ARRIVEE DE LA DIVISION SUR LA RADE DE SACRIFICIOS
RECONNAISSANCE DU FORT DK SAINT-JEAN d'uLLOA.
Il fallut près d'un mois à la division, partie de Cadix le 11 septembre 1838, pour atteindre la hauteur de rîle Saint-Domingue. Déjà les épreuves commençaient : trois cents artilleurs de la marine et vingt-cinq soldats du génie avaient été embarqués à Brest sur la Néréide, A Cadix, on répartit ce contingent entre les trois frégates : il n'en resta pas moins, tant matelots que soldats, près de six cents hommes à bord du navire amiral. « L'augmentation de personnel résultant de la présence des troupes passagères, écrivait l'amiral le 13 octobre, nous met fort à court d'eau. Nous avons eu des chaleurs affreuses depuis que nous sommes dans la mer des Antilles; les équipages ont beaucoup souffert de la soif; toutes les précautions possibles n'ont pu empêcher les matelots et les soldats passagers de
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s'abreuver d'eau de nier, au grand détriment de leur santé. J\'ii pris le parti d'écrire au consul général de la Havane d'affréter tous les quinze jours un navire de commerce pour porter a ma division devant Vera-Cruz un chargement d'eau et de vivres frais. Je sais que ces mesures causeront des dépenses que probablement Votre Excellence n'avait pas prévues; mais, en fait d'expéditions militaires, ce qui est économique, c'est ce qui assure le succès. Rien n'est plus dispendieux que ce qui ne réussit pas. »
L'amiral Baudin, si discipliné qu'il se proposât d'être^ Ta toujours pris de haut avec les ministres. Ce que je crois pouvoir garantir, — car je l'ai trèsintimement connu et je demeure encore pénétré de ses bontés, — c'est qu'il ne s'en apercevait pas. Il faisait la leçon à des gens qui s'imaginaient n'avoir qu'à lui donner des ordres; il la faisait parfois d'une façon un peu sentencieuse, comme il convient à un homme qui s'inspire toujours des motifs les plus nobles et qui reste patriote dans un temps où le culte de la patrie est loin d'embraser au même degré toutes les âmes.
Manquer d'eau en vue de la rivière, se voir contraint d'envoyer remplir ses futailles à deux cent quatre-vingts lieues du mouillage qu'on occupe, telle
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est la perspecliveqiii s'ouvre devant la division navale du Mexique. Et cette eau, la plupart du temps, quand on Taura fait venir à grands frais, on la recevra corrompue, « noire comme de Tencre)) , fétide. Nos appareils distillaloires nous épargnent maintenant ces misères : seulement, qu'on n'oublie pas qu'ils n'ont fait que déplacer la question. Au lieu d'eau, c'est du charbon qu'il faut se procurer. Si, en 1859, je n'avais capturé sur ma route des navires autrichiens chargés de trois mille tonneaux de houille, je n'aurais jamais réussi à maintenir pendant près de trois mois le blocus de Venise. La guerre de course, dont on parle tant aujourd'hui, pourrait bien, faute de dépôls de charbon, devenir impossible partout ailleurs que dans les mers d'Europe : elle était autrement facile au temps de la marine à voiles. Heureusement, il n'est pas nécessaire d'aller loin pour intercepter les richesses ennemies; nos colonies mêmes ne se défendront nulle part aussi efficacement que dans la Manche ou dans la mer du Nord. Le 18 octobre au matin, sur la sonde du banc de Campêche, la Néréide rencontre les frégates VHerminie et riphigénie : ces frégates allaient renouveler leur eau à la Havane. Triste spectacle pour les bâtiments qui arrivent de France ! Voilà
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donc dans quel élat on revient du Mexique! « La fièvre jaune et le scorhui, écrit l'anniral Haudin, ont chassé VHerminie et V Iphigénic du golfe. Il est grand temps qu'elles atteignent un port de relâche. h^Herminie ne saurait, vu la réduction de son personnel , continuer la campagne : sur cinq cenis hommes, elle compte trois cent quarante- trois malades. VIphigénie seule pourra être remise en élat de rallier mon pavillon. Elle a cependant enterré à Sacrificios quaranle-cinq marins et cinq officiers. )>
La fortune, on serait tenté de le croire, est lâche : quand elle a commencé à frapper, elle s'acharne à plaisir sur sa victime. La pauvre Herminie^ si éprouvée, ne devait pas revoir la France; en partant de la Havane, elle alla donner sur les rochers des Bermudes et y termina sa carrière.
On parlait beaucoup, à bord de la Néréide, des nortes, coups de vent soudains qui, partis de la pointe des Florides, ne s'éteignent que dans les vastes plaines du Yucatan. Le 23 octobre, on s'estimait à sept lieues de la Vera-Cruz : une violente tempête tout à coup se déclare, et pendant deux jours les robustes côtes de la frégate amirale sont mises à l'épreuve. On sait désormais à quoi s'en
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tenir : la saison des épidémies fait place à la saison des tourmentes, lorsque les deux fléaux ne s'enlendent pas pour vivre de compagnie. Enfin, le 26 octobre, apparaît au loin la cime neigeuse du pic d'Orizaba. A (rois heures de l'après-midi, la Néréide laisse tomber Tancre sous Tîlot de Sacrificios \ L'escadre dispersée va se concentrer. La Gloire, la Créole, Ylphicjénie, reviendront bientôt de la Havane, où l'amiral les a détachées; la Médée, le La Pérovse, V Alcibiade , le Cuirassier, le Voltigeur, le Du Petit-Thouars sont déjà sur rade. Le 7 novembre, arrivent, inestimable renfort, les deux navires à vapeur le Météore et le Phaéton; puis surviennent deux bombardes, le Cyclope et le Vidcain, accompagnées des bricks le Zèbre, la Forttme que l'on convertira en hôpital, la Naïade, la Caravane, VOreste et la Sarcelle, Les bricks VEclipse et le Laurier croisaient entre Tampico et Tuxpan. Un ouragan les a désemparés. VEclipse peut encore servir; quant au Laurier, ce n'est plus qu'une épave : son capitaine l'a laissé à la Havane et est passé avec tout son équipage sur VIphicjénie, ce Honneur à VEclipse! Honneur au
* Voyez la carte, à la fin du volume.
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Laurier! écrira Tamiral IJauclin. J(3 considère rues forces actuelles comme suffisantes pour un coup de main décisif. Notre })lus yrand obstacle est la saison : les vents soufflent presque continuellement du nord, avec une violence qui rend toute opéralion impossible, mais il ne faut qu'une nuit de calme, sans lune, précédée et suivie d'un jour de beau temps. »
Comment s'était élablie cette confiance? Par des reconnaissances, bien imprudentes sans doute, qui n'en méritent que mieux d'être racontées.
Le commandant Le Ray, de la Médée, parlait pourMexico lejour même de l'arrivée au mouillage, avec l'aide de camp de confiance de l'amiral, le lieutenant de vaisseau Page. Il allait sommer le gouvernement mexicain de répondre enfin catégoriquement aux réclamations de la France. Un capitaine d'infanterie mexicain, don Calisto Zaragoza, lui servait de guide et d'escorte. Si ce Zaragoza était le futur général que nos troupes rencontreront en 1862 dans la plaine de Puebla, la coïncidence est assez curieuse pour qu'on la signale. Le commandant Le Ray emportait l'ordre de ne pas attendre la réponse du congrès au delà de trois jours : sil'onvoulaitsetrouveren mesure démènera
bonne fin les opérations avant Thivernage, il n'y avait pas un instant à perdre. Dans la nuit du 3 au 4 novembre, Tamiral envoie reconnaître le plateau de la Gallega. Le plan d'attaque qui a obtenu l'adhésion du conseil de guerre convoqué par le commandant Bazoche est aussi celui vers lequel les préférences de l'amiral inclinent. « Le but de la reconnaissance que vous allez faire ce soir, écrit-il au prince de Joinville, est seulement de chercher sur le récif une partie guéable par laquelle on puisse s'approcher de la forteresse. » Et c'est un prince, un fils de France, que l'amiral croit devoir charger de ce soin! N'y a-t-il pas lieu de s'en -étonner? Quel otage on s'expose à mettre aux mains des Mexicains !
Les généraux ont plus de peine qu'on pense à résister à de juvéniles ardeurs : on en a eu la preuve au Zoulouland. La mission d'ailleurs fut remplie avec autant de zèle que d'intelligence. « Je suis parti du mouillage de Sacrificios, — ainsi s'exprime le rapport du prince, — à onze heures du soir. Deux embarcations armées accompagnaient le canot que je montais. Le temps était à souhait : la lune éclairait peu, l'atmosphère était calme et une faible houle faisait marquer les brisants. Les Mexicains
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avaient [jrobableincnl vu do la colc le départ de nos embarcalions, car une fusée partit d'un point situé presque en face de voire frégate. Un grand feu fut aussitôt allumé sur une des extrémités du fort; la cloche fut mise en branle; les batteries s'éclairèrent avec promptitude. Nous étions découverts. Notre exploration n'en a pas moins continué, et nous avons enfin trouvé, à trois quarts de mille du fort, une petite crique où la mer est parfaitement tranquille et où les plus grandes embarcations pourront entrer et mouiller. Voyant que le fond vers le sud était très-égal, mais trop élevé pour permettre aux canots d'approcher, je suis entré dans l'eau et me suis dirigé vers le fort. Partout nous avons trouvé le sol parfaitement égal et à environ un pied au-dessous de l'eau. Le sol, de sable, est recouvert d'une couche d'herbes marines très-courtes, qui ne gênent aucunement la marche. Eu nous avançant près du fort, nous avons de nouveau donné Téveil à la garnison, qui, du reste, se garde très-bien. Elle a même fait sortir, par la porte de la place d'armes du chemin couvert, un détachement qui, en s'avancant sur l'îlot et en entrant ensuite dans l'eau pour nous éloigner, nous a donné la preuve que le récif était praticable d'un bout à l'autre, j?
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On comprend que le prince ne se soit pas soucié d'insister sur le danger qu'il venait de courir. Un de ses compagnons, destiné à devenir un de nos plus brillants généraux, le commandant du génie Mengin, n'avait pas les mêmes raisons de se taire : «Nous étions sans armes, dit-il, à six cents ou sept cents mèlres de nos embarcations, et la présence du capitaine Le Ray à Mexico nous faisait un devoir d'éviler toute espèce de collision. \ous prîmes le parti de hâter notre retraite le plus possible, ce qui dura cinq minutes environ. Au bout de ce temps, la poursuite ayant cessé, nous continuâmes avec moins de précipitation. Nous regagnâmes nos embarcations vingt-cinq minutes après avoir commencé notre retraite. Il était à peu près deux heures et demie. De notre reconnaissance, il résulte que le banc de la Gallega présente une surface toujours guéable, (rès-unie et très-commode pour la marche. Entre l'anse du débarquement et le fort, la distance est de mille à onze cents mètres, distance trèsfavorable en ce qu'elle est en dehors de la bonne portée du canon et tout à fait hors de vue la nuit. »
Le 12 novembre, l'amiral voulut renouveler l'exploration de la Gallega : il la renouvela en personne. Le prince de Joinville l'accompagnait. Avec
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un |)eu d'audace, les Mexicains prenaient celle fois du même coup de filel le chef de Texpédilion el le capitaine de la Créole. « J'élais, nous apprend l'amiral Baudin, avec le prince de Joinville, à la tête d'une petite colonne de trente hommes. Je fis faire halte à la colonne à moins de vingt toises de la batterie basse de San-Miguel *, lorsque, après avoir été hélé par les sentinelles mexicaines et avoir entendu le commandement de : Apprêtez armes! j'eus reconnu, au bruit des fusils qu'on armait, que l'ennemi avait une force considérable sur pied dans la batterie. Le chef de bataillon Mengin, qui est un peu sourd, continua de s'avancer seul jusqu'au pied d'une rampe par laquelle l'ennemi pouvait facilement descendre vers lui et l'enlever. Nous étions dans l'eau jusqu'à la ceinture : il nous aurait été impossible de le secourir. D'ailleurs, une retraite immédiate était indispensable. Mon secrétaire, M. Moreau, se détacha par mon ordre et alla prévenir M. Mengin du danger qu'il courait, au risque d'être enlevé avec lui. )>
Quand on a vu devant Sébaslopol l'obstination des officiers du génie envoyés en reconnaissance,
^ Voyez, à la fin du volume, \eplan du fort de Saint-Jean d'Ulloa.
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le superbe dédain du colonel Frossard pour les précautions les plus légitimes, il est difficile de croire que la prétendue surdité du commandant Mengin n'ait pas été, en cette circonstance, un peu volontaire : Nelson, à Copenhague, rappelé par les signaux de l'amiral Parker, appuyait sa longue-vue sur son œil crevé. Le commandant Mengin tenait essentiellement à toucher pour ainsi dire du doigt les défenses ennemies, car il était spécialement chargé de dresser, après cette seconde exploration, le plan d'attaque. « Il est important, disait le commandant, que la mer soit calme, plutôt basse que haute, la nuit aussi obscure que possible. L'expédition partira donc du mouillage quatre heures avant le lever de la lune, comptant : une heure et demie pour le trajet de Sacrificios à l'anse du récif; une demi-heure pour le débarquement; trois quarts d'heure pour arriver jusqu'à la palissade du fort, avec une petite halte à moitié chemin; une demiheure pour l'attaque du chemin couvert et pour la mise hors de service des batteries basses; une demiheure pour la retraite jusqu'aux embarcations, si l'on doit se contenter de ce résultat incomplet. Mais il peut fort bien arriver que la poursuite des Mexicains, chassés des ouvrages avancés, conduise la