LE VAISSEAU « LE HOMÏJLUS
Le contre-amiral Cosmao, ce survivant de Trafalgar, que nos matelots appelaient Va de bon cœur, partit de Toulon le 12 février J814. Le 13, au point du jour, la division se trouvait à sept ou huit lieues au sud de l'anse d'Agay. Deux frégates ennemies seulement étaient en vue : la Médée et la Dryade leur donnèrent la chasse. Une heure après, apparaissaient tout à coup seize autres voiles. L'escadre du vice-amiral sir Edward Pellew, qui n'avait pas encore gagné devant Alger son titre de lord Exmouth, venait du sud-ouest, les voiles gonflées, s'interposer entre la division française et Toulon. Continuerait-on la route sur Gênes? Tout dépendrait du vent. 11 faisait calme plat. Vouloir gagner Gênes avec des vents contraires serait s'exposer à une chasse prolongée dans laquelle les mauvais marcheurs tomberaient très-certainement au pouvoir de l'armée anglaise. Rétrograder vers Toulon amènerait presque aussi sûrement une rencontre : on aurait du moins l'avantage de ne pas s'être dispersé et d'obliger l'ennemi à s'avancer en force. Quant à chercher refuge sous les batteries du golfe Jouan, ou sous les batteries des îles d'Hyères, personne n'y songeait. Pareilles batteries, mal servies, incomplètes, ne pouvaient avoir la prétention d'in-
limider une flotte de quinze vaisseaux, dont neuf étaient des vaisseaux à trois ponts.
Vers neuf heures du matin, la brise s'éleva de l'est-sud-est. L'amiral Cosmao prit à l'instant son parti. Il fit le signal de se former en ordre de marche sur deux colonnes : les vaisseaux au large, les frégates à terre, puis il mit le cap sur Toulon. Les vaisseaux ennemis, de leur côté, s'étaient rangés en ligne, le plus promptement possible^ par ordre de vitesse. Ils couraient sur la côte, avec l'intention évidente de couper la route à la tête de notre division.
Un peu avant midi. Anglais et Français se trouvèrent à portée de canon. L'amiral Cosmao, sur le Sceptre^ conduisait son escadre : il passa le premier, sans être inquiété. Le second vaisseau de la colonne de gauche, le Trident, reçut à bonne distance, mais sans grand dommage, le feu du Boyne, vaisseau à trois ponts de quatre-vingt-dix-huit canons, commandé par le capitaine George Burlton. Le Boyne élait le chef de file de la colonne anglaise : il coupa notre ligne à l'arrière du Trident, et se dirigea tout droit sur la Dryade. « Je m'attendais à recevoir la volée du Boyne, écrit l'amiral Baudin, je fis mettre mon équipage à plat-pont.
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Seuls, les chefs de pièce restèrent debout, avec ordre de se coucher aussi dès qu'ils auraient tiré. Au moment ou le Boyne ouvrit son feu sur nous, je m'avançai au pied du grand mat et je dis à l'équipage, au milieu d^un profond silence : « Mes amis, je vous fais mettre à plat-pont pour un vaisseau de cent canons. Vous ne vous y mettriez pas pour une frégate, n'est-ce pas ? — Non ! non I commandant » , s'écria-l-on de toutes parts. Beaucoup voulaient se relever : les officiers eurent quelque peine à les contenir. Le Boijnc approchait rapidement : il fit une embardée et nous envoya sa volée tout entière, à portée de fusil. La volée passa, en sifflant, dans le gréement ; pas un homme ne fut tué ou blessé. V Advienne ne s'en tira pas si heureusement; le Boyne, en se repliant, la salua d'une décharge entière : huit hommes restèrent sur le carreau. »
La division française serrait de si près la terre que les Anglais ne l'attaquaient pas avec la vigueur qu'ils auraient montrée sans doute s'ils n'eussent été retenus par la crainte de s'échouer. Le Roinulus^ cependant, assez mauvais marcheur, demeurait peu à peu en arrière. 11 existait déjà un grand intervalle entre ce vaisseau et le Trident, Le Boyne ne pouvait plus rien contre le Trident^ rien contre
les frégates; il entreprit d'arrêter le Romulus. Trois ou quatre autres vaisseaux anglais joignirent leur feu à celui du Boijne. Le capitaine Rolland fut blessé d'une mitraille à la tête : on l'emporta sans connaissance dans le faux-pont. Les officiers, par bonheur, tinrent ferme : l'un d'eux, le lieutenant de vaisseau Genebrias, prit le gouvernail. On donnait, en ce moment, dans la rade; le Romulus rasa le cap Brun de si près que son bout-dehors de bonnette faillit, assure-t-on, s'y accrocher. C'est du moins la tradition que se sont transmise de bouche en bouche les vieux marins dont le doux soleil de Provence réchauffe, sur le chemin de ronde du fort Lamalgue, les membres aujourd'hui engourdis.
Si brave et si entreprenant que fût un capitaine anglais, — je le répète pour la centième fois, — il ne se souciait jamais d'affronter le feu des batteries de côte. Le commandant du Boijne tint le vent, dès qu'il s'aperçut qu'avec la brise régnante il doublerait tout juste le cap Sepet. Le fort du cap Brun et le fort de Sainte-Marguerite auraient dû cependant lui apprendre, par leur majestueux silence, que les batteries françaises, loin de mordre, n'aboyaient même pas. Le combat avait lieu un dimanche : les