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CHAPITRE XIII

LES CEAJT-JOURS.

te Entre les faisceaux d'armes tu te traînas, enfant, sur les genoux j pour jouets, on te donnait les dépouilles des rois rapportées de la guerre... )>

Reptasli per scuta puer, regumque récentes Exuviae tibi ludus erant...

Ainsi chantait Claudien; ainsi nous entendrons chanter Victor Hugo. En 1814, ce ne sont plus les dépouilles des rois, ce sont les nôtres qui servent de hochets : l'empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, est devenu le souverain de l'île d'Elbe; le roi de Rome est à Vienne. Le 1" mars 1815, Napoléon, soudain, à l'effroi de l'Europe^ par un de ces coups inattendus qui lui sont familiers, débarque au golfe Jouan. Que va faire la France? La réponse de la France pourrait être douteuse; celle de l'armée ne le sera

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pas : rarniéc acclame le capitaine qui lui rapporte Tespoir de la victoire ' .

* « Ne parle donc pas de ces ternps-15, me criait, indijjné, mon père, quand il y a (jnaranlc-cinq ou cinquante ans, mon do^nnatisme raisonneur de jeune parlementaire se permettait, an sujet de l'épopée impériale, (luelqucs-unes de ces observations crih'ques qui lui paraissaient aisément tourner au sacrilège. Est-ce que tu peux savoir ce qu'était pour nous l'Kmpereur? » Ce qu'il était! Il faut le demander aux souvenirs dont j'exprime ici la substance : il était l'âme de la patrie, pour le fds du conventionel Baudin ; il le fut également pour ce fils d'émigré que l'amiral Baudin a su me faire aimer comme il l'aima lui-même, dont je n'oserais cependant inscrire ici le nom sans avoir obtenu la complète certitude de me trouver d'accord avec des sentiments de famille que j'entends avant tout respecter.

Camille, — je puis au moins le désigner par son prénom, — a été, après le lieutenant Moreau, l'ami le plus cher et le plus intime de l'enseigne de vaisseau de la Sémillante , du futur capitaine de la Dryade et de la Bayadère. Il appartenait à une famille qui a donné à la marine de l'ancienne monarchie plusieurs officiers distingués : l'un d'eux figurait aux côtés de Duguay-Trouin lorsque cet amiral força, en 1711, la passe de Rio- Janeiro. Emmené fort jeune en Angleterre, dès les premiers jours de l'émigration, le descendant de cette noble race fut placé par le marquis, son père, dans une école fondée à Glapham, près de Londres, pour l'éducation des fils d'émigrés. L'école de Glapbam comptait parmi ses patrons Edmond Burke, l'ardent antagoniste de la Révolution. Il n'était guère à craindre que le venin moderne pénétrât dans une maison d'éducation aussi bien gardée. Le protégé d'Edmond Burkc n'y devint pas un révolutionnaire, un partisan des dangereuses nouveautés du jour : il sut toutefois se maintenir au-dessus des préjugés et des haines que les ennemis de sa patrie s'efforçaient de lui inspirer.

A la grande stupéfaction de ses maîtres, on l'entendit déclarer un beau jour que, quels que pussent être les griefs de sa famille contre la Révolution, il se sentait profondément attaché à la France et qu'il voulait y retourner. Les lois contre les émigrés étaient

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Le 7 mai 1815, le capitaine Baudin commandait en rade de Tîle d'Aix la corvette de trente-deux

encore applicjiiées avec une extrême ri^jueur. L'écolier de Glapham dut prendre une voie détournée pour atteindre son but. Ln de ses oncles habitait l'île de France : il partit d'Angleterre pour l'aller rejoindre. Un navire danois le conduisit au Cap de Bonne-Espérance. Du Cap, un autre navire l'emmène aux îles Seychelles. La petite frégate française la Chiffonne réparait \\ ses avaries. Le proscrit trouve place à bord. On allait partir : la Chiffonne est attaquée et prise par la frégate anglaise la SybH, pendant qu'elle s'attardait à l'ancre dans le port sans défense de Alahé. Camille se jette à la mer et gajjne l'île à la nage. Quelques semaines plus tard, le brick de guerre français la Flèche arrive, à son tour, sur cette rade que les Anglais négligeaient d'occuper, trouvant probablement plus avantageux de la surveiller de près. Le naufragé de la Chiffonne fait de nouveau accepter ses services : buit jours ne se sont pas écoulés que la Flèche est envoyée au fond de i'eau par une bordée de la frégate anglaise le Victor. Le rivage offre encore ime fois un refuge à l'intrépide adolescent, qu'aucun incident ne déconcerte, qu'aucune épreuve n'a le don de rebuter.

Les aventures se succèdent : l'île de France par bonheur est au bout. Mais la paix d'Amiens vient d'être conclue : il n*y a plus de navires de guerre français dans les mers de l'Inde. Le jeune marin de la Chiffonne et de la Flèche s*embarque sur un navire de commerce. Il y apprend rapidement son métier : la rupture de la paix le trouve premier lieutenant à bord du corsaire de trente-deux canons la Bellone, corsaire commandé par le capitaine Péroud. La marine de l'Etat, à court d'officiers, se décide enfin à ouvrir ses rangs à un homme qui a bien conquis, ne fût-ce que par son obstination, le droit de s*y introduire. Camille est admis à bord de la frégate la Sémillante en qualité d'aspirant provisoire. Sur ce bâtiment, la fortune capricieuse rassemble ainsi deux serviteurs de la France partis des pôles les plus opposés : une amitié, demeurée inaltérable à travers toutes les vicissitudes de la politique, s'établit entre le fils du conventionnel et l'enfant grandi dans l'émigration.

« Dès que je connus Camille, écrit l'amiral Baudin, je m'attachai à lui. Ce qui faisait le fond de son caractère, c'était un ardent amour

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canons la liaijadrre. li'actc addilionncil aux conslilulions de rKmpire est soumis à Ja ralificalion du

du bien public, uni à une simplicité, à une inodcsUc, à un désintéressement vraiment anti(|ues. -n Ajoutons {\nk une ;jran(ie hravoure s'alliaient aussi chez le jeune héros un sanjj -froid extrême et une présence d'esprit qui ne l'abiindonnait dans aucune occasion périlleuse. Un jour, le capitaine Ifamelin, — Camille était passé de la Sémillante sur la Vénus^ — attaque dans l'île de Mada^jascar le fort de Tamatave. Il fallait franchir un retranchement '(arni de palissades : devançant tous ses compajjnons, l'ami de Charles Baudin se fraye un passage à travers les bambous. Il va prendre pied sur le parapet; un Malgache, d'un coup de sagaie, lui cloue sur la traverse la main gauche, un autre noir l'ajuste de son tromblon. D'un mouvement aussi prompt que l'éclair, Camille coupe avec son sabre les deux doigts engagés, baisse la tète : la charge du tromblon va tuer deux marins derrière lui. Distingué par les divers commandants sous lesquels il croisait sans relâche dans les mers de l'Inde, un prompt avancement récompensa ses services : ce fut comme lieutenant de vaisseau, comme chevalier de la Légion d'honneur, qu'il rentra, en 1811, dans cette France d'oii sa famille l'avait emmené vingt ans auparavant comme émigré.

Cette France! fut-elle jamais aimée d'un patriotisme plus ardent et plus pur! En 1S14, elle rendait à la famille proscrite un titre, une influence, des biens qui semblaient perdus sans retour. Camille ne trouva pas dans son cœur le courage de se réjouir d'un événement qui était la conséquence d'un grand désastre national. Il resta toujours aussi simple, toujours aussi bon camarade. On lui offrait le grade de capitaine de frégate, la croix de Saint-Louis, un commandement. 11 répondit : « Je me trouve suffisamment récompensé de ce que j'ai pu faire par le précédent gouvernement. Si j'ai le bonheur de rendre encore quelques services à la France, le nouveau gouvernement saura sans doute aussi m'en tenir compte. » Camille est mort en 1829, lieutenant de vaisseau.

Qui prétendait donc que nous étions inférieurs aux Grecs et aux Romains? La France est le pays des surprises : elle sommeille quelquefois, comme le bon Homère; puis tout à coup elle s'éveille et étonne le monde. Si son sol fécond n'avait jamais connu de révolu-

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peuple français : l'étal- major et l'équipage de la Bayadère sont invités, avec tout le corps de la marine, à consigner leurs votes sur un registre. Voici la déclaration que le commandant Baudin dicte à ses officiers :

ce Si la France, paisible et heureuse, pouvait sans craindre ni dissensions intérieures, ni invasion de l'étranger, discuter à loisir les institutions qui lui conviennent, aucune puissance au monde ne nous contraindrait à voter en faveur de l'acte qu'on nous propose aujourd'hui. Mais la patrie est en danger, l'Europe nous menace de toutes parts et le devoir de tous les vrais Français est de se rallier autour du chef du gouvernement, de faire cause commune avec lui contre l'ennemi commun. Nous donnons donc notre consentement à l'acte additionnel et nous faisons signer avec nous tous nos subalternes. Cependant, nous devons à notre honneur, nous devons à notre conscience de déclarer que nous sacrifions aujourd'hui notre opinion personnelle au salut de la France. Lorsque Tennemi extérieur aura été repoussé, lorque tous les dangers qui menacent

lions, quelles destinées auraient été les siennes! Ce sont les révolutions qui la perdent. La meilleure des révolutions est toujours ce que je me permettrai d'appeler une grosse avarie dans le gouvernail.

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noire exislence politique seront écartés, nous nous réservons de réclamer des institutions plus complètement libérales. 5)

Enthousiasme des anciens jours, oîi t'étais-lu donc réfugié? Si tous les marins partageaient, à cette époque, l'opinion des officiers de la Bayadère^ si la flotte, gagnée par la contagion générale, se montrait à ce point raisonneuse, c'en était fait de la marine de 1812. Napoléon revenu de l'île d'Elbe, accueilli dans Paris, ne devions-nous pas l'accepter tout entier, l'accepter avec ses ailes et avec ses serres? Lui rendre l'épée, le sceptre, et vouloir le charger d'entraves, était assurément la pire combinaison que pût nous suggérer notre humeur inquiète. Admirez cependant les contradictions humaines : le malheur va soudain rendre au vainqueur d'Austerlitz son auréole. Il est des cœurs qui ne résistent pas à la séduction de l'infortune ; le cœur du capitaine Baudin était de ceux-là. Après le coup de foudre de Waterloo et l'abdication de l'Empereur, le gouvernement provisoire s'était engagé à mettre à la disposition du souverain déchu deux frégates, la Saale et la Méduse, Ces frégates, mouillées en rade de l'île d'Aix, devaient transporter l'Empereur en Angleterre. Napoléon arrive à

Rochefort le 3 juillet. Il y Irouve bien les frégates promises, mais non pas les sauf-conduits des gouvernements étrangers, garantie sans laquelle les frégates ne sauraient sortir du port : les passes de la Charente sont soigneusement gardées par les croiseurs anglais.

En ce moment, la BmjadèrCj détachée à l'embouchure de la Gironde, restait mouillée sur la rade du Verdon. L'Empereur, déjà inquiet des dispositions du gouvernement provisoire, charge le préfet maritime de Rochefort, M. le baron de Bonnefoux, de demander au capitaine Baudin s'il voudrait entreprendre de le conduire aux Etats-Unis . La réponse du commandant de la Bayadère mérite d'être textuellement reproduite.

" Monsieur le baron, écrit le capitaine Baudin, s'il ne s'agissait que de moi, de mon existence, de mon honneur même, je n'aurais pas eu besoin d'un seul instant de réflexion pour répondre affirmativement à la question contenue dans votre lettre d'hier soir. Mais il s'agit de sauver à un grand homme, à la France entière, l'humiliation qui serait le résultat d'un insuccès. J'ai donc dû peser mûrement toutes les chances de l'entreprise que vous me proposez, et je n'hésite pas à dire que je la

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crois possible et facile, que je suis prêt à m'en charger.

« Ni la Bayadèrc ni Vlnjaligahle^ qui sont ici sous mes ordres, n'ont une marcfie supérieure^ le hasard met par bonheur en ce moment à ma disposition deux magnifiques navires américains, — le Pike et le LudloWj, — qui, par suite de la paix récemment conclue, se trouvent à mes côtés, au bas de la Gironde, tout prêts à faire voile pour les Etats-Unis. Tous deux ont, par leur rapidité extraordinaire, échappé, comme corsaires, à toutes les croisières anglaises, pendant la dernière guerre. Je les emmènerai avec moi et, s'il le faut, je mettrai l'Empereur à bord de l'un des deux. En cas de rencontre, je me dévouerai avec la Baijadère et V Infatigable pour barrer passage à l'ennemi : je suis bien sûr de l'arrêter, quelque supérieur qu'il puisse être.

ce J'ai d'ailleurs un moyen à peu près infaillible de détourner l'attention de la croisière ennemie et de dégager l'embouchure de la rivière : il n'existe qu'un seul cordon de croiseurs; ce cordon une fois franchi, nous aurons la mer libre. Que l'Empereur se hâte donc de venir, dans le plus grand secret, avec le moins de suite et le moins de bagages possible : je l'emmènerai aux Etats-Unis. Il peut se

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fier à moi. J'ai été opposé de principes et d'action à sa tentative de remonter sur le trône, parce que je la considérais comme devant être funeste à la France, et certes les événements n'ont que trop justifié mes prévisions : aujourd'hui il n'est rien que je ne sois disposé à entreprendre pour épargner à notre pairie l'humiliation de voir son ancien souverain tomber entre les mains de notre plus implacable ennemi. Il y a seize ans, mon père est mort de joie en apprenant le retour d'Egypte du général Bonaparte : je mourrais moi-même aujourd'hui de douleur de voir l'Empereur quitter la France, si je pensais qu'en y restant il pût encore quelque chose pour elle. Mais il faut qu'il ne la quitte que pour aller vivre honoré dans un pays libre, non pour mourir prisonnier de nos rivaux. Comptez donc sur moi, monsieur le baron, et agréez l'assurance de tout mon respect. — Bayadère, rade du Verdon, 4 juillet 1815, quatre heures du matin. »

Cette lettre expédiée, le capitaine Baudin prit sur-le-champ les mesures nécessaires pour assurer l'exécution de son projet. L'embargo fut mis sur tous les navires qui descendaient la rivière. Le jour où la Bayadère appareillerait avec l'Empereur à son bord, liberté leur serait rendue : ils sortiraient

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prohahleincnt tous à la fois et partageraient ainsi l'attention de la croisière anglaise.

La rade du Verdon n'est pas à plus de quinze lieues de Rochefort. Dans la journée même arriva la réponse du baron de IJonnefoux : TKmpereur approuvait les propositions du capitaine Baudin et lui faisait savoir « qu'il n'avait qu'à l'attendre ». Le capitaine Baudin attendit. Un jour, deux jours, trois jours, huit jours se passèrent dans cetle anxieuse attente; quarante navires étaient retenus par l'embargo, la croisière anglaise grossissait tous les jours : le commandant de la Bayadère crut devoir expédier à Rochefort un courrier. En réponse, il reçut l'invitation de lever l'embargo. Le 11 juillet, au coucher du soleil, le vent étant favorable pour sortir par les trois passes du sud, de l'ouest et du nord, le signal qui affranchissait la flotte marchande de toute contrainte fut hissé. Les quarante navires mirent à la voile : chacun faisant route pour sa destination, ils se trouvèrent bientôt dispersés en éventail. Le Baijadère appareilla la dernière. Nul obstacle à l'horizon; aussi loin que la vue pût s'étendre, la mer était libre : la croisière anglaise se montrait éparpillée, courant, pour les visiter, d'un navire à l'autre. La ^aya^fére aurait réussi à passer!

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tt Je revins à mon poste dans la nuit, poursuit le capitaine Baudin, et le lendemain matin, comme je descendais à terre, au Verdon, je rencontrai, se dirigeant vers la Baijadère^ un bateau pêcheur qui portait un officier de marine. 55 Cet officier n'était autre que le général Lallemand déguisé. Le capitaine Baudin apprit par lui ce qui s'était opposé à Tadoption de son plan. Plusieurs des personnes qui entouraient TEmpereur mettaient tous leurs soins à le détourner d'aller aux Etats- Unis : elles jugeaient mal TAngleterre et croyaient pouvoir garantir au nouveau Thémistocle un accueil honorable au foyer britannique. Le foyer britannique, ce n'était, — l'histoire ne l'oubliera pas, — qu'une étape sur la route de Sainte-Hélène. Le côté épique de celte détermination avait, il est vrai, quelque chose de séduisant pour l'imagination d'un homme qui, de Brienne à Waterloo, ne cessa jamais d'être poëte et de se rappeler ses classiques. Et puis, fautil le dire? — le commandant Baudin, tout en se dévouant de la façon la plus absolue, ne se défendait peut-être pas assez de mêler à ses assurances de dévouement quelques paroles de blâme. On est impérieux aux Tuileries ; on devient facilement ombrageux à Rochefort. Mille doutes cruels assiégeaient

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