une vui\ douce et profonde, c'est bon d'embrasser un vieil ami! Mais celle qu'on aime et qui vous aime... ah! Fritz... c'est encore autre chose ! »
Kobus comprit quu iri>(;r avait tout deviné! îl
aurait voulu répandre des larmes; mais, tout à coup, il se mit à sauter en criant :
« Allons, mon vieux, allons, il faut rire... il faut s'amuser... En route i)Oi\r]si Madame Hutte ! Ah ! le beau jour î Ah ! le beau soleil ! »
Zimmer, le postillon, se tenait debout sous la porte cochère, la figure pourpre ; .Kobus lui remit deux florins :
u Allez boire un bon coup, Zimmer, lui dit-il, faites-vous du bon sang! Nous partirons après souper, vers neuf heures.
— C'est bon, monsieur Kobus, la voiture sera prête. Nous irons comme un éclair. »
Puis, les regardant s'éloigner bras dessus bras dessous, le vieux postillon sourit d'un air de bonne humeur et entra dans le cabaret de VQtirs- A'o/r, en face.
Le lendemain Fritz se leva dans une heureuse disposition d'esprit; il avait rè\é toute la nuit de Sùzel et se proposait d'aller passer six semaines au Meisenthâl, pour la voir à son aise.
Que llâan, Schoultz et le vieux David rient tant qu'ils voudront, pensait-il, moi, je vais tranquillement là-bas; il faut que je voie la petite, et si les choses doivent aller plus loin, eh bien! à la grâce de Dieu : ce qui doit arriver arrive ! «
En déjeunant, il se représentait d'avancele sentier du Postthàl, la roche des Tourterelles, la côte des Genêts, la ferme ; puis l'étonnement de Christel, la joie de Sùzel, et tout cela le réjouissait. Il aurait voulu chanter comme Salomon : « Te voilà,
ma belle amie, ma parfaite; tes yeux sont comiiK* ceux des colombes! » Enfin il se coiffa de son feutre et prit son bâton, plein d'ardeur.
Mais comme il sortait prévenir Katel de ne pas l'attendre le soir ni le lendemain, qu'est-ce qu'il vit? La mère Orchel au bas de l'escalier; elle montait lentement, le dos arrondi, et son casaquin de toile bleue sur le bras, comme il arrive aux gens qui viennent de marcher vite à la chaleur.
Je vous laisse à penser sa surprise, lui qui partait justement pour la ferme.
« Comment, c'est vous, mère Orchel? s'écriat-il ; qu'est-ce qui vous amène de si grand matin ? »
Katel s'avançait en même temps sur le seuil de ia cuisine, et disait :
« F- h ! bonjour, Orchel, Seigneur que vous ave;: marché vite! vous êtes tout en nage.
— C'est vrai, Katel, répondit la bonne femme en reprenant haleine, je m(î suis dépêchée. »
El se tournant vers Fritz :
« J'arrive pour l'affaire dont Christel vous a parlé hier à la fête de Bischcm, monsieur Kobus. Je suis partie de bonne heure. C'est une grande affaii'e ; Christel ne veut rien décider sans vous.
^Maib, dit Fritz, je ne sais pas ce dont il s'agit.
Christel m'a seulement dit qu'il avait une alFaire de famille, qui le torçait de retourner au Meisenthûl , et, naturellement, je ne lui en ai pas demandé davantage.
=--— Yoilà pourquoi je viens, monsieur Kobus?
— Eh bien ! entrez, asseyez-vous, mère Orchel, dit-il en rouvrant la porte, vous déjeunerez ensuite.
— Oh! je vous remercie, monsieur Kobus, j'ai déjeuné avant de partir. »
Orchel entra donc dans la chambre et s'assit au coin de la table, en mettant son gros bonnet rond qui pendait à son coude ; elle fourra ses cheveux dessous avec soin, puis arrangea son casaquin sur ses genoux. Fritz la regardait tout intrigué ; il fînii; par s'asseoir en face d'elle, en disant :
« Christel et Sûzel sont bien arrivés hier soir?
— Très-bien , monsieur Kobus , très-bien ; à huit heures, ils étaient à la maison. »
Enfin , voyant tout arrangé , elle commença, les mains jointes et la tête penchée , comme une commère qui raconte quelque chose à sa voisine :
« Vous saurez d'abord, monsieur Kobus, que nous avons un cousin à l]ischem, un anabaptiste comme nous, et qui s'appelle Ilans- Christian
3t8 L'AMI FRITZ.
Pelsly ; c'est le petit-fiis de Frentzel-Débora Uupert, la propre sœur de Anna-Christina-Carolina Uupert, la grand'mère de Christel, du côté des femmes. De sorte que nous sommes cousins.
— C'est très-bien, fitKobus, se demandant où tout cela devait les mener.
— Oui , dit-elle , Hans-Christian est notre cousin ; Christel m'a raconté que vous l'avez vu hier àBischem. C'est un homme de bien, il a de bonnes terres du côté de Bieverkirch, et un garçon qui s'appelle Jacob : un brave garçon, monsieur Kobus, rangé, soigneux, et qui maintenant approche de ses vingt-six ans ; personne n'a jamais rien entendu dire sur son compte. »
Fritz était devenu fort grave :
« Où diable veut- elle en venir avec son Jacob ? se dit-il tout inquiet.
— Sùzel, reprit la fermière, n'est pas loin de ses dix-huit ans; c'est en octobre, après les vendanges, qu'elle est venue au monde ; ça fait qu'elle aura dix-huit ans dans cinq mois : c'est un bon âge pour se marier. »
Les joues de Fritz tressaillirent, un frisson passa dans ses cheveux , et je ne sais quelle angoisse inexprimable lui serra le cœur.
Mais la grosse fermière, calme et paisible de
ba nature, ne vit rien et continua tranquillement :
« Je me suis aussi mariée à dix-huit ans, monsieur Kobus ; cela ne m'a pas empêchée de bien me porter, Dieu merci !
« Pelsly, connaissant nos biens, avait pensé, depuis la Saint-Michel, à Sùzel pour son garçon. Mais avant de rien dire et de rien faire, il est venu lui-même, comme pour acheter notre petit boeuf. Il a passé la journée de la Saint- Jean chez nous ; il a bien regardé Sùzel, il a vu qu'elle n'avait pas de défauts, qu'elle n'était ni bossue, ni boiteuse, ni contrefaite d'aucune manière ; qu'elle s'entendait à toute sorte d'ouvrages, et qu'elle aimait le travail.
« Alors il a dit à Christel de venir à la fête de Bischem, et Christel a vu hier le garçon; il s'appelle Jacob, il est grand et bien bâti, laborieux; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour Sûzel. Pelsly a donc demandé hier Sùzel en mariage pour son fils. »
Depuis quelques instants Fritz n'entendait plus : ses joies, ses espérances, ses rêves d'amour, tout s'envolait; la tête lui tournait. Il était comme une chandelle des prés, dont un coup de vent disperse le duvet dans les airs, et qui reste seule, nue, désolée, avec son pauvre lumignon.
La mère Orchel, qui ne se doutait de rien, tira le coin de son mouchoir de sa poche, et baissant la tête, se moucha ; puis elle reprit :
« Nous avons causé de cela toute la nuit, Christel et moi. C'est un beau mariage pour Sùzel, et Christel a dit : « Tout est bien; seulement, M, Kobus est un homme si bon, qui nous aime tant, et qui nous a rendu de si grands services, que nous serions de véritables ingrats, si nous terminions une pareille affaire sans le consulter. Je ne peux pas aller moi-même à Hunebourg aujourd'hui, pui,sque nous avons cinq voitures de foin à rentrer ; mais toi, tu partiras tout de suite après le déjeuner, et tu seras encore de retour avant onze heures, pour préparer le dîner de nos gens. » Voilà ce que m'a dit Christel. Nous espérons tous les deux que cela vous conviendra, surtout quand vous aurez vu le garçon; Christjel veut le faire venir exprès pour vous l'amener. Et si vous êtes content de lui, eh bien ! nous ferons le mariage ; et je pense que vous serez aussi de la noce : vous ne pouvez nous refuser cet honneur. »
Ces mots de « noce, » de « mariage, » de « garçon, » bourdonnaient aux oreilles de Fritz.
Orchel, après avoir fini son histoire, étonnée de lie recevojii' aucune réponse, lui demanda :
L'AMI FRITZ. 'in
« Qu'est-ce que vous pensez de cela, monsieur Kobus?
— De quoi? fit-il.
— De ce mariage. »
Alors il passa lentement la main sur son front, où brillaient des gouttes de sueur ; et la mère Orchel, surprise de sa pâleur, lui dit :
« Vous avez quelque chose , monsieur Kobus !
— Non, ce n'est rien. » fit-il en se levant.
L'idée qu'un autre allait épouser Sûzel, lui déchirait le cœur. Il voulait aller prendre un verre d'eau pour se remettre ; mais cette secousse était trop forte, ses genoux tremblaient; et comme il étendait la main pour saisir la carafe, il s'atlaissa et tomba sur le plancher tout de son long.
C'est alors que la mère Orchel fit entendre des cris :
« Katel î Katel ! votre monsieur se trouve mal ! Seigneur, ayez pitié de nous ! »
Et Katel donc, lorsqu'elle entra tout effarée, et iju'elle vit ce pauvre Fritz étendu là", pâle comme un mort, c'est elle qui leva les mains au ciel, criant :
« i^Ion Dieu ! mon Dieu ! mon pauvre maître ! Comment cela s'est-il fait, Orchel? Je ne l'ai jamais vu dans cet état !
— Je ne sais pas, mademoiselle Katel; nous étions tranquillement à causer de Sùzel. Il a voulu se lever pour prendre un verre d'eau, et il est tombé !
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! pourvu que ce ne soit pas un coup de sang ! »
Et les deux pauvres femmes, criant, gémissant et se désolant, le soulevèrent, Tune par les épaules, l'autre par les pieds, et le déposèrent sur son lit.
Voilà pourtant à quelles extrémités peut nous porter l'amour! Un homme si raisonnable, un homme qui s'était si bien arrangé pour être tranquille toute sa vie, un homme qui voyait les choses de si loin, qui s'était pourvu de si bon vin avec sagesse, et qui semblait n'avoir rien à craindre ni du ciel ni de la terre... voilà où le regard d'une simple enfant, d'une petite fille sans ruse et sans malice l'avait réduit ! Qu'on dise encore après cela que l'amour est la plus douce, la plus agréable des passions.
Mais on pourrait faire des réflexions judicieuses sur ce chapitre jusqu'à la fin des siècles ; c'est pourquoi, plutôt que de commencer, j'aime mieux laisser chacun tirer de là les conclusions qui lui plairont davantage.
Orchel et Katel se désolaient donc et ne savaient plus où donner de la tête. Mais Katel, dans les grandes circonstances, montrait ce qu'elle était.
« Orchel, dil-elle en défaisant la cravate de son maître, descendez tout de suite sur la place des A-cacias; vous verrez, à droite de l'église une ruelle, et, à gauche de la ruelle, une rangée de palissades vertes sur un petit mur. C'est là que demeure le docteur Kipert; il doit être en train de tailler ses œillets et ses rosiers , comme tous les jours. Vous lui direz que M. Kobus est malade, et et qu'on l'attend.
— C'est bien , fit la grosse fermière en ouvrant la porte. Elle sortit, et Katel , après avoir ôté les souliers de Fritz, courut dans la cuisine faire chauITer de l'eau ; car, pour tous les remèdes, il est bon d'avoir de l'eau chaude.
Tandis qu''elle se livrait à ce soin, et que le feu se remettait à pétiller sur l'âtre, Orchel revint :
« Le voici, mademoiselle Katel ' » dit-elle tout essoufflée.
Et presque aussitôt, le docteur, — un petit homme maigre, en tricot de laine verte, la culotte de nankin tirée par les bretelles dans la raie du dos, les cinq ou six mèches de ses cheveux gris tombant
en toiifTes autour de son front rouge, — parut dans Tallée, sans rien dire, et entra toutde suite dans la chambre.
Orchel et Katel le suivaient.
Il regarda d'abord Fritz, puis il lui prit le pouls^ les yeux fixés au pied du lit, comme un vieux chien de chasse en arrêt devant une caille, et au bout d'une minute il dit:
« Ce n'est rien, le cœur galope, mais le pouls est égal.... ce n'est pas dangereux.... Il lui faut une potion calmante, voilà tout. «
Seulement alors la vieille servante se mit à sangloter dans son tablier.
Kipert se retournant, demanda :
M Qu'cst-il donc arrivé? mademoiselle Katel.
— Rien, fit la grosse fermière ; nous causions tranquillement, quand il est tombé. »
Le vieux médecin, regardant de nouveau Kobus, dit :
« Il n'a rien... une émotion.... une idée! Allons.... du calme.... ne le dérangez pas.... il reviendra tout seul. Je vais faire préparer la potion moi-même chez Ilarwich. »
Mais comme il allait sortir et jetait un dernier regard au malade, Fritz ouvrit les yeux.
tt C'est moi, monsieur Kobiis, dit-il en rêve-
nant; vous avez quelque chose.... un chagrin
une douleur.... n'est-ce pas?
Fritz referma les yeux, et Kipert vit deux larmes dans les coins.
« Votre maître a des chagrins. « dit-il à Katel tout bas.
Dans le même instant Robus murmurait :
a Le rcbbe !... le vieux rebbe î
— Vous voulez voir le vieux David? »
Il inclina la tête.
M Allons, c'est bon, le danger est passe, dit Kipert en souriant. Il arrive des choses drôles dans ce monde. » Et, sans s'arrêter davantage, il sortit.
Katel, à .l'une des fenêtres, criait déjà :
« Yéri ! Yéri ! »
Et le petit Yéri Koffel, le fils du tisserand, levait son nez barbouillé dans la rue.
« Cours chercher le vieux rcbbe Siebel, cours ; dis-lui qu'il arrive tout de suite, w
L'enfant se mettait en route, lorsqu'il s'arrêt.i criant :
« Le voici î v
Katel, regardant dans la rue, vit le rebbe David, son chapeau sur la nuque, sa longue rapote flottant sur ses maigres mollets, qui venait
la chemise ouverte, tenant sa cra-vatc à la main, et courant aussi vite que ses vieilles jambes pouvaient aller.
On savait déjà dans toute la ville que M. Kobus avait une attaque. Qu'on se figure l'émotion de David à cette nouvelle ; il ne s'était pas donné le temps de boutonner ses habits, et venait dans une désolation inexprimable.
« Puisque ce n'est rien, dit la mère Orchel, je peux m'en aller... Je reviendrai demain ou après, savoir la réponse de ]\1. Kobus.
— Oui, vous pouvez partir, » lui répondit Katel en la reconduisant.
La fermière descendit, et se croisa au pied de l'escalier, avec le vieux rebbe qui montait. David, voyant Katel dans l'ombre de l'allée, se mit à bredouiller tout bas : « Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?... Il est malade... il est tombé, Kobus ! »
On entendait les battements de son cœur.
« Oui, entrez, dit la vieille servante; il demande après vous. »
Alors il entra tout pâle, sur la pointe de ses gros souliers, allongeant le cou et regardant de loin, d'un air tellement eiïVayé, que cela faisait de la peine à voir.
« Kobusî Kobiis! » fit-il tout bas d'une voix douce, comme lorsqu'on parle à un petit enfant.
Fritz ouwit les yeux.
« Tu es malade, Kobus, reprit le vieux rebbc, toujours de la même voix tremblante; il est arrivé quelque chose? »
Fritz, les yeux humides, regarda vers Katel, et David comprit aussitôt ce qu'il voulait dire :
« Tu veux me parler seul? fit-il.
— Oui, » murmura Kobus.
Katel sortit, le tablier sur la figure, et David se penchant demanda :
« Tu as quelque chose... tu es malade?... »
Fritz, sans répondre, lui entoura le cou de ses deux bras et ils s'embrassèrent :
(c Je suis bien malheureux ! dit-il.
— Toi, malheureux?
— Oui, le plus malheureux des hommes.
— Ne dis pas cela, dit le vieux David, ne di> pas cela... tu me déchires le cœur! Que t'est il donc arrivé?
— Tu ne te moqueras pas de moi, David... je t'ai bien manqué... j'ai souvent ri de toi... je n'ai pas eu les égards que je devais au plus vieil ami de mon père... Tu ne te moqueras pas de moi, n'est-ce pas?
— Mais, Kobus, au nom du ciel ! s'écria le vieux rebbe prêt à fondre en larmes, ne parle pas de ces choses... Tu ne m'as jamais fait que du plaisir... tu ne m'as j-imais chagriné... au contraire... au contraire... Ça me réjouissait de te voir rire... Dis-moi seulement...
— Tu me promets de ne pas te moquer de moi?
— Me moquer de toi! ai-je donc si mauvais cœur, de me moquer des chagrins véritables de mon meilleur ami? Ah! Kobus! »
Alors Fritz éclata :
« C'était ma seule joie, David; je ne pensais plus qu'à elle... et voilà qu'on la donne à ua autre !
- Qui donc... qui donc?
— Sùzcl, fit-il en sanglotant.
— La petite Sùzel... la lille de ton fermier?... lu l'aimes?
— Oui!
— Ah!... fit le vieux rebbe en se redressant, les yeux écarquillés d'admiration , c'est la petite Sùzel, il aime la petite Sùzel!... Tiens... liens... tiens... j'aurais dû m'en dout(!r!... Mais je ne vois pas de mal à cela, Kobus... <ctte petite est trcs-genlille... C'est ce qu'il
te faut... tu seras heureux, très-heureux avec elb...
— Ils veulent la donner à un autre ! interrompit Fritz désespéré.
— A qui?
— A un anabaptiste.
— Qui est-ce qui l'a dit cela !
— La mère Orchel... tout à Theurc... elle e^t venue exprès...
— Ah ! ah! bon,., maintenant je comprends : elle est venue lui dire cela tout simplement, sans se douter de rien... et il s'est trouvé mal... Bon, c'est clair... c'est tout naturel. »
Ainsi se parlait David, en faisant deux ou trois tours dans la chambre, les mains sur le dos.
Puis, s'arrêtantau pied du lit :
« Mais si tu l'aimes, s'écria-t-il, Sùzel doit le savoir... tu n'as pas manqué de le lui dire.
— Je n'ai pas osé.
— Tu n'as pas osé!... C'est égal, elle le sait. Cette petite est pleine d'esprit... elle a vu cela d'abord... Elle doit être contente de te plaire, car •tu n'es pas le premier anabapti&te venu, toi... Tu
représentes quelque chose de comme il faut; jeté
dis que celte petite doit être llattée, qu'elle doit s'estimer heureuse de penser qu'un monsieur de la ville a jeté les yeux sur elle : un beau garçon, frais, bien nourri, riant, et même majestueux, quand il a sa redingote noire, et ses chaînes d'oi sur le ventre ; je soutiens qu'elle doit t'aimer plus que tous les anabaptistes du monde. Est-ce que le vieux rebbe Sichel ne connaît pas les femmes? Tout cela tombe sous le bons sens! Mais, dis donc, as-tu seulement demandé si elle consent à prendre l'autre ?
— Je n'y ai pas pensé; j'avais comme une meule qui me tournait dans la tête.
— lié ! s'écria David en haussant les épaules avec une grimace bizarre, la tête penchée et les mainsjointes d'un air de pitié profonde, comment, tu n'y as pas pensé ! Et lu te désoles, et tu tombes le nez à terre, tu cries, tu pleures! Voilà... voilà bien les amoureux! Attends, attends, si la mère Orchel est encore là, tu vas voir! »
Il ouvrit la porte, en criant dans l'allée : «Katel, est-ce quelamcre Orchel est encore
— Non, monsieur David. »
Alors il referma.
Fritz semblait un peu remis de sa désolatioifr « David, fît-il, tu me rends la vie.
• — Allons, schaude, dit le vieux rebbe, lèvetoi, remets tes souliers et laisse-moi faire. Nous allons ensemble là-bas, demander Sûzel en mariage. Mais peux-tu te tenir sur tes jambes?
— Ah! pour aller demander Sûzel, s'écria Fritz, je marcherais jusqu'au bout du monde !
— Ile! hé! hé! fit le vieux Sichel, dont tous les traits se contractèrent, et dont les petits yeux se phssaient,hé! hé! hé! quelle peurtu m'as faite!... J'ai pourtant traversé la ville comme cela; c'est encore bien heureux que je n'aie pas oublié de mettre ma culotte. »
Il riait en boutonnant son gilet de finette et sa grosse capote verte. Mais Fritz n'osait pas encore rire, il remettait ses souliers, tout pâle d'inquiétude; puis il se coiffa de son feutre et prit son bâton en disant d'une voix émue :
«Maintenant, David, je suis prêt; que le Seigneur nous soit en aide !
— Amen! » répondit le vieux rebbe.
Ils sortirent.
Katel, de la cuisine, avait entendu quelque chose; et les voyant passer, elle ne dit rien, s"étonnant et se réjouissant de ces événements étranges. Ils traversèrent la ville , perdus dans leurs réflexions, sans s'apercevoir que les gens les
332 L'AiMI FRITZ.
regardaient avec surprise. Une fois dehors, je grand air rétablit Fritz; et tout en descendant le sentier du Postthâl, il se mit à raconter les cho ses qui s'étaient accomplies depuis trois m.ois : la manière dont il s'était aperçu de son amour pour Sûzel; comment il avait voulu s'en distraire ; comment il avait entrepris un voyage avec Hâan ; mais que cette idée le suivait partout, qu'il ne pouvait plus prendre un verre de vin sans radoter d'amour; et, finalement, comment il s'était abandonné lui-même à la grâce de Dieu.
David , la tête penchée , tout en trottant, riait dans sa barbiche grise, et, de temps en temps, clignant des yeux :
«lié ! hé! hé ! faisait-il, je te le disais bien, Kobus, je te le disais bien, on ne peut résister ! Vous étiez donc à faire de la musique, et tu chantais ; Rosette, si bien faite... Et puis? »
Fritz poursuivait son histoire.
« C'est bien ça... c'est bien ça, reprenait le vieux David, hé! hé ! hé ! Ça te persécutait... c'était plus fort que toi. Oui... oui... je me figure tout cela comme si j'y étais. Alors donc, à la brasserie du Grand-Cerf, tu défiais le monde et tu célébrais l'amour... Va, va toujours, j'aime à t'enlendrc parler de cela. »
L'AMI FRITZ. 33:î
Et Fritz, heureux de causer de ces choses, continuait son histoire. Il ne s'interrompait de temps tn temps que pour s'écrier :
«Crois-tu sérieusement qu'elle m'aime, David?
— Oui.... oui elle t'aime, faisait le vieux
rebbe, les yeux plissés.
— En es-tu bien sûr?
— lié! hé! hé ! ça va sans dire... Mais alors donc, à Bischem, vous avez eu le bonheur de danser le ^refe/ems ensemble. Tu devais être bien heureux, Kobus?
— Oh ! » s'écriait Fritz.
Et tout l'enthousiasme du h^eieleins lui remontait à la tète. Jamais le vieux Sichel n'avait été plus content; il aurait écouté Kobus raconter la même chose durant un siècle, sans se fatiguer; et, parfois , il remplissait les silences par quelque réflexion tirée de la Bible, comme : «Je t'ai réveillé « sous un pommier, là oii ta mère t'a enfanté, là « oiî t'a enfanté celle qui t'a donné le jour. » Ou bien : « Beaucoup d'eau ne pourrait pas éteindre « cet amour-là, et les fleuves même ne le pour- « raient pas noyer. » Ou bien encore : « Tu m'as « ravi le cœur par l'un de tes yeux ; tu m'as ravi ce le coeur par un des grains de ion collier. »
Fritz trouvait ces réflexions très-belles. Pour la
troisième fois, il rentrait dans de nouveaux détails, lorsque le vieux rebbe, s'arrètant au coiiida bois, près de la roche des Tourterelles, à dix minutes de la ferme, lui dit :
« Voici le Meisenthàl. Tu me raconteras le reste plus tard. Maintenant, je vais descendre, et toi, tu m'attendras ici.
— Comment! il faut que je reste? demanda Kobus.
— Oui, c'est une affaire délicate ; je serai sans doute forcé de parlementer avec ces gens. Qui sait? ils ont peut-être fait des promesses à l'anabaptiste. Il vaut mieux que tu n'y sois pas. Reste ici, je vais descendre seul; si les choses vont bien, tu me verras reparaître au coin du hangar; je lèverai mon mouchoir, et tu sauras ce que cela veut dire. »
Fritz, malgré sa grande impatience, dutreconnaîtrc que ces raisons étaient bonnes. Il fît donc halte sur la lisière du bois, et David descendit, en trottinant comme un vieux lièvre dans les bruyères, la tête penchée et le bâton de Kobus, qu'il avait pris, en avant.
Il pouvait être alors une heure; le soleil, dans toute sa force, chauffait le Meisenthàl, et brillait sur la rivière à perte de vue. Pas un soufUe n'a^i-
tait l'air, pas un grillon n'élevait son cri monotone ; les oiseaux dormaient la tète sous l'aile, et, seulement de loin en loin, les bœufs de Christel, couchés à l'ombre du pignon, les genoux ployés sons le ventre, étendaient un mugissement solennel dans la vallée silencieuse.
On peut s'imaginer les réflexions de Fritz, après le départ du vieux rebbe. Il le suivit des yeux jusque près de la ferme. Au delà des bruyères, David prit le sentier sablonneux qui tourne à l'ombre des pommiers, au pied de la côte. Kobus ne voyait plus que son chapeau s'avancer derrière le talus; puis il le vit longer les étables, et au même instant les aboiements de Mopsel retentirent au loin, comme les jappements d'un bébé de Nuremberg. David alors se pencha, le bâton devant lui, et Mopsel, ébouriffé, redoubla ses cris. Enfin, le vieux rebbe disparut à l'angle de la ferme.
C'est alors que le temps parut long à Fritz, au milieu de ce grand silence. Il lui semblait que cela n'en finirait plus. Les minutes se suivaient depuis un quart d'heure, lorsqu'il y eut un éclair dans la basse-cour; il crut que c'était le mouchoir de David et tressaillit; mais c'était la petite fenêtre de la cuisine qui venait de tourner au soleil : la
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SL'i'vanle Mayel vidait son baquet de pelures au dehors; quelques cris de poules et de canards s'entendirent, et le temps parut s'allonger de nouveau.
Kobus se forgeait mille idées ; il croyait voir Christel et Orchel refuser... le vieux rebbe supplier... Que sais-je? Ces pensées se pressaient tellement, qu'il en perdait la tête.
Enfin , David reparut au coin de l'étable ; il n'agitait rien , et Fritz, le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe , au bout d'un instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu'au coude ; il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n'était, et, finalement, levant le mouchoir, il l'agita. Aussitôt Kobus partit, ses jambes galopaient toutes seules : c'était un véritable cerf. En moins de cinq minutes il fut près de la ferme. David, les joues plissées de rides innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire :
« lié ! hé ! hé ! lît-il tout bas, ça va bien... ça va bien. .. On t'accepte. . . attends donc. . . écoute ! »
Fritz ne l'écoutait plus ; il courait à la porte, et le rebbe le suivait tout réjoui de son ardeiu-. Cinq ou six journaliers en blouse, coiftés du chapeau de paille, allaient repartir pour l'ouvrage;
les uns remettaient les bœufs sous le joug •garni de feuilles, les autres, la fourche ou le râteau sur l'épaule, regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent :
« Bonjour, monsieur Kobus ! »
Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'allée comme effaré , puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les mains et riait dans sa barbiche.
On venait de dîner ; les grandes écuelles de faïence rouge, les fourchettes d'étain, et les cruches de grès étaient encore sur la table. Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait ébahi ; la mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sous la porte de la cuisine , la bouche béante; et la petite Sùzel, assise dans le vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille horloge, qui battait sa cadence éternelle, Sùzel, en manches de chemise, et petit corset de toile bleue , était là , sa douce figure cachée dans son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le soleil, et ses bras repliés.
Fritz, à cette vue, voulut parier; mais il ne put dire un mot , et c'est le père Christel qui commença:
<i Monsieur Kobus ! s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction profonde, ce que le rebbe David vient de nous dire est-il possible : vous aimez Sùzel et vous nous la demandez en mariage ! Il faut que vous nous le disiez vous-même, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.
— Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence, si vous ne m'accordez pas la main de Sùzel, ou si Sùzel ne m'aime pas, je ne puis plus vivre ; je n'ai jamais aimé que Sùzel et je ne veux jamais aimer qu'elle. Si Sùzel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le plus heureux des hommes, et je ferai tout aussi pour la rendre heureuse. »
Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sùzel se mit à sangloter; si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle pleurait comme une Madeleine.
(( Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains....
— Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte et les bras étendus , c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde, que d'avoir pour gendre un liuiume tel que vous? Seulement, je vous en
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prie, monsieur Kobus, réfléchissez... réfléchissez bien à ce que nous sommes et à ce que vous êtes.... Iléfléchissez que vous êtes d'un autre rang que nous ; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires , et que vous êtes d'une famille distinguée depuislongtemps, non-seulement par la fortune, mais encore par l'eslime que vos ancêtres et vous-même avez méritée. Réfléchissez à tout cela... que vous n'ayez pas à vous repentir plus lard... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que vous êtes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, monsieur Kobus, nous sommes de pauvres gens sans instruction; réfléchissez donc pour nous tous ensemble.
— Voilà un honnête homme ! » pensa le vieus rebbe.
Et Fritz dit avec attendrissement :
u Si Sùzel m'aime, tout sera bien ! Si par malheur elle ne m'aime pas, la fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est plus rien pour moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour de Sùzel.
— Eh bien ! donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur s'accomplisse. Sùzel, tu vien? de l'entendre, réponds toi-mèaie. IJuant à nous,
que pouvons-nous désirer de plus pour ton bonheur? Sùzel, aimes-tu M. Kobus?»
Mais Sùzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.
Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voi.v tremblante :
« Sùzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre ! »
Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter dans ses bras, en s'écriant :
« Oh ! si, je vous aime ! »
Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son cœur, et que de grosses larmes coulaient sur ses joues.
Tous les assistants pleuraient avec eux: Mayel, son balai à la main, regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine ; et, tout autour des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses, les yeux écarquillés, se penchant pour voir et pour entendre.
Enfin le vieux rebbe se moucha, et dit :
« C'est bon.... c'est bon Aimez-vous.... aimez-vous ! »
Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à coup Fritz , poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de
bûzel, et se mit à valser avec elle, en criant: «You! houpsa, Sûzal ! You î you ! you ! you! you ! »
Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite Sùzel, souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de Kobus.
La joie se peignait sur tous les visages ; on aurait dit un de ces magnifiques coups de soleil, qui suivent les chaudes averses du printemps.
Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol , la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient enhardies jusqu'à venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre , regardant et riant de bon cœur. Derrière elles, tous les autres se penchaient, l'oreille tendue.
Orchel , qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier, reparut apportant une bouteille et des verres :
(( Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par Sùzel, il y a trois mois, dit-elle à Fritz ; je la gardais pour la fête de Christel, mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui. »
On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri, le garçon de ferme, s'écrier : « En route 1 »
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Les fenêtres se dégarnirent; et comme l'anabaptiste remplissait les verres , le vieux rebbe tout joyeux, lui dit :
« Eh bien ! Christel, à quand les noces ?»
Ces paroles rendirent Sùzel et Fritz attentifs.
« lié ! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme.
— Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant.
— A votre santé, mes enfants! dit Christel. Moi, je pense qu'après la rentrée des foins... »
Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit : « Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont j'ai été le meilleur ami... Eh bien ! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici à huit jours, juste le temps des publications. A quoi bon faire languir ces braves enfants? A quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses, Kobus?
— Comme Sùzcl voudra, je voudrai, ■» dit-il en la regardant.
Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz sans répondre.
'« Qu'il en soit donc fait ainsi, dit Christel.
— Oui, répondit David, c'est le meilleur; et
VOUS viendrez demain à Ilunebourg, dresser le contrat. »
Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta :
«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous, Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez Laban : cette afiaire est procédée de rÉternel.
— Bénissons la volonté de l'Éternel, •> répondirent Christel et Orchel d'une seule voix.
Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le lendemain à Hunebourg, et que le mariage aurait lieu huit jours après.
Or, le bruit de ces événements se répandit le soir même à Hunebourg, et toute la ville en fut étonnée; chacun se disait : « Comment se iait-ii que M. Kobus, cet homme riche, cet homme considérable, épouse une simple fille des champs, la fille de son propre fermier, lui qui, depuis quinz-e ans, a refusé tant de beaux partis ? »
On s'arrêtait au miUeu des rues pour se raconter cette nouvelle étrange; on en parlait sur le seuil des maisons, dans les chambres et jusqu'au fond des cours; l'étonnement ne finissait pas.
C'est ainsi que Schoultz, Ilàan, Speck et les autres amis de Fritz apprirent ces choses mer-
veilleuses; et le lendemain, réunis à la brasserie du Grand-Cerf, ils en causaient entre eux, disant: « Que c'est une grande folie de se marier avec une femme d'une condition inférieure à la nôtre; que de là résultent les ennuis et les jalousies de toutes sortes. Qu'il vaut mieux ne pas se marier du tout. Qu'on ne voit pas un seul mari sur la terre aussi content, aussi riant, aussi bien portant que les vieux garçons. »
« Oui, s'écriait Schoultz, indigné de n'avoir pas été prévenu par Kobus, maintenant nous ne verrons plus le gros Fritz ; il va vivre dans sa coquille, et tâcher de retirer ses cornes à l'intérieur. Voilà comme l'âge alourdit les hommes ! quand ils sont devenus faibles, une simple fille des champs les dompte et les conduit avec une faveur rose. Il n'y a que les vieux militaire^s qui résistent! C'est ainsi que nous verrons le bon Kobus, et nous pouvons bien lui dire : « Adieu, adieu, repose en paix! « comme lorsqu'on enterre le Mardi- Gras. »
Ilâan regardait sous la table tout rêveur, et vidait les cendres de sa grosse pipe entre ses genoux. Mais comme à force de parler, on avait fini par reprendre haleine, il dit à son tour :
«< Le mariage est la fin de la joie, et, pour ma
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part, j'aimerais mieux me fourrer la tète dans un fagot d'épines, que de me mettre cette corde au cou. Malgré cela, puisque notre ami Kobus s'est converti, chacun doit avouer que sa petite Siizel était bien digne d'accomplir un tel miracle; pour la gentillesse, l'esprit, le bon sens, je ne connais qu'une seule personne qui lui soit comparable, et même supérieure, car elle a plus de dignité dans le port : c'est la fille du bourgmestre de Dischem, une femme superbe, avec laquelle j'ai dansé le treieleins. »
Alors Schoultz s'écria « que ni Sûzel, ni la fille du bourgmestre, n'étaient dignes de dénouer les cordons des souliers de la petite femme rousse qu'il avait choisie ! » Et la discussion, s'animant de plus en plus, continua de la sorte jusqu'à minuit, moment oîi le wachtmann vint prévenir ces messieurs, que la conférence était close provisoirement.
Le même jour, on dressait le contrat de mariage chez Fritz. Comme le tabellion Miintz venait d'inscrire les biens de Kobus, et que Sûzel, elle, n'avait rien à mettre en ménage que les charmes de la jeunesse et de l'amour, le vieux David, se penchant derrière le notaire, lui dit :
(L Mettez que le rebbe David Sichel donne à
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Sùzel, en dot, les trois arpents de vigne du Sonneberg, lesquels produisent le meilleur vin du pays. Mettez cela, Miintz. »
Fritz, s'étant redressé tout surpris, car ces trois arpents lui appartenaient, le vieux rebbe levant le doigt, dit en souriant :
« Rappelle-toi, Kobus, rappelle-toi notre discussion sur le mariage, à la fin du dîner, il y a trois mois, dans cette chambre ! »
Alors Fritz se rappela leur pari :
«C'est vrai, dit-il en rougissant, ces trois arpents de vigne sont à David, il me les a gagnés ; mais puisqu'il les donne à Sûzel, je les accepte pour elle. Seulement, ajoutez qu'il s'en réserve lajouissance; je veux qu'il puisse en boire le vin jusqu'à l'âge avancé de son grand-père Mathusalem, c'est indispensable à mon bonheur. Et mettez aussi, Mïintz, que Sûzel apporte en dot la ferme de Meisenthâl, que je lui donne en signe d'amour ; Christel et Orchel la cultiveront pour leurs enfants, cela eur fera plus de plaisir. »
C'est ainsi que fut écrit le contrat de mariage.
Et quant au reste, quant à l'arrivée de lôsef Almàni, de Bockel et d'Andrès, accourant de quinze lieues, faire de la musique à la noce de leur ami Kobus; quant au festin, ordonné par la
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vieille Kateî, selon toutes les règles de son art, avec le concours de la cuisinière du Bœuf-ïiouge; quant à la grâce naïve de Suzel, à la joie de Fritz, à la dignité de Hâan et de Schoultz, ses garçons d'honneur, à la belle allocution de M. le pasteur Diemer, au grand bal, que le vieux rebbe David ouvrit lui-même avec Sûzel, au milieu des applaudissements universels; quant àTenlhousiasme de lôsef, jouant du violon d'une façon tellement extraordinaire, que la moitié de Hunebourg se tint sur la place des Acacias pour l'entendre, jusqu'à deux heures du matin, quanta tout cela, ce serait une histoire aussi longue que la première.
Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours après son mariage, Fritz réunit tous ses amis à dîner, dans la même salle oii Sûzel était venue s'asseoir au miUeu d'eux, trois mois avant, et qu'il déclara hautement que le vieux rebbe avait eu raison de dire : « qu'en dehors de l'amour, tout n'est que vanité ; qu'il n'existe rien de comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis sur la terre ! »
Et David Sichel, alors tout ému, prononça cette belle sentence, qu'il avait lue dans un livre hébraïque, et qu'il trouvait sublime, quoiqu'elle ne fût pas du Vieux Testament ;
3oO L'AMT FRITZ.
« Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les « autres. Quiconqueaime les autres, connaît Dieu. « Celui qui ne les aime pas, ne connaît pas Dieu. u car Dieu est amour ! »